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Quand le port d’une jupe devient une affaire de société au Maroc

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La présence à la tête du gouvernement marocain du chef islamiste Abdelillah Benkirane a donné des ailes à certains conservateurs. Ils ont cru le moment opportun à l’exercice d’une tutelle morale sur le reste de la population. D’où la surenchère constatée ces derniers mois. Mais, c’était sans compter avec cette partie de l’opinion qui est attachée à ses libertés individuelles.

L’État marocain dépense des sommes considérables dans l’entretien en Occident de l’image d’un pays libre, ouvert et tolérant. Cet été, plusieurs faits divers ont égratigné cette image. Un de ces faits, devenu une affaire d’intérêt public, s’est déroulé dans le sud du pays.

#Mettre une robe n’est pas un crime

Les scènes de cette affaire se sont déroulées quatre jours avant le mois de Ramadan, soit le 14 juin. Quatre jours plus tard, le journal marocain Assabah a révélé cette histoire en Une, sous le titre racoleur: "Scandale: Les talibans font leur apparition à Inzegane". Les témoignages des deux victimes dans cette affaire, à l'antenne de la station privée Radio+, permettent de faire le tri entre la vérité et l’intox. Dans cette chronique, nous nous sommes basé sur ces témoignages et sur des sources de seconde main pour faire en partie le tour de cette histoire.

Les deux victimes sont deux jeunes femmes. Elles s’appellent Siham et Soumia. Elles sont dans la vingtaine. Elles travaillent dans un salon de coiffure à Agadir, une ville située au sud-ouest du pays. Le 14 juin, elles se trouvaient à Inezgane, une ville située à quelques kilomètres d’Agadir, pour faire des achats de produits de beauté. Au moment des faits, elles étaient accompagnées d’une troisième personne, une femme d’âge mûr, et de son jeune enfant. Au marché, les deux jeunes femmes ont été harcelées par deux hommes, dont un plus entreprenant.

N’ayant pas obtenu gain de cause, les deux hommes ont suivi leurs victimes jusqu’à leur destination: une boutique de produits de beauté. Une fois devant le magasin, les harceleurs ont joué la carte morale. Du coup, celles qui étaient l’objet de leur désir sexuel sont devenues ipso facto des femmes à la tenue légère. En peu de temps, une foule de marchands ambulants s’est agglutinée devant le magasin et s’est mise à crier en chœur: "Allahouma inna hada mounkar", en signe de désapprobation de cette tenue vestimentaire jugée indécente. Mais, quel a été l’objet de ce scandale? Des mini-jupes et des tee-shirts…

Craignant pour leur sécurité d’une foule en colère, les deux femmes et leurs amis ont trouvé réfuge dans cette boutique. Pour leur éviter d'être lynchées par cette foule, le propriétaire du magasin a appelé la police à la rescousse. Mais, ils ont attendu plus d’une heure avant qu’elle ne pointe le nez sur les lieux. Les images diffusées sur le réseau de partage des vidéos YouTube des scènes de leur départ avec des policiers montrent la tension qui régnait sur place.

À l'antenne de Radio+, les deux jeunes femmes ont raconté avoir rapidement compris que l'arrivée de la police dans le décor ne signifiait pas la fin de leur calvaire. Elles ont déclaré, qu’une fois au commissariat, elles ont été victimes de plusieurs violations de leurs droits. Le procureur a d’abord ordonné leur maintien, 48 heures, en garde à vue. Elles ont comparu devant un tribunal qui a décidé de les poursuivre en état de liberté pour "atteinte aux mœurs" et "trouble de l'ordre public". La première audience de leur procès a été fixée au 6 juillet. Comme l’a rappelé à la même antenne leur avocat, Me Houcine Bekkar Sbai, cette poursuite est basée sur l'article 483 du Code pénal en raison des vêtements jugés trop courts qu'elles portaient. Mais, cet article ne décrit nullement le code vestimentaire qui serait interdit au Maroc. Ensuite, alors qu’elles portaient des mini-jupes et des tee-shirts, leur procès-verbal parle de ''tenue légère qui laissait paraître un peu de leur poitrine'', selon leur avocat (Cf. Illi, 25 juin 2015). Une version rejetée par les deux prévenues. Aussi, elles ont déclaré avoir apposé leurs empreintes au lieu de leurs signatures sur un procès-verbal qu’elles n’ont pas pu lire comme si elles étaient des analphabètes alors qu’elles sont instruites. Encore, une fois dans leur cellule, elles ont dit avoir été harcelées par plusieurs policiers durant toute la nuit. Enfin, leurs familles n’ont pas été avisées de leur arrestation. Dans un communiqué, la police a catégoriquement rejeté ces accusations et loué de son côté un travail d’enquête mené de manière professionnelle par ses agents.

Selon le site marocain Alyaoum 24, Siham et Soumia ont saisi le procureur général du roi près le tribunal de première instance d'Inzegane pour porter plainte contre quatre marchands du souk d’Inezgane. Elles les ont accusés ''d’harcèlement, d’agression, de menaces, de discrimination, d’insultes, de diffamation et de non-assistance à une personne en danger''. Le 3 juillet, deux de ces suspects ont été arrêtés par la police. Dans le cadre de l’enquête, le premier a été placé en garde à vue. Il a un lourd casier judiciaire. Le second prévenu, un mineur, a été placé sous contrôle judiciaire. Selon un communiqué de la police, les deux hommes ont "harcelé les deux femmes en raison de leurs tenues qu’ils considéraient comme indécentes, avant que cela ne dégénère en une agression verbale et physique, l’un deux ayant fait des gestes indécents". Ils risquent de un mois à deux ans de prison.

Le 6 juillet, le procès des deux femmes a eu lieu à Inezgane. Elles ont été représentées par un comité de défense de 90 avocats bénévoles, dont trois bâtonniers, de différents barreaux du pays. Le verdict a été reporté au lundi suivant. Le 13 juillet, le tribunal de première instance les a innocenté de toutes les charges qui pesaient contre elles. Elles risquaient de un mois à deux ans de prison, selon l’article 483 du Code pénal. À la satisfaction de tous ceux qui s’étaient mobilisé pour les soutenir ou leur venir en aide.

Affaire d’opinion publique

La nouvelle de l’arrestation de Sanaa et Siham est rapidement devenue le symbole de la défense des libertés individuelles au Maroc. Elle s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. La mobilisation s’est aussitôt organisée sur Facebook et Twitter pour s’indigner de la gestion par les autorités de cette affaire ou pour venir en aide aux deux victimes. Plusieurs pages ont donc fait leur apparition sur Facebook. Elles ont eu du succès. Une page du nom de #mettre une robe n’est pas un crime a, à titre d'exemple, recueilli 14 958 appuis. L’administration de cette page a expliqué à Tolerance.ca, via un échange privé sur Facebook, que face à la multiplication des "atteintes aux libertés individuelles et aux droits de l'homme" et à la prolifération de "prétendus prêcheurs (qui) veulent imposer leurs (propres) lois", nous avons estimé devoir "agir fermement, s'opposer à ces gens qui s'insurgent en moralisateurs, défendre nos acquis constitutionnels et veiller à ce que femmes et hommes puissent profiter de l'espace publique en toute sécurité". La vocation combative de cette page est assez claire. Un hashtag du même nom a lui aussi eu du succès sur les réseaux sociaux Une pétition Avaaz de soutien aux deux femmes adressée au ministre de la justice et des libertés a été lancée le 22 juin et a recueilli, au moment de mise en ligne de cette chronique, 27 866 signatures.

Pour exprimer leur solidarité avec Sanaa et Siham, plusieurs hommes marocains résidant au pays ou à l’étranger ont eu l'idée de partager sur les réseaux sociaux des photos où on les voit portant des jupes. Tout un symbole pour une société machiste!

Plusieurs associations des droits humains et des activistes de la société civile ont, pour leur part, vu dans l’arrestation des deux femmes un recul pour les droits de la personne et les libertés individuelles puisque rien dans la législation nationale ne définit le code vestimentaire approprié.

Dans ce contexte, une centaine de personnes ont choisi le 27 juin pour manifester à Agadir. Le lendemain, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Rabat devant le parlement, à Casablanca sur la place des Nations unies et à Marrakech, tous sous le slogan "Mettre une robe n'est pas un crime", en soutien aux deux femmes. La directrice générale de S.C. Conseil Safaa Choukairy a pris part au sit-in qui s’est déroulé dans la métropole du pays. Elle a raconté à Tolerance.ca, au cours d’un échange privé sur Facebook, combien "l’ambiance était bon enfant" et que "tout s’est bien passé, (sans le moindre) incident". Selon elle, il y avait "autant de femmes que d'hommes (et certains de ces derniers (étaient) en jupe". Elle a évalué le nombre des participants à 500 personnes.

Le 30 juin, d’autres manifestants, plus nombreux cette fois, se sont donné rendez-vous à Casablanca, Tanger, Rabat et Marrakech.

D’autres sit-in ont enfin eu lieu les 2 et 6 juillet, cette fois en partie au moins en soutien aux libertés individuelles. Selon Hasna Rachid, le sit-in du 6 juillet à Marrakech était "une initiative citoyenne lancée sur Facebook" qui a "rassemblé environ 200 personnes". Selon cette femme d’affaires, "l’ambiance était plutôt bon enfant. Il y avait des hommes et des femmes voilées et non voilées, des gens de différentes conditions sociales et de groupes d’âge". Dounya Youzalen a elle aussi participé le même jour à l’autre sit-in qui s’est tenu à Casablanca. Là encore, "l’ambiance était bon enfant", selon le témoignage à Tolerance.ca de cette responsable de la compagnie des produits bio La Vie Claire Californie. Elle était au milieu de 1500 manifestants quand la foule a chanté, "avec une fierté mêlée d’esprit d'appartenance (au pays)", l’hymne national, un moment qu’elle a trouvé "émouvant".

***

En allant au souk d’Inezgane pour faire leurs achats, ni Sanaa ni Siham ne savaient ce qui les attendait cette journée du 14 juin. La police non plus ne s’attendait pas à ce qu’allait devenir ce qui avait commencé comme un fait divers. Tous étaient pris dans un engrenage irrésistible. La mobilisation des réseaux sociaux a fini par faire des deux jeunes femmes des symboles de la lutte pour les libertés individuelles d’une partie au moins de la société marocaine. Les autorités se saisiront-elles de cette occasion pour que le prochain Code pénal, encore à l'étude, ne permette plus que se reproduise ce genre d'affaire? Entre-temps, feront-elles des agresseurs des deux femmes un exemple dissuasif pour tout apprenti-justicier dans ce pays? Une partie de l'autorité de l'État est en jeu dans ce genre d'affaires.

14 juillet 2015



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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