Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

L'Arabie saoudite et l'appaisement des tensions avec le Hamas

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La conclusion de l'accord de Vienne sur le programme nucléaire iranien crée une nouvelle réalité au Moyen-Orient. La crainte de l'Arabie saoudite est de voir le rival chiite iranien en profiter pour accroître son influence dans la région. Pour tenter de contrer cette influence, Riyad a revu en partie la politique régionale du défunt roi Abdallah.

Durant les trois dernières années, les relations entre le Hamas palestinien et l’Arabie saoudite étaient tendues. Le défunt roi Abdallah voyait d’un mauvais œil l’échec des efforts saoudiens et arabes en vue de rapprocher les islamistes du Hamas et les nationalistes du Fatah. Le renversement du président islamiste Morsi par le général Sissi, avec le soutien de l'Arabie saoudite, a mécontenté ses alliés à Gaza. À l’ombre des guerres par procuration entre Téhéran et Riyad, celle-ci ne voit pas d'un bon oeil les liens entre le mouvement islamiste palestinien et son rival régional. Mais, la transformation stratégique en cours de la région a poussé l'Arabie saoudite à chercher à apaiser les tensions avec le Hamas.

Khaled Mechaal rencontre le roi Salman à La Mecque

L’arrivée en janvier de Salman ben Abdel Aziz sur le trône a marqué un début de changement de politique régionale du royaume des Al Saoud. La guerre froide menée par le défunt roi Abdallah contre les Frères musulmans a petit à petit cédé le pas à une politique d'apaisement du nouveau souverain avec leurs alliés. C’est ce qui a rendu possible la visite à La Mecque du chef politique du Hamas.

Le vendredi 17 juillet, Khaled Mechaal est arrivé à La Mecque en provenance de Doha pour une visite de deux jours. La dernière fois où il était en Arabie saoudite remonte au mois de juin 2012. Il était cette fois accompagné de son adjoint Moussa Abou Marzouq et de deux autres membres du bureau politique du Hamas: Salah Al-Arouri et Mohammed Nazal. Ils ont profité de l’occasion pour effectuer le rite islamique de la omra (le petit pèlerinage) et prier le lendemain, jour de la fête de l’Aïd, derrière le roi Salman.

Selon un communiqué du Hamas publié sur son compte Twitter, la délégation islamiste a rencontré le roi Salman, son prince héritier Mohammed ben Nayef et son second prince héritier et ministre de la défense Mohammed ben Salman. Elle a également rencontré le chef des services secrets du royaume, Khalid bin Ali bin Abdullah Al-Humaidan.

Les deux parties se sont entretenues de la question de l’unité inter-palestinienne et de l’état de Jérusalem et de la situation au Moyen-Orient. Les dirigeants du Hamas savent que le monde musulman est inquiet pour le caractère arabe et islamique de Qods à cause de la politique de colonisation menée dans la partie Est de la ville trois fois sainte. Ils sont également conscients du mécontentement de Riyad de la division des Palestiniens entre Gaza et Ramallah. Ils ont abordé la question d’appui saoudien à la réconciliation inter-palestinienne. À ce propos, les islamistes ont, selon l’Agence de presse officielle saoudienne (SPA), "salué la position positive des dirigeants du royaume envers la cause palestinienne".

Selon Sami Abu Zouhri, porte-parole du parti islamiste, il n’a pas été question, lors de ces rencontres, de fourniture par le Hamas de troupes au sol à "Tempête de fermeté". Pour rappel, il s'agit de la mission arabe de frappes aériennes contre les miliciens houthistes pour les empêcher de s'emparer du pouvoir au Yémen. Les Houthis sont des chiites (des Zaydites) dans un pays majoritairement sunnite. Ils sont des clients de l'Iran. Cette déclaration sur le compte Twitter du mouvement islamiste est un démenti cinglant de ce qu’a été rapporté par Fars News, l’agence de presse des Gardiens de la Révolution. Ces déclarations divergentes montrent que le torchon continue de brûler entre l’Iran et la direction politique du Hamas établie à l’étranger. Téhéran n’a pas apprécié le refus de Khaled Mechaal de participer à la campagne répressive du régime de Bachar Al-Assad, un Alaouite, contre son opposition majoritairement sunnite. Ayant fait ce choix, le dirigeant palestinien a dû quitter Damas pour Doha, lieu d'accueil depuis 2012 de ses quartiers généraux. C’est d’ailleurs le Qatar qui est intervenu auprès de Riyad pour faciliter la visite du chef du Hamas.

Battre le rappel du ''camp sunnite'' pour contrer l’influence de l’Iran chiite

L’objectif de la nouvelle visite de M. Mechaal est d’améliorer les relations de son mouvement avec Riyad. Un but qui va dans le sens du souhait exprimé depuis Gaza par Ismaïl Haniya, ancien premier ministre islamiste, en faveur de bonnes relations avec les différents pays arabes et musulmans. Il cherche par là à briser son isolement des deux dernières années dans la région et à renforcer par la même occasion sa position. Il a souffert du renversement du président Morsi en juillet 2013 et des fortes pressions exercées par le défunt roi Abdallah sur Doha pour qu’elle lâche les Frères musulmans.

Du côté saoudien, cette rencontre montre que l’ambiance a changé à Riyad. On n’est plus à l’époque du roi Abdallah et de sa guerre froide contre les Frères musulmans. Les craintes suscitées par les ambitions néo-impériales du rival chiite iranien dans la région ont poussé le nouveau roi, Salman, à revoir une partie de la politique étrangère de son prédécesseur. C’est donc l’heure de la politique de l'apaisement avec les islamistes traditionnels et de la main tendue à tous ceux qui parmi les Sunnites, dans le monde arabe, seraient prêts à l’aider à contrer cette menace. "Tempête de fermeté" fait partie de cette grande stratégie.

En tendant la main au Hamas, Riyad a l’ambition de le détacher de l’Iran. Les monarchies du golfe Arabo-Persique n’ont jamais vu d’un bon œil ses liens avec le régime rival des mollahs. La nouvelle donne régionale rend, à leurs yeux, ces liens encore plus problématiques. Pour les rassurer, le Hamas avait appuyé "Tempête de fermeté".  Un sujet supplémentaire d'irritation pour l'Iran. Une puissance qui n'a pas réussi d'un autre côté à faire embrigader un autre mouvement palestinien, le Jihad islamique, dans sa guerre par procuration au Yémen, aux côtés de ses clients houthis.

En sollicitant la contribution de l’Arabie saoudite à la réconciliation inter-palestinienne et au dossier du Qods, le Hamas reconnaît une certaine légitimité au rôle que peut jouer cette puissance sur la scène palestinienne. Ce faisant, il espère pouvoir tirer un certain bénéfice du poids régional et international de Riyad pour améliorer sa situation et celle du peuple palestinien en général. Mais, cela a un prix et son chef politique, Khalid Mechaal, le sait. Mais, est-il prêt à le payer? Sa branche armée y acquiescera-t-elle? En a-t-elle les moyens à l'heure actuelle? De son côté, Riyad peut-elle, dans le contexte actuel, renoncer à sa politique traditionnelle de méfiance vis-à-vis des islamistes palestiniens? D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que le ministre saoudien des affaires étrangères Adel Al-Jubeir a cherché à minimiser la portée de la visite de M. Mechaal à La Mecque (Reuters, 23 juillet). Plus important encore: Riyad pourrait-elle se permettre une certaine autonomie par rapport à la politique du grand allié américain face au Hamas?

***

L’Arabie saoudite et le Hamas font face à un ennemi commun qui a juré leur perte. Le groupe combattant État islamique n’a pas caché son intention de s’en prendre à eux. Il a multiplié les attentats sur le sol saoudien et menacé de transformer la bande de Gaza en un autre camp du Yarmouk. D'un autre côté, ouvrir le canal de communication entre eux leur est mutuellement bénéfique. Le Hamas se donne ainsi l'image d'un mouvement plus présentable aux yeux des monarchies arabes et de l'Occident et moins isolé qu'il n'y paraît, ce qui peut renforcer sa marge de manoeuvre face à l'Autorité palestinienne, lors d'éventuelles négociations avec Mahmoud Abbas. L'Arabie saoudite peut quant à elle empêcher de cette manière le rival iranien de se prétendre seul défenseur de la cause palestinienne et de la dépeindre comme un laquais d'Israël.

24 juillet 2015



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter