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La Coalition internationale anti-jihadiste à Paris pour faire le point

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

À quelques semaines du premier anniversaire de date de naissance du groupe combattant État islamique, les membres de la coalition internationale se sont réunis dans la capitale française. L’occasion pour eux de faire un premier bilan de leur stratégie de lutte à cette organisation jihadiste.

Il y a dix mois, la coalition internationale contre le groupe combattant État islamique (EI, ou DAESH) a été mise en place par les États-Unis. Depuis, ce groupe jihadiste n’a cessé d’engranger les victoires. Les quelques 4000 raids aériens de la coalition ne l’ont pas empêché de contrôler, en moins d’un an d’existence, la moitié de la Syrie et de prendre possession de vastes territoires en Irak. Devant leur avancée fulgurante en Syrie, ce qui reste de l’armée de Bachar Al-Assad a, le 21 mai, fui la ville antique de Palmyre, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. D'ailleurs, seule sa frontière terrestre avec le Liban n'échappe pas encore au contrôle de Damas, grâce à la vigilance du Hezbollah. Côté Irak, au lieu de combattre, le 17 mai, les jihadistes à Ramadi, une armée irakienne démoralisée et fatiguée a préféré là aussi fuir. Dans les deux cas, le retrait de ces soldat, sans coup férir, a permis aux combattants du calife auto-proclamé Baghdadi de faire montre de savoir-faire communicationnel indéniable.

Coalition internationale à la recherche d’une nouvelle stratégie

Ni les frappes aériennes de la coalition internationale ni les massacres perpétrés par des milices chiites encadrées par des officiers d’élite iraniens n’ont donc réussi à freiner l'élan de l'EI et encore moins à le défaire.

En raison de l'échec de leur stratégie, les alliés de Washington se sont, le mardi 2 juin, rencontrés dans la capitale française. Histoire de faire le point sur la stratégie suivie depuis 10 mois, en présence du premier ministre irakien.

Haider Al-Abadi était là pour expliquer aux 23 ministres et représentants des organisations internationales de la coalition ce qu’il avait l’intention de faire pour reprendre la province occidentale d’Al-Anbar et son chef-lieu Ramadi et quel type de soutien il aimerait recevoir de leur part pour l’aider à y parvenir. Le dirigeant irakien a promis, d’un côté, d’armer les tribus de cette province sunnite pour qu’elles luttent contre les combattants de l’EI aux côtés des forces irakiennes. Et, de l’autre, la mise des miliciens chiites (Hachd chaabi, ou rassemblement populaire) sous l’autorité et le commandement du gouvernement de Bagdad. Le même Hachd, soutenu par les Iraniens et qui a commis des exactions contre les Arabes sunnites notamment à Tikrit. Mais, peut-il vraiment mettre ces milices sectaires sous son contrôle? Rien n'est moins sûr à cause de leurs liens avec Téhéran et de leur instrumentalisation par celle-ci dans le cadre de sa stratégie de contrôle de l'Irak.

M. Abadi a également déclaré à cette rencontre que la campagne de bombardement aérien de la coalition des objectifs de l'EI n’était pas suffisante et que son pays avait besoin de l’aide américaine en termes de renseignement, de surveillance et de fourniture d’armes pour pouvoir affronter une menace qui ne cesse de prendre de l’ampleur et de la sophistication. Le département d’État américain ne pouvait sur ce point précis que lui donner raison puisque ses propres chiffres indiquent que l'EI a réussi à attirer dans ses filés    22 000 combattants étrangers originaires de 100 pays (Cf. le New York Times, 2 juin).

Le dirigeant irakien a aussi voulu rassurer les membres de la coalition en indiquant que son gouvernement cherche à mieux intégrer au sein de l’État la minorité arabe sunnite. Une minorité marginalisée et victime du désir de revanche du pouvoir chiite. Pour les alliés de Bagdad, la reconquête du terrain perdue, et donc le succès de la stratégie militaire de la coalition, est "indissociable de la mise en place d’une politique de réconciliation (nationale) en Irak", comme l’a déclaré, au cours d'une conférence de presse, le ministre français des affaires étrangères, Laurent Fabius.

Après avoir pris connaissance du plan du chef du gouvernement irakien, les membres de la coalition internationale ont, dans un communiqué, déclaré leur "ferme soutien".

La Syrie également au menu de la réunion de Paris

Si les membres de la coalition internationale étaient en principe dans la capitale française pour se pencher sur leur stratégie de lutte à l’EI en Irak, la situation dans la Syrie voisine a elle aussi figuré au menu de leur réunion. Il ne pouvait en être autrement puisque le groupe jihadiste à abattre pour eux sévit des deux côtés de la frontière irako-syrienne. D’ailleurs, cette organisation a déjà conquis la moitié du territoire syrien et menace de faire de nouvelles conquêtes territoriales, comme on l'a analysé ci-dessus.

À Paris, les membres de la coalition ont pris à ce chapitre acte de deux éléments importants: "la détérioration continue de la situation en Syrie (et) l'incapacité et l'absence de volonté du régime de Bachar al-Assad de lutter contre Daech" (sic). Cette déclaration est une première. Mais, si l’on est désormais convaincus au sein de la coalition de la mauvaise foi de Damas, est-on prêts à en tirer les conclusions qui s’imposent et à agir en conséquence? Rien n'indique pour le moment qu'ils soient prêts ou qu'ils aient la volonté politique de le faire.

Les membres de la coalition ont également appelé à la mise en place rapide d’un processus politique inclusif sous les auspices de l’ONU pour rétablir la paix dans ce pays plongé en guerre depuis plusieurs années. À leurs yeux, un des principes de ce processus consiste à mettre en place un gouvernement de transition composé de représentants de l’opposition et du régime Assad. Mais, si le sauvetage d’une partie du régime damascène peut plaire aux parrains russe et iranien de Bachar Al-Assad, l’opposition syrienne pourrait-elle s’y accommoder et en même temps espérer conserver un certain crédit aux yeux d’une population victime des exactions de ce même pouvoir? Le doute est de mise!

***

La stratégie de la coalition internationale a échoué lamentablement. Au lieu de contenir les avancées de l’EI, elle contribue en partie, à son corps défendant, à ajouter de l'huile au moteur de sa lancée même au-delà du Moyen-Orient. Au lieu de s’attaquer aux racines politiques du phénomène jihadiste, on préfère encore se rabattre sur des options techniques qui ont par ailleurs démontré leur inefficacité à atteindre les objectifs visés. Les États-Unis et leurs alliés feraient donc mieux de changer de stratégie et d'un autre côté se rendre à l’évidence que l’EI a bien su profiter du maintien du régime Assad à Damas et d’un pouvoir chiite sectaire et revanchard à Bagdad, avec la bénédiction active dans les deux cas des néo-safavides à Téhéran, pour prospérer.

15 juin 2015



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État islamique
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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