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Égypte: Le journaliste Mohamed Fahmy, enfin libre!

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Être journaliste est un métier dangereux, du moins risqué, dans l'Égypte d'Abdel Fattah El-Sissi. Depuis le coup d'état de cet ancien chef des forces armées et actuel président, la liberté de presse et celle d'expression en général ne cessent de régresser. Rien n'indique pour le moment que leur état va s'améliorer à court ou moyen termes.

Depuis le coup d’état du général Abdel Fattah El-Sissi, l’Égypte est devenu plus que jamais un endroit dangereux pour les journalistes. La dictature militaire en place ne tolère plus la moindre dissonance entre sa version des faits et celle des journalistes. Ceux-ci savent désormais pour leur part que leur salut est fonction de leur mutation en simple courroie de transmission de la version officielle des faits avec la bénédiction de la censure militaire.

Grâce pour le journaliste Mohamed Fahmy

Mohamed Fahmy est un journaliste canadien d’origine égyptienne. Il travaillait pour le réseau  qatari d’information continue Al-Jazeera English comme chef de son bureau au Caire. Il a couvert, entre autres, la répression sanglante menée, en août 2013, par les forces de sécurité contre des partisans du président renversé Morsi. Pour rappel, cette répression a fait en quelques jours plus de 1400 morts parmi les manifestants.

À l’ombre de leur couverture de cette répression sanglante, Mohamed Fahmy et ses deux collègues, l'Australien Peter Greste et l'Égyptien Baher Mohamed, ont été arrêtés en décembre 2013, avant d'être relâchés en février 2014, dans l’attente de leur procès.

L’arrestation des trois journalistes a soulevé une vague de protestation en Occident et a valu au Caire des condamnations de la part des ONG internationales des droits humains. Elle a rappelé à l’opinion internationale les multiples violations des droits humains et les pratiques liberticides d’un régime Sissi déterminé à museler ses opposants.

Les autorités égyptiennes ont accusé les trois journalistes de soutenir, à travers leur couverture médiatique, la confrérie des Frères musulmans, dont est issu le président renversé en juillet 2013, de propager de ''fausses nouvelles'', de menacer la sécurité nationale avec leurs reportages, de porter atteinte à l’image de l’Égypte et de travailler sans les autorisations nécessaires. La confrérie islamiste a été en décembre 2013 déclarée ''organisation terroriste'' par Le Caire.

Sous la pression de l’ancien premier ministre australien Abbott, Grestle sera relâché et expulsé en février 2014 vers son pays en vertu d’un décret présidentiel. Dans la foulée de cette expulsion, Mohamed Fahmy a renoncé à la citoyenneté égyptienne pour pouvoir être expulsé à son tour d’Égypte. En vain!

M. Fahmy et ses deux collègues ont été condamnés par un tribunal cairote une première fois, en juin 2014, à des peines allant de 7 à 10 ans de prison ferme en lien avec le terrorisme. En appel, cette peine sera révisée à la baisse, le 29 août 2015. Cette fois, ils ont écopé tous les trois de trois ans de prison ferme. L’Australien l’a été in absentia.

Les journalistes ont rejeté ces accusations et déclaré qu’ils ne faisaient que leur travail.

Ce verdict a choqué les trois journalistes, leurs familles et nombre d’organisations internationales des droits humains. L’avocate de M. Fahmy, Amal Clooney, n’a pas caché sa déception. Son célèbre mari a pour sa part appelé le premier ministre canadien Harper à exercer de fortes pressions sur le dirigeant égyptien pour qu’il permette rapidement l’expulsion du journaliste vers le pays.

Plusieurs pays et organisations des droits humains à travers le monde ont multiplié les pressions sur Abdel Fattah El-Sissi pour qu'il libère les deux journalistes croupissant encore en prison. Ottawa a, de son côté, demandé au Caire d’expulser son ressortissant vers le Canada.

La grâce est question de timing…

Coup de théâtre, ce 23 septembre 2015!

Le président Sissi a gracié les deux journalistes. Ils devraient être libérés au cours de la journée. Ils font partie d’un groupe de 100 prisonniers graciés, dont plusieurs prisonniers politiques arrêtés pour avoir enfreint une loi adoptée en 2013 et qui restreint drastiquement les droits de rassemblement et de manifestation. Parmi ces graciés, il y a deux femmes connues pour leur engagement en faveur des droits humains: Yara Sallam et Sanaa Seif. Elles ont été arrêtées en juin 2014 après avoir participé à un rassemblement appelant à la libération des prisonniers d’opinion et à l’abrogation de la loi liberticide mentionnée ci-dessus. Accusées de "participation à une manifestation illégale, vandalisme et entrave au trafic routier", elles ont été condamnées en appel en décembre 2014 à deux ans de prison ferme.

Le gouvernement de Stephen Harper s’est réjoui de la nouvelle de grâce de M. Fahmy. Sur son site, le ministère canadien des affaires étrangères a publié un communiqué de presse. Il reprend la déclaration de la ministre d’État (Affaires étrangères et consulaires) Lynne Yelich à ce propos: "Le Canada est heureux que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi ait gracié M. Mohamed Fahmy". Aux critiques de la façon dont cette affaire a été gérée par le gouvernement conservateur, la ministre a affirmé que "Le Canada a toujours insisté au plus haut niveau pour obtenir sa libération et son retour au Canada". Et de rassurer les membres de sa famille installés au pays: "Le gouvernement du Canada continuera de fournir une aide consulaire à M. Fahmy et aidera à faciliter son départ de l’Égypte". Même réjouissance sur le compte Twitter de ce ministère.

De leur côté, les chefs néo-démocrate et libéral, Thomas Mulcair et Justin Trudeau, se sont eux aussi réjouis de la nouvelle de la journée sur leurs comptes Twitter. Mais, le premier ministre sortant Harper n’a publié aucun gazouillis à ce propos. Il a laissé la place à son ministre des affaires étrangères.

Pour Le Caire, le choix de la date de grâce est en soi un message adressé à différentes cibles. D'abord, un message qui se veut celui de fermeté à l'adresse de ses détracteurs et opposants. Abdel Fattah El-Sissi cherche de cette façon à faire comprendre au monde extérieur et à son opposition intérieure que son régime n'est pas là pour céder à leurs pressions et que c'est lui et lui seul qui contrôle l'agenda politique en Égypte. Ensuite, cette posture qui met à profit le réflexe nationaliste de ses partisans est un moyen comme un autre pour tenter de les rassurer sur son contrôle de la situation au moment où la sécurité nationale est plus que jamais menacée, entre autres, par le groupe combattant État islamique. Enfin, faire coïncider la grâce de Mohamed Fahmy avec la grande fête islamique du Sacrifice et la faire noyer dans la masse des graciés est une manoeuvre destinée à ôter, du moins diminuer, toute charge politique ou symbolique à la libération du journaliste et en faire à la rigueur un geste banal puisque à pareille occasion chaque année les dirigeants des États musulmans ont l'habitude de gracier des détenus.

***

Abdel Fattah El-Sissi a donc choisi avec soin le moment de gracier le journaliste Mohamed Fahmy. En l'annonçant la veille de son départ pour l'Assemblée générale de l'ONU, il espère gagner une manche face aux critiques de son pouvoir autoritaire. Il peut pour une fois leur dire qu'il a fait un geste de bonne volonté. Mais, cela dit, nombreux sont les opposants politiques, de gauche, libéraux ou islamistes, qui continuent de croupir dans ses geôles et la répression demeure à l'ordre du jour.

23 septembre 2015



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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