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Ali Anouzla, lauréat du Prix Raïf Badawi pour les journalistes courageux

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Au Maroc, les tabous du régime autoritaire en place sont nombreux. Ils contrarient l'exercice du métier du journaliste indépendant. D'ailleurs, tout récalcitrant peut s'exposer à la rétorsion du pouvoir.

Au Maroc, les relations entre le régime autoritaire en place et ce qui reste de la presse indépendante ne sont pas sereines. D’ailleurs, plusieurs organisations internationales dédiées aux droits humains ou à la liberté d’expression en général et à la liberté de la presse en particulier n’ont cessé de pointer les reculs constants du pays à ces chapitres. Des accusations rejetées du revers de la main par les autorités. La mésaventure d’Ali Anouzla est à elle seule un cas d’école à ce propos.

Ali Anouzla, un "héros de l’information"

Ali Anouzla (1964-) est un célèbre journaliste marocain d’investigation. Il dirigeait le site d’information arabophone Lakome.com. Il est connu dans son pays et à l’étranger par sa ligne critique des pratiques autoritaire et solitaire du pouvoir royal et de la corruption gangrénant l’ensemble du système. Une ligne indépendante qui lui a valu une série de poursuites judiciaires et des campagnes calomnieuses orchestrées par certains médias. C’est d’ailleurs lui qui a révélé le scandale de grâce royale en juillet d’un pédophile espagnol multirécidiviste, mieux connu sous le nom du Danielgate. Cette grâce a tellement choqué l’opinion publique marocaine que le roi Mohamed VI s’est retrouvé dans une situation intenable et a dû multiplier, en quelques jours, les gestes pour essayer de contenir la grogne de la population.

Dans ce contexte, on savait que c’était juste question de temps avant que M. Anouzla soit arrêté et écroué. Ce sera chose faite le 17 septembre 2013.

Le journaliste marocain a publié dans son site Lakome.com une analyse d’un message d’Al-Qaïda au Maghreb islamique menaçant le pays. Les autorités ont pris prétexte du fait qu’il s’est servi pour faire son analyse du lien de la vidéo du réseau terroriste importé à partir d'un blogue du journal espagnol El Pais pour l’arrêter et l’accuser, entre autres, d’''apologie'' et d''incitation au terrorisme''. Mais, personne n’était dupe, ni au Maroc ni en Occident. D’où la rapide mobilisation nationale et internationale qui s’en est suivie pour qu’il soit relâché rapidement. La campagne de presse menée pour le décrédibiliser n'a donc pas réussi à dérayer cette mobilisation.

Grâce à cette forte mobilisation nationale et internationale, M. Anouzla a été relâché, après cinq semaines de détention, mais demeure en liberté provisoire. Il reste sous le coup de poursuites judiciaires reliées à plusieurs chefs d’accusation liés au terrorisme. Son site a été fermé.

Reporters sans frontières en a fait un de ses "100 héros de l’information" pour l’année 2014. Il s’agit d’une liste dressée pour la Journée mondiale de liberté de la presse. Cette journée s’est tenue le 3 mai. La même année, l’ONG américaine Projet sur la démocratie au Moyen-Orient (POMED) lui a accordé (ex aequo avec son collègue Aboubakr Jamai) son prix.

Le 10 août 2015, Ali Anouzla a lancé un nouveau site d'information, Lakome2. Il s’est engagé à rester fidèle à la ligne éditoriale indépendante qui était celle de Lakome.com. Trois mois plus tard, il a reçu une bonne nouvelle en provenance de l’extérieur du pays.

Prix Raïf Badawi pour le journaliste courageux Ali Anouzla

Pour honorer l’engagement de personnes ou d’institutions en faveur de la liberté d’expression, l’Alliance internationale des médias s’est associée à Ensaf Haidar, l’épouse du prisonnier d’opinion et blogueur saoudien Raïd Badawi et membre fondatrice de la Fondation Raif Badawi pour la liberté, pour lancer le Prix Raïf Badawi pour les journalistes courageux. L’organisme allemand Friedrich Naumann Stiftung für die Freiheit est associé à cette initiative. Elle est financée par trois organisations: la Bundesmedienball, le Börsenverein des Deutschen Buchhandels et l’Ullstein Buchverlage.

Pour accorder le Prix Raïf Badawi à un lauréat, les membres du jury devaient arbitrer entre cinq candidatures engagées dans le domaine de la lutte pour la liberté d’expression dans le monde arabe: le Marocain Ali Anouzla, le Libyen Reda Fhelboom, le journal égyptien Mada Masr, le Centre bahreïni pour les droits humains, la Fondation Samir Kassir (Liban).

Comme l'indique le site Internet de cette fondation, ce jury prestigieux est composé des personnalités suivantes: Rowan Barnett, directeur de Twitter Allemagne, Andreas Cichowicz, directeur du NDR, Anne-Beatrice Clasmann, correspondante du DPA, Florian Harms, directeur du Spiegel On Line, Philipp Jessen, rédacteur en chef de Stern.de, Julian Reichelt, directeur de Bild.de, Jochen Wegner, directeur du Zeit Online, et le directeur de DWDL.de Alexander Krei.

Ce jury a fait du journaliste Anouzla le premier récipiendaire de la distinction prestigieuse. En la lui accordant, il saluait sa ligne éditoriale indépendante et son professionnalisme et l’appuyait. La nouvelle a été révélée le 17 octobre, au Salon du livre de Frankfurt.

M. Anouzla a confié à Tolerance.ca, en messagerie privé sur Facebook, avoir été "très ému et très touché" en apprenant la nouvelle. Il a ajouté que sa première pensée était pour "celui (dont le prix) porte (le) nom, Raif Badawi, (un homme qui croupit) dans sa cellule lointaine". À cette fierté s’ajoute une autre, celle d’être lauréat d’un " prix dédié à la liberté". Une distinction qui, selon lui, "fait valoir la liberté de la presse (comme principe) garant de la démocratie et qui nous permet de protéger les autres libertés et les défendre quand elles sont violées ou menacées (de l’être)".

Le vendredi 13 novembre, le "Bundesmedienball", un gala annuel des professionnels des médias, s’est tenu à Berlin. L’occasion pour Ali Anouzla d’obtenir son prix international. Ensaf Haidar a fait partie des personnalités présentes à cette occasion. Elle en a profité pour exprimer sa fierté du choix du lauréat du prix qui porte le nom de son mari.

***

Ali Anouzla demeure sous le coup d’accusations qui pourraient lui valoir une condamnation allant jusqu’à 20 ans de réclusion criminelle. Sa nouvelle distinction internationale ne pourrait que le conforter dans son choix d’indépendance éditoriale. Une ligne irritante pour le pouvoir. D’ailleurs, la veille de son voyage en Allemagne, il a été convoqué devant le juge d’instruction chargé des questions de terrorisme près la cour d’appel de Rabat. Il devrait comparaître devant lui lundi 16 novembre.

15 novembre 2015



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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