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Le Canada fait le pari du changement

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Un gouvernement sortant usé ne peut rien ou presque contre le désir de changement exprimé parmi une grande majorité des électeurs. Le parti du premier ministre sortant Stephen Harper en a fait les frais le 19 octobre dernier.

Après une campagne électorale de 78 jours, 68,5% des électeurs inscrits sur les listes se sont rendus aux bureaux de vote pour choisir le nouveau gouvernement fédéral. Le jeune chef libéral, Justin Trudeau, a, à cette occasion, confondu sceptiques et sondeurs.

Désir irrésistible de changement

Le 2 août dernier, le conservateur Harper a appelé les Canadiens aux urnes. À sa dissolution par le gouverneur général David Johnston, la chambre des Communes comprenait 308 sièges répartis comme suit: 159 conservateurs, 95 néodémocrates, 36 libéraux, 2 bloquistes, 2 verts, 2 Forces et démocratie et 8 indépendants. 4 sièges étaient vacants. Dans cette chambre, le Nouveau parti démocratique représentait depuis 2011 l’opposition officielle.

Un nouveau découpage électoral a fait en 2011 passer le nombre des circonscriptions fédérales de 308 à 338. Ce redécoupage a tenu compte des changements démographiques des dernières années. Les nouvelles 30 circonscriptions se répartissent comme suit: 15 sièges attribués à l’Ontario, 6 à l’Alberta, 6 à la Colombie-Britannique et 3 au Québec. Les limites géographiques de 87% des circonscriptions ont été elles aussi modifiées à cette occasion.

Cette année, les électeurs avaient droit à quatre jours (au lieu de trois) pour pouvoir voter par anticipation.

Un plafond des dépenses électorales a été fixé pour un parti politique à une enveloppe total de 54 47 840 dollars. Chaque candidat qui recueille les suffrages d’au moins 10% des électeurs de sa circonscription voit l’État éponger 60% de ses dépenses. On exige d’un parti la moitié de ce soutien par circonscription ou 2% au niveau national pour pouvoir voir la moitié de ses dépenses épongée.

Le 28 septembre, date limite du dépôt définitif des candidatures, 1712 candidats ont brigué les couleurs de 23 partis et 80 autres se sont présentés comme indépendant ou sans étiquette. Si le Parti libéral du Canada (PLC), le Parti conservateur du Canada (PCC) et le Nouveau parti démocratique (NPD) ont présenté des candidats dans les 338 circonscriptions du pays, le Parti vert l’a fait dans 336 comtés et le Bloc québécois dans les 78 circonscriptions que compte le Québec. Les autres ont pour leur part présenté entre 1 et 72 candidats.

La campagne a été déclenchée le 2 août dernier pour durer 78 jours. C’est la plus longue campagne de l’histoire du pays. Les partis de l’opposition en ont critiqué M. Harper. Avec un ''trésor de guerre'' bien garni (50 millions de dollars), le pari conservateur était qu’une longue campagne épuiserait le néodémocrate Mulcair, le favori des sondages du début de la campagne, et leur publicité négative saperait son image. D’un autre côté, la droite a sous-estimé le chef libéral.

Sur les 159 députés conservateurs sortants, 33, dont des poids lourds du gouvernement (Christian Paradis, Peter MacKay, James Moore et John Baird), avaient décidé de ne pas se représenter. Cela a donné de leur navire l’air de prendre de l’eau. 14 néodémocrates, 6 libéraux et le bloquiste Claude Patry avaient eux aussi fait comme eux.

Plusieurs tuiles sont tombées, l’une après l’autre, sur la tête de Stephen Harper et ont causé de sérieux dommages à sa campagne électorale.

D’abord, Mike Duffy. C’est M. Harper qui l’avait nommé sénateur. Il est accusé de fraude, abus de pouvoir et corruption. L’ouverture de son procès en pleine campagne électorale a alourdi l’atmosphère de la campagne conservatrice pendant plus de deux semaines. Le chef conservateur a eu l’air de ne pas dire la vérité quand il soutenait qu’il n’a pas été mis au courant par ses collaborateurs proches du remboursement du sénateur des frais indus avec un chèque de Nigel Wright, son ancien chef de cabinet. Malgré les insistances des journalistes là-dessus, il a refusé de répondre à leurs questions. Cette affaire était tellement devenue un boulet pour sa campagne qu’à chaque point de presse, les journalistes lui posaient la question. Mais, il a préféré se réfugier derrière la même ligne de défense, à savoir qu’il en est innocent et ne pouvait commenter une affaire qui se trouve devant le tribunal. Mais, s’il lui arrivait de se contrôler, ses partisans étaient une autre histoire. De guerre las, ils ont fini par s’en prendre aux journalistes pour les accuser de vouloir nuire à leur parti.

Comme si cela n’était pas déjà assez pénible pour la droite, une nouvelle tuile s’est abattue sur sa campagne. Le 1er septembre, on a appris que le pays est entré en récession au deuxième trimestre, pour la première fois depuis la crise financière de 2008. Cette nouvelle a fait mal au slogan de M. Harper: ''Un leadership qui a fait ses preuves pour une économie plus forte''. Les chefs libéral et néodémocrate ont saisi cette occasion pour matraquer leur message d’un gouvernement conservateur affichant la pire performance depuis la crise des années 1930. Un argumentaire rejeté du revers de la main par le premier concerné. D’un autre côté, MM. Trudeau et Mulcair ont chacun essayé de démolir le cadre financier et les promesses économiques de l’autre.

Puis, la crise des réfugiés syriens a fait irruption en pleine campagne. L’image tragique de la dépouille de l’enfant syrien Aylan Al-Kurdi, à peine âgé de 3 ans, gisant sur une plage turque, a fait le tour du monde. Choquant les gens un peu partout. Plus on apprenait sur l’affaire de ce neveu d’une Canadienne vivant en Colombie-Britannique, plus M. Harper se retrouvait dans une position inconfortable. Sa mauvaise gestion de cette affaire lui a nui auprès d’une partie de l’électorat. Il suffit de se rappeler de sa gestuelle, de son incapacité à trouver les mots et le ton qu’il fallait et son entêtement à se montrer insensible aux demandes en provenance d’un peu partout à travers le pays, y compris de l’Ouest canadien, et même de premiers ministres provinciaux et de maires de grandes villes canadiennes, pour se rendre compte combien il était coupé de la grande majorité de la population. Mais, si son message associant sécurité et migration a plu à sa base conservatrice, il a permis à ses adversaires de le dépeindre comme un dirigeant cynique et sans compassion. L’occasion pour eux également de promettre, en cas de victoire, d’accueillir rapidement 25 000 nouveaux réfugiés syriens pour M. Trudeau et 46 000 sur cinq ans pour M. Mulcair.

Le refus de M. Harper de créer une commission d’enquête nationale sur le sort des femmes autochtones assassinées ou disparues a mécontenté les Premières Nations. Ses adversaires en ont profité pour promettre de le faire et aussi d’investir dans différents secteurs.

Le désir de changement était le plus grand danger pour le gouvernement sortant. Pour éviter la catastrophe annoncée dans différents sondages, il fallait essayer de changer les termes du débat électoral et le dévier vers d’autres sujets, des thèmes de cette politique de division (Wedge Politics) prisée par le stratège australien aux pratiques controversées Lynton Crosby. Avec son arrivée en renfort chez les conservateurs, l’affaire du niqab a fait son entrée en campagne. M. Harper s’en est servi pour affaiblir les troupes néodémocrates au Québec et garder le pouvoir. Au lieu d’éviter ce piège, M. Mulcair y est tombé les pieds joints. Cette question n’a pas nui à M. Trudeau.

MM. Harper et Mulcair croyaient que les débats allaient être dévastateurs pour M. Trudeau. Mais, le chef libéral a su déjouer leur pronostic et faire démolir le portrait qu’ils avaient dressé de lui. À cette occasion, le pays a découvert un dirigeant qui connaissait ses dossiers. Au niveau de l’image, on a vu un Justin Trudeau qui n’était pas impressionné par eux et même qu’il les mettait sur la défensive. Plus important encore, il a donné un coup de vieux à tous ses adversaires. Pour finir, le fils de Pierre Eliott Trudeau a fait montre d’optimisme et d’audace alors que ses deux adversaires faisaient œuvre de prudence excessive.

Se rendant finalement compte que le virage centriste qu’il avait fait prendre au NPD nuisait à ses chances de prendre le pouvoir, M. Mulcair a essayé de se positionner cette fois, en milieu de campagne, à la gauche des libéraux. Mais, c’était trop tard. Le mal était déjà fait. Même sa promesse de déchirer un accord de partenariat transpacifique, qu’il n’avait pas lu, en cas de victoire, a offert de lui l’image d’un leader désespéré et à la recherche de la moindre bouée pour sauver sa campagne  du naufrage annoncé dans les sondages.

Comme le désir de changement était très fort (autour de 70%), la question était de savoir lequel des deux chefs libéral ou néodémocrate serait en mesure de l’incarner. M. Trudeau s’est finalement imposé durant les deux dernières semaines de la campagne comme celui qui pourrait défaire le chef conservateur. Cela lui a permis de bénéficier du déplacement des votes d’une grande partie des électeurs hostiles à un nouveau gouvernement conservateur.

Un raz-de-marée libéral d’un océan à l’autre

Le vote par anticipation a eu lieu du 9 au 12 octobre. Il a été l’occasion pour plus de 3,6 millions de Canadiens d’exprimer leur choix, en hausse de 71% par rapport au scrutin précédent.

25,6 millions d’électeurs étaient inscrits sur les listes. 68,5% d’entre eux, soit 17 559 353 électeurs, se sont, le 19 octobre, prononcés sur une décennie de gouvernement conservateur. Ce taux de participation représente le plus haut taux en plus de 20 ans. Les libéraux ont obtenu    6 930 136 voix (39,5%), contre 5 600 496 pour les conservateurs (31,9%), 3 461 262 pour les néodémocrates (19,7), 605 864 (3,4%) pour les verts et 818 652 pour le Bloc (4,7%).

Sur les 338 sièges qui étaient en jeu au niveau national, le Parti libéral a obtenu 184 (54%), contre 99 (29%) pour le Parti conservateur, 44 (13%) pour le Nouveau parti démocratique, 10 (3%) pour le Bloc et 1 seul pour la chef du Parti vert.

Justin Trudeau a fait mentir tous ceux qui se moquaient de lui ou qui le donnaient, dans le meilleur des cas, à la tête d’un gouvernement minoritaire à la merci des humeurs de ''l’Angy Tom'' (surnom du chef néodémocrate). Il a réussi ce que personne n'avait vu venir. Un raz-de-marée! L’Atlantique a sonné le début du changement. Les libéraux ont raflé les 32 sièges de cette région. Du jamais vu pour ce parti! Même des ministres sortants ont été emportés par cette marée. Au Québec, ils ont raflé 40 des 78 sièges et 35,75 des suffrages. Avec leurs 16 sièges et 25% des voix, les néodémocrates ont vu leur vague orange se briser. Les conservateurs ont obtenu 16,7% des voix et fait élire 10 de leurs 12 candidats dans la grande région de Québec. Ici, les libéraux ont fait élire deux députés. Le Bloc a obtenu 19% des suffrages et 10 sièges. Il ne peut donc former un parti officiel à la chambre des Communes et son chef s’est fait battre par la députée sortante néodémocrate Laverdière. En Ontario, les libéraux ont raflé 80 des 121 sièges et récolté 44,8% des suffrages, loin devant les conservateurs (33 sièges et 35% des voix) et les néodémocrates (8 sièges et 16,6% des voix). Au Manitoba, les libéraux (7 sièges et 44,6% des voix) ont fait aussi mieux que les conservateurs (5 sièges et 37% de voix) ou les néodémocrates (2 sièges et 14% des voix). Avec leurs 10 sièges et 48,5% des voix en Saskatchewan, les conservateurs ont fait mieux que les néodémocrates (3 sièges et 25% des voix) et les libéraux (1 siège et 24% des voix). Dans leur château fort albertain, les troupes de M. Harper (29 sièges et 60% des suffrages) ont largement fait mieux que les libéraux (4 sièges et 25% des voix) et les néodémocrates (1 siège et 12% des voix). En Colombie-Britannique, les libéraux ont fait élire 17 des 42 députés et récolté 35% des voix, loin devant les néodémocrates (14 sièges et 26% des voix) et les conservateurs (10 sièges et 30% des voix). Les trois sièges du Grand Nord canadien sont revenus aux libéraux.

***

L'élection fédérale de cette année était un référendum sur la décennie Harper. Si le changement de gouvernement était inscrit depuis le 2 août dernier dans les tables des sondages, il restait à savoir qui serait le mieux placé pour incarner le changement. Le libéral Trudeau a fini par doubler le néodémocrate Mulcair sur ce terrain. Cela lui permettra, le 4 novembre, de former un gouvernement majoritaire.

2 novembre 2015



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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