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Égypte: L'éradicateur Hicham Barakat tué dans un attentat

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’accès au pouvoir du président Sissi s’est traduit par une chasse aux sorcières. Aucune voix dissidente n’a depuis droit de cité en Égypte. Ce durcissement du régime autoritaire en place favorise la violence politique comme voix d’expression d’au moins une partie de l’opposition.

Pour faire taire toute voix dissidente en Égypte, l’homme du putsch du 3 juillet 2013 s’est principalement servi de deux piliers de l’État: la police et la justice. A la première est revenue la tâche de réprimer, dans le sang au besoin, tout mouvement opposé au renversement de l’islamiste Mohamed Morsi. Il s’agit du premier président civil élu démocratiquement dans ce pays. La seconde s’est chargée de la besogne de régler leur compte aux opposants irréductibles. Cette campagne répressive s’est soldée, entre autres, par la mort d’au moins 1400 sympathisants de M. Morsi, l’arrestation de milliers de personnes et la condamnation de centaines d’opposants, dont le président renversé, à la peine capitale ou à la prison à vie. Ces détenus sont, à l’instar de ceux de courants libéraux et de gauche, opposés à la restauration du régime autoritaire et corrompu et qui avait provoqué la Révolution du 25 janvier.

Un homme de main de Sissi à la justice tué dans un attentat

Hicham Barakat  est né en 1950. Il a obtenu son baccalauréat à la faculté de droit en 1973 et rejoint la fonction publique. À l’époque, c’était l’ancien président Anouar Sadate qui gouvernait le pays. Il a continué son ascension professionnelle sous son successeur Moubarak. Après le coup d’Abdel Fattah El-Sissi, le président provisoire, Adly Mansour, l’a nommé procureur général. Il a été investi le 10 juillet, soit une semaine à peine après le putsch de l’ancien chef des forces armées et ministre de la défense. Une consécration qui en dit long sur les liens entre le juriste et l’ordre militaire.

Une fois en poste, il n’a pas déçu ses parrains et a montré aux adversaires du régime autoritaire de quoi il était capable… C’est lui qui s’est chargé du dossier de la confrérie des Frères musulmans. Quatre jours à peine après son investiture, il a ordonné le gel des avoirs de plusieurs de ses figures. C’est également lui qui a, le 30 juillet 2013, donné l’ordre aux forces de sécurité de disperser les sit-in des sympathisants de M. Morsi. Ils étaient réunis dans les places Rabea et Ennahda au Caire et à la place Qaïd Ibrahim à Alexandrie pour exiger le rétablissement dans ses fonctions du président renversé par l'armée. Cette intervention musclée a fait beaucoup de victimes parmi les manifestants. C’est aussi ce procureur général qui a présidé à l'interdiction d’une confrérie des Frères musulmans déclarée ''organisation terroriste''. Il a réservé le même sort à sa façade politique, le parti Liberté et Justice. C’est enfin lui qui a, comme on l’a vu ci-haut, piloté les condamnations en masse et expéditives et les lourdes peines infligées aux détenus islamistes, lors de procès iniques et dénués de la moindre garantie d’un procès juste et équitable.

L’Organisation arabe des droits humains au Royaume uni a porté plainte contre lui en mai 2015. Elle l’a accusé de prendre part à des actes de génocide (!), d’enlèvement et de torture d’opposants. Comme il se trouvait à Paris au moment de la plainte, cette organisation a demandé aux autorités françaises de l'arrêter. En vain!

Comme il fallait s’y attendre, cette politique éradicatrice des Frères musulmans menée par Le Caire a provoqué la colère des milieux islamistes. Les autorités devaient s'attendre à voir des groupes combattants tenter de tirer avantage de cette situation tendue. Le 21 mai, la branche égyptienne du groupe État islamique (EI), du nom de ''Province du Sinaï'', a, à titre d’exemple, appelé ses partisans à s’en prendre aux magistrats. Elle voulait ainsi venger la pendaison de quelques-uns de ses membres impliqués dans des actions terroristes. Dans ce contexte, deux juges et un procureur ont été assassinés dans la ville d'Al Arich.

Ironie du destin, Hicham Barakat, l'homme qui a fait condamner plusieurs opposants islamistes à la peine capitale, a passé l’arme à gauche bien avant eux. Ce lundi 29 juin, il a retrouvé la mort, victime d’un attentat à la voiture piégée. Au moment des faits, il se trouvait à bord de sa voiture de fonction et se dirigeait vers son bureau. Une fois à l’hôpital, il a succombé à ses blessures. D’autres personnes, des policiers et des civils, ont été également blessés.

Les autorités cairotes ont rapidement accusé les Frères musulmans d'être derrière cet attentat.

***

Le procureur général Hicham Barakat est la plus haute personnalité de l’État égyptien à être assassinée depuis le coup d’état du 3 juillet 2013. Il est peu probable qu’Abdel Fattah El-Sissi reste sans réagir. La question maintenant est de savoir quelle forme prendra cette réaction. D’ailleurs, on a entendu un animateur à une chaîne de télévision l'appeler ouvertement à exécuter 1000 islamistes, dont l’ex-président Morsi, pour venger le meurtre du procureur général. Succombera-t-il à cette tentation? C'est dire que l’Égypte s'est engagée ce 29 juin 2015 d'un pas supplémentaire dans une spirale dangereuse de violence et de contre-violence. Une dynamique qui n'augure rien de bon pour sa stabilité et encore moins pour sa sécurité. Une situation qui de surcroît menace toute reprise économique à long terme du pays.

29 juin 2015



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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