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Le niqab et la stratégie électorale des conservateurs

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Une campagne électorale est un moment privilégié pour le déploiement de différentes stratégies politiques pour ultimement gagner l'élection. Dans ce cadre, le recours des conservateurs, entre autres, à un élément de la politique de division prend tout son sens.

Durant les premières huit semaines de la présente campagne électorale fédérale, les différents coups de sonde dessinaient une lutte à trois entre le Nouveau parti démocratique (NPD), le Parti libéral du Canada (PLC) et le Parti conservateur du Canada (PCC). Avec deux nouveaux sondages datés du mois de septembre, on n’est plus dans la même configuration.

Remontée spectaculaire des Conservateurs de Stephen Harper

Le 24 septembre, la Presse a publié les résultats d’un sondage Ekos mené du 17 au 22 septembre auprès de 2343 Canadiens en âge de voter. La marge d'erreur est de plus ou moins 2%, 19 fois sur 20. Des résultats de ce sondage, nous avons tiré plusieurs leçons.

Premier enseignement de ce sondage au niveau national: l’allure de la course a changé en une semaine. On n’est plus dans la situation des précédentes semaines où trois partis politiques luttaient à parts presque égales pour garder le pouvoir (PCC) ou le conquérir (PLC et NPD).

Deuxième enseignement: les conservateurs passent de la troisième position à la première. Ils récoltent 35,4% des intentions de vote. Ils devancent donc les libéraux qui attirent les faveurs de 26,3% des sondés et (surtout) des néodémocrates relégués à la troisième place avec 24,5%. Le parti de Stephen Harper a donc vu ses appuis bondir de 6%. Les partis de Thomas Mulcair et de Justin Trudeau ont quant à eux perdu respectivement 5,4% et 1,1%. Le Parti conservateur devance donc de plus de 11% le score de la formation qui était jusqu'à une date récente perçue par une partie des électeurs comme la plus susceptible de défaire son gouvernement. Le Parti libéral semble pour sa part moins souffrir du changement d’humeur des électeurs.

Troisième enseignement: avec sa performance, Stephen Harper peut espérer former un gouvernement… minoritaire au lendemain du 19 octobre prochain.

Quatrième enseignement: le Parti libéral a réussi dans une certaine mesure à stabiliser ses appuis. Sa campagne semble bien aller et son chef a réussi à améliorer son image par rapport à ce qu’était le cas au déclenchement de la campagne le 2 août dernier.

Cinquième enseignement: au Québec, la situation du NPD est plus difficile. Il perd en une semaine 8%. Le Parti conservateur fait ici encore mieux qu’à travers le pays. Il gagne 8% de plus qu’il y a une semaine. Les gains du Bloc québécois (2%) et les pertes du Parti libéral (-1,1%) sont modestes. Les appuis de Justin Trudeau restent grosso modo stables.

Sixième enseignement: malgré sa perte d’appuis au Québec, le parti de Thomas Mulcair y conserve sa position comme première force politique. Avec ses 33% des intentions de vote, il arrive devant les conservateurs (24%), les libéraux (19%) et les bloquistes (18%).

Aux résultats de cette enquête Ekos s’ajoute le nouveau sondage de Léger pour le compte du quotidien The Globe and Mail. Ce coup de sonde a été mené entre le 21 et le 23 septembre auprès de 2115 personnes, avec une marge d’erreur de plus ou moins 2,1%, 19 fois sur 20.

Là, encore, les néodémocrates (29%) glissent, au niveau national, à la troisième place, eux qui étaient souvent bon premiers depuis le début de la campagne électorale. Leurs adversaires conservateurs et libéraux sont quant à eux au coup-à-coude à 31% des intentions de vote. Avec ses 38% des intentions de vote au Québec, le NPD perd des appuis. Ses adversaires libéraux, bloquistes et conservateurs en profitent, avec respectivement 22%, 20% et 18% des appuis.

Dans les deux sondages, les néodémocrates glissent à la troisième place à travers le Canada. Malgré, leur perte d’appuis au Québec, ils y demeurent la première force politique. Ils perdent donc des plumes. Le Parti conservateur est le principal bénéficiaire de cette chute néodémocrate. Le Parti libéral sauve les meubles quand il n’enregistre pas des gains.

Le niqab sert la stratégie des conservateurs

Le Parti conservateur a donc profité du débat au Québec et dans le reste du pays sur le port du niqab aux cérémonies de citoyenneté pour voir ses appuis bondir en une semaine. Pour rappel, le 15 septembre dernier, la Cour d’appel fédérale avait invalidé, pour des motifs administratifs qui n’avaient rien à voir avec la Charte canadienne, une directive ministérielle interdisant le port de ce voile intégral à ce moment ô combien symbolique pour la communauté politique nationale et décidé d’autoriser une immigrante pakistanaise à faire son serment à visage couvert. Le tribunal s’est donc prononcé à cette occasion sur la légalité d’un décret ministériel en fonction de la loi existante et non sur le fond dans cette affaire.

La date de tombée de ce jugement était idéale pour les troupes de Stephen Harper. Leur parti trainait dans les sondages. Sa campagne battait de l’aile. Il était menacé par un réel désir de changement de gouvernement au sein d’une partie importante de l’électorat. Dans ce contexte, le jugement de la cour fédérale s’est révélé un cadeau pour les conservateurs. Comme MM. Mulcaire et Trudeau n'ont pas critiqué la décision de la cour, Stephen Harper a continué de surfer sur l’opposition d’une écrasante majorité de l’opinion publique à travers le Canada et au Québec à ce jugement, se présenter comme leur porte-voix et en même temps mettre ses adversaires sur la défensive. D’ailleurs, il savait ce qu'il faisait puisque, depuis le mois de mars dernier, grâce à une enquête d’opinion menée à la demande de son gouvernement, il était au courant du caractère divisif et polarisant de cet enjeu pour l'électorat et les troupes de ses adversaires.

Comme ni Justin Trudeau ni Thomas Mulcair ne pouvaient reculer sur ce sujet, au risque de donner l’impression d'être des dirigeants aux positions fluctuantes au gré du vent, Stephen Harper avait le champ libre à travers le pays et si ce n’était de la concurrence du Bloc québécois sur ce terrain identitaire glissant il se serait également retrouvé seul au Québec à porter cet enjeu de politique d’identité qui sert bien la politique de division (wedge politics).

Pour enfoncer le clou, les conservateurs ont déclaré qu’ils contesteront la décision de la Cour fédérale d’appel. Cette annonce a été faite trois jours après la tombée de ce jugement. Leur chef a également déclaré que, dans les premiers cent jours d’un nouveau gouvernement conservateur, il déposerait un projet de loi interdisant que l’on puisse faire le serment de citoyenneté à visage couvert. Entre-temps, une demande a été faite auprès de la justice pour suspendre l’ordre permettant à l’immigrante pakistanaise par qui toute cette affaire est arrivée de faire son serment le visage couvert en attendant que la justice se prononce sur sa saisine.

***

L’affaire du niqab aux cérémonies de citoyenneté a bien servi jusqu'ici la stratégie électorale du Parti conservateur de conservation du pouvoir. Cet élément de la politique de division lui a permis de faire un bond spectaculaire dans les intentions de vote et de faire éroder les appuis de la formation qui était pendant une bonne partie de la campagne perçue comme la mieux placée pour remplacer son gouvernement. Sans oublier le flottement à la surface de ce Nouveau parti démocratique de désaccords entre candidats sur cette affaire délicate du port du niqab.

2 octobre 2015



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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