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Le thème du niqab divise les chefs fédéraux

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Deux musulmanes portant le niqab. Crédit de l'image: la page Facebook de Niqab Style.

Le port du niqab à la cérémonie de citoyenneté est un enjeu qui polarise la population au Canada. Les conservateurs et les bloquistes ont flairé le bénéfice potentiel qu’ils pourraient en tirer lors de la présente élection fédérale. Faisant mal aux néodémocrates notamment au Québec.

Après les débats en langue anglaise du Maclean’s et du Globe and Mail, c’était au tour de Radio-Canada d’accueillir dans ses locaux montréalais le premier débat en français de cinq chefs fédéraux: le conservateur et premier ministre sortant Stephen Harper, le néodémocrate Thomas Mulcair, le libéral Justin Trudeau, la verte Elisabeth May et le bloquiste Gilles Duceppe. L’occasion de voir un thème propice à la ''politique de division'' enflammer leurs passions.

Le niqab, ''arme de distraction massive''

Cinq thèmes ont figuré au menu du débat du jeudi 24 septembre. Très rapidement, Patrice Roy, un des deux journalistes chargés de poser les questions aux cinq chefs présents, a posé la question qui divise, celle du port du niqab lors de la cérémonie de citoyenneté canadienne. L’occasion de voir se dessiner un clivage, avec des nuances, entre deux ''camps'': celui de droite identitaire (MM. Harper et Duceppe) et celui légaliste (MM. Mulcair et Trudeau et Mme May).

Le chef libéral était le premier à réagir. Il a accusé ses adversaires conservateur et bloquiste de ''jouer sur la peur et la division''. À son avis, ''si un homme ne peut pas imposer sa volonté (sur) comment une femme s’habille, on ne devrait pas avoir un État qui impose comment une femme ne devrait pas s’habiller.'' Pour lui, l’État a le devoir de ''défendre les droits des minorités et les droits des femmes''.

Gilles Duceppe a été le premier à lui répondre. Il s’en est défendu. Pour mettre son adversaire libéral sur la défensive, il a cherché à placer le débat sur le plan de l’égalité entre les hommes et les femmes: ''On respecte cette volonté fondamentale qu’ont les Québécois de dire que les hommes et les femmes doivent être égaux dans la société''. Il a également cherché à le dépeindre comme une personne déconnectée par rapport à la société québécoise puisque, selon lui, la question du niqab est ''fondamentale'' et qu’elle fait consensus au Québec, à l’Assemblée nationale, parmi les maires de Montréal, de Québec et du Saguenay et chez 90% des Québécois. Selon lui, tous veulent la même chose: que les citoyens reçoivent les services à visage découvert. Cette réaction a permis au chef souverainiste d’éviter de répondre sur le fond à la remarque du chef libéral.

Pour ne pas se laisser faire, Justin Trudeau a cherché à enfoncer le clou et à appuyer là où il croyait faire mal à M. Duceppe. Il a déclaré que la question du niqab était une diversion pour le Bloc québécois: ''pour faire oublier aux gens qu’il ne peut pas faire de différence dans leur vie''.

Thomas Mulcair a, quant à lui, dans un premier temps, qualifié l’affaire du niqab d’''arme de distraction massive''. Il a ensuite accusé son adversaire conservateur de s’en servir pour tenter de faire oublier aux électeurs son bilan en matière de création d'emplois et de lutte contre les changements climatiques: les ''400 00 emplois perdus dans le secteur manufacturier, cela il ne veut pas en parler. 300 000 chômeurs de plus aujourd'hui que lorsque la crise a frappé en 2008. Cela non plus il ne veut pas en parler. Il se cache derrière cette question qui divise tellement. C'est juste M. Harper qui est en train de pousser cette question parce qu'il y voit un avantage (électoral, ndlr).'' Et, de déplorer au passage le fait que ''le Bloc québécois, un parti jadis tellement progressiste, (ait) embarqué dans l'arène''.

Elisabeth May a tiré le même enseignement de la campagne conservatrice à propos du thème du niqab. Elle y a vu elle aussi un ''faux débat''. Elle l'a mis en perspective: ''Quel impact a le port du niqab sur l’économie? Quel impact a le port du niqab sur le climat? Quel impact a le port du niqab sur les questions qui préoccupent vraiment les Canadiens?''

Les chefs néodémocrate, libéral et verte ont attaqué leur adversaire conservateur sur le volet du niqab. Cela n'a pas dû le surprendre. Ils l’ont accusé d’instrumentaliser ce thème pour faire peur aux électeurs et attiser les divisions dans la société dans le but de récolter des suffrages le jour du scrutin. Ce contre quoi il s’est défendu: ''Notre position depuis longtemps est que quand on se joint à la famille canadienne, on ne devrait pas (se) cacher''. Pour essayer de toucher une corde sensible chez son électorat traditionnel, il a, le temps d’une confidence, mis de côté son armature d’homme cérébral et déclaré, en s’adressant au chef néodémocrate: ''M. Mulcair: jamais, je ne vais dire à ma jeune fille qu’une femme devrait se couvrir le visage parce qu’elle est une femme''. Le chef néodémocrate lui a rétorqué que ''ce n’est pas en privant ces femmes de leur citoyenneté et de leurs droits que vous allez réussir à les aider''.

Même s’il n’a aucune chance de former le prochain gouvernement, Gilles Duceppe a quand même promis aux Québécois qu’en cas d’élection le premier projet de loi que son parti déposerait à la chambre des Communes proposerait d’interdire le port du niqab non seulement à l’occasion de prestation du serment d’allégeance à la cérémonie de citoyenneté, mais également aux moments du vote et à l’occasion de recevoir ou de donner les services publics. Autrement dit: le chef bloquiste irait à ce propos plus loin que les conservateurs. Pour rappel, ces derniers ont promis, s'ils sont reconduit au pouvoir le 19 octobre prochain, de légiférer dans les premiers cent jours pour que l’on ne puisse plus prêter serment quand on porte le niqab. Évidemment, les néodémocrates, les libéraux et les verts, des tenants de l’approche légaliste, ne sont pas de cet avis.

Le niqab, du pain béni pour les conservateurs...

Ce débat est le premier à se tenir en français. Chaque chef fédéral devait saisir cette occasion pour marquer le territoire et se démarquer des autres adversaires. À cette occasion, on a vu sur la question du port du niqab pendant la cérémonie de citoyenneté deux camps s'affronter: celui de la droite identitaire où se sont retrouvés Stephen Harper et Gilles Duceppe et celui légaliste où ont logé les trois autres chefs.

Durant une bonne partie de la campagne, M. Harper savait que les sondages d'opinion étaient défavorables à son parti. Il arrivait souvent derrière le Nouveau parti démocratique (NPD). La campagne du Bloc battait elle aussi de l'aile. Mais, durant la semaine qui a précédé le débat montréalais, on a senti que quelque chose avait changé dans l'humeur de l'électorat.

Même si la Cour d'appel fédérale ne s'est pas prononcée sur le fond dans l'affaire de cette immigrante pakistanaise du nom de Zunera Ishaq qui voulait faire son serment de citoyenneté à visage couvert, sa décision datée du 15 septembre qui l'y autorise a été mal accueillie, entre autres, au Québec. Son effet pervers a permis de retourner la situation en faveur des conservateurs dans les intentions de vote. Le Bloc a lui aussi bénéficié de ce mouvement d'humeur au Québec. D'ailleurs, ces deux partis ne se sont pas privés de taper sur le clou néodémocrate.

Le légalisme de Thomas Mulcair au sujet du niqab, un thème de politique d'identité par excellence, ne lui a donc pas réussi car, comme le savait depuis le mois de mars dernier le premier ministre sortant, une majorité écrasante au Québec et dans le reste du pays était opposée au port du niqab pendant la cérémonie de citoyenneté. La nouvelle situation exaspère tellement le chef néodémocrate qu'il arrive de moins en moins à se contenir quand les médias abordent avec lui la position de son parti à ce chapitre. Peut-être, que nous voyons là l'effet de la fatigue accumulée durant cette longue campagne. Mais, il serait mieux avisé de se calmer, d'aller vers les médias et surtout de se rappeler que la campagne est loin d'être terminée et que d'ici le 19 octobre prochain, on ne peut exclure de nouvelles surprises qui pourraient faire rebattre les cartes.

Paradoxalement, la position multiculturaliste affichée sans complexe par Justin Trudeau ne lui nuit pas vraiment. Cela en donne l'image d'un dirigeant sûr de lui.

***

Que les conservateurs de Stephen Harper et les bloquistes de Gilles Duceppe plaident la sincérité ou non dans leur approche identitaire de ce thème, un fait est indéniable: cette affaire délicate du port du niqab à un moment ô combien symbolique pour la communauté politique nationale est du pain béni pour eux. Cela dit, c'est trop tôt pour se prononcer sur la suite de la campagne. Tous ceux qui se réjouissent déjà de ce qui est arrivé cette semaine à la campagne du parti de M. Mulcair feraient mieux d'éviter de crier victoire à ce stade d'une campagne qui est loin d'être ennuyeuse ou sans suspens. Le jeu demeure donc ouvert. Rendez-vous donc le 19 octobre prochain.

27 septembre 2015



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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