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#Much Loved, le film qui agite la Toile marocaine

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Dans une société conservatrice, s'attaquer à un tabou est de tout temps une entreprise perilleuse. En menant à terme son projet de film, #Much Loved, le réalisateur marocain Nabil Ayouch devait le savoir.

Le réalisateur marocain Nabil Ayouch s’intéresse à la thématique de la marginalité dans son pays. Dans son nouveau long métrage #Much Loved (en arabe Zine li fik ou la beauté qui est en toi), il s'est penché sur la question de la prostitution.

#Much Loved, le film qui polarise le Maroc

La Quinzaine des Réalisateurs du 68e Festival de Cannes a eu la primeur de #Much Loved. M. Ayouch a dû prendre en charge les frais de son film, faute de financement public. Dans ce film, il a abordé le problème de la prostitution à travers les histoires de vie de quatre filles de joie qui vivent à Marrakech. Leur langage est cru. Elles font comme elles peuvent pour affronter des situations où elles sont objet de désir sexuel de leurs nombreux clients qui les traitent comme un morceau de viande, quand elles ne sont pas rejetées par une société conservatrice. Leurs "clients" ne sont pas que des Saoudiens.

Pour tester la réaction de la cinéphilie marocaine, un extrait du film a été diffusé sur le réseau de partage des vidéos YouTube. Cet extrait a été, en quelques jours, vu 2.292.746 fois. Par curiosité, sans doute! Un deuxième extrait a été visionné 651.344 fois. Un troisième, 252.409 fois. Le premier extrait a enflammé la Toile marocaine.

Même si le film est consacré à la prostitution, plusieurs Marocains y ont vu une atteinte à l’image du pays et de la Marocaine et même aux valeurs de l’islam.

Un cheikh salafiste, Hammad Al-Kabbaj, a appelé sur sa page Facebook à traduire le réalisateur en justice pour "atteinte aux mœurs et à l’intégrité morale des Marocains". Il a également exhorté la population à mener une vaste campagne nationale pour que le gouvernement censure le film.

Le 21 mai, l’Association marocaine de défense des citoyens a de son côté porté plainte au parquet de Marrakech "à la fois contre Nabil Ayouch, Loubna Abidar et tous ceux qui ont contribué au film". Son dirigeant, Moustapha Hassnaoui, a accusé Much Loved de nuire "directement à Marrakech et à ses femmes et, plus généralement, au Maroc et à ses femmes aussi" (Voir ces extrait dans Tel Quel, 25 mai). Mais, après avoir lancé une enquête préliminaire, la justice a estimé que les extraits incriminés du film ne sont pas suffisants pour initier une poursuite et a donc classé la plainte.

Le chef du Parti de l’Istiqlal Hamid Chabat a lui aussi accusé le film de porter atteinte à l’image du pays et à l’honneur de la femme marocaine. La jeunesse de sa formation a d'ailleurs manifesté devant le parlement pour demander sa censure. Le chef de l’ex-Parti communiste, Nabil Benabdellah, s'est mis lui aussi de la partie.

Les réseaux sociaux n’ont pas été en reste. Plusieurs Marocains y ont insulté et le réalisateur et son actrice principale, Loubna Abidar. Ils ont traité le premier de "fils de pute", "fils de pédé", "fils de juive" ou encore "sioniste" et son actrice principale de "3ahira" (pute), "moussekha" (sale, salope), etc.

Plusieurs pages ont été créées à cette occasion sur Facebook. Une page avec des portraits de M. Ayouch barrés d’une croix rouge a appelé les Marocains à boycotte son film. Elle a récolté 9163 appuis. Une deuxième page, "non à la pornographie dans le cinéma marocain", a récolté 1896 likes. On a également demandé qu’on lui retire la nationalité. Une autre page, plus virulente, a appelé à l’exécution de Nabil Ayouch et Loubna Abidar. Elle a recueilli près de 800 likes, avant de disparaître de la Toile, suite aux plaintes logées auprès de Facebook. Une Marocaine résidant dans un pays du Golfe est allée jusqu’à en appeler au roi pour "stopper cette mascarade qui mérite une colère royale", à l’en croire. Un imam de mosquée à Salé s’est servi du prêche du vendredi pour fustiger à son tour le réalisateur et nier à son film toute valeur artistique.

En se servant de pseudonymes sur le net, les auteurs de messages menaçant de mort ou appelant à s’en prendre physiquement à M. Ayouch et à son actrice principale se croyaient peut-être à l’abri de toute identification et donc de poursuites éventuelles au criminel. Mais, les autorités disposent en principe des moyens techniques pour les identifier. Tout comme les donneurs d’accès aux services d’Internet. Avec les appels logés auprès du ministère de l’intérieur par M. Ayouch et Mme Abidar, ces gens pourraient se rendre compte que leurs gestes tombent sous le coup de la loi...

Une autre partie des Marocains a soutenu sur la Toile Nabil Ayouch. Pour elle, c’est une question de liberté d’expression artistique. Des artistes et intellectuels marocains lui ont aussi apporté leur soutien. Dans ce cadre, plusieurs pages ont fait leur apparition sur les réseaux sociaux. Une communauté de "Soutien à Nabil Ayouch" a, à titre d’exemple, recueilli l’appui de 12 135 Facebookiens.

L’appui à M. Ayouch a traversé les frontières. C’est pourquoi une pétition a été créée sur le réseau Change.org pour le soutenir au nom de la liberté des artistes et du respect des valeurs démocratiques. Elle a récolté, au moment de la mise en ligne de cette chronique, 994 appuis. La société des réalisateurs de films (SRF) a lancé "le soutien au réalisateur Nabil Ayouch et à son actrice Loubna Abidar". Près de quatre-vingts cinéastes et producteurs travaillant en France ont signé cette pétition. On compte parmi eux des noms comme les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne, Costa-Gavras, Michel Hazanavicius, etc.

Craignant pour la sécurité des acteurs de son film, M. Ayouch a, le 30 mai, appelé les autorités à assurer leur protection. Ils avaient déclaré avoir reçu des menaces de mort soit par téléphone soit sur les réseaux sociaux. Ils étaient surpris de voir de purs inconnus les appeler chez eux pour les menacer. D’ailleurs, Loubna Abidar a déclaré à une radio privée avoir écrit au ministère de l’intérieur pour solliciter sa protection.

Avec le ton de plus en plus acrimonieux de cette campagne conservatrice, l’inquiétude a fini par gagner les milieux laïcs.

Dans ce contexte tendu, le ministre de la communication Khalfi a annoncé, dans un communiqué, la censure de #Much Loved au Maroc: "Les autorités marocaines compétentes ont décidé de ne pas autoriser (sa) projection". On est frappé de le voir ici reprendre à son compte plusieurs accusations circulant sur les réseaux sociaux, à savoir que ce film "comporte un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du Maroc" (MAP, 25 mai). Cette incursion inopportune dans le débat a rassuré la base électorale du PJD, "parti" du ministre, à quelques mois des prochaines élections locales.

Cette décision a surpris M. Ayouch. Il y a vu un acte ''illégal et anticonstitutionnel'' et a promis de se battre pour la renverser (Cf. son entrevue à Medias24, 26 mai).

En décidant d’interdire la censure de #Much Loved, le cabinet Benkirane a porté atteinte à la fois à la procédure en la matière et à la Constitution octroyée en 2011. Cette décision a été prise par le gouvernement alors que le réalisateur n’avait même pas déposé la moindre demande de visa d’exploitation auprès de la commission de contrôle du Centre cinématographique marocain (CCM), soit l’autorité en charge de la délivrance de l’autorisation ou de l’interdiction d’un film. D’ailleurs, la loi est claire à ce propos: "Toute exploitation commerciale d’un film cinématographique (…) est délivrée à l’obtention d’un visa (…) sur décision d’une commission" (la commission de visionnage des films cinématographiques) (Cf. Art. 8, Loi 20-99 relative à l’industrie cinématographique). Le ministre de communication qui fait partie de cette commission ne peut à lui seul empêcher cette exploitation commerciale. En agissant de manière proactive, le gouvernement a court-circuité et le réalisateur Ayouch et le CCM. Ce qui a dû faire grincer des dents. Il a donc violé la loi en vigueur. Les justifications du ministre à ce propos n’y changent rien.

Cette décision est également une atteinte au principe constitutionnel de liberté d’expression: "Sont garanties les libertés (…) d'expression sous toutes ses formes" et "(…) de création, de publication et d'exposition en matière (…) artistique" (Art. 25).

#Much Loved dans #Mawazine Jennifer Lopez

Alors que les réseaux sociaux bruissaient encore de colère contre un réalisateur accusé de porter atteinte aux valeurs du pays, la chaîne de télévision d’État 2m a diffusé, le vendredi 29 mai, pendant une heure de grande écoute, le concert de la chanteuse américaine Jennifer Lopez à Mawazine. Il ne fallait pas plus pour que les réseaux sociaux s’en prennent à ce festival. Combien était le choc de plusieurs, assis dans leur salon au milieu des membres de leurs familles, de voir cette artiste, en tenues dénudées, enchaîner des danses aux connotations érotiques flagrantes et aux postures provocantes.

Plusieurs Marocains n’ont pas non plus manqué d’ironiser sur la diffusion de cette performance versus l’interdiction du film de M. Ayouch. Ils ont d'ailleurs qualifié d’"hypocrite" l’attitude du ministre islamiste Khalfi qui n’avait pas hésité à violer la loi dans le dossier de #Much Loved et s’est contenté dans le second cas d’un post sur sa page Facebook où il qualifie la transmission du concert de la star "d’inacceptable et de contraire à la loi". Le ministre a également fait part de son intention de saisir la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) et le Comité d’éthique de 2m pour "examiner la dimension éthique de la diffusion" de la performance de Jennifer Lopez.

C’est dire la frustration du ministre islamiste et l’impuissance de son gouvernement face à un Mohamed Mounir Majidi, le directeur du cabinet de Mohamed VI et président de ''Maroc des cultures'', l’association organisatrice de Mawazine. Pour enfoncer le clou, la présence de l’épouse du roi et de ses deux enfants au concert de la star américaine (Cf. le site Bladi, 30 mai) est venue rappeler à qui l'aurait oublié les préférences du centre de pouvoir dans ce pays, à savoir le Palais royal, et les limites de la marge de manoeuvre de ce gouvernement dans le domaine de la culture. Autrement dit: Qui gouverne le Maroc!

***

En abordant cette fois le thème de la prostitution, le réalisateur Ayouch a violé un tabou à la croisée de trois champs minés: la sexualité, la religion et la politique. D'où la violence sur les réseaux sociaux des réactions suscitées par son film. S'il a un mérite, c'est celui d'avoir fait voler en éclats la fiction d'un consensus social dans son pays sur cette question et de montrer combien, à l'heure des nouveaux médias et des réseaux sociaux, les chefs des ''partis'' politiques sont à la remorque et non à l'avant-garde des humeurs changeantes de l'opinion.

2 juin 2015



** Jennifer Lopez en concert au Festival Mawazine. Crédit de l'image: Sa page Facebook.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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