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Égypte: L'éradicateur Ahmed Al-Zind à la tête de la justice

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’éradication de toute voix dissidente est la voie suivie par le régime Sissi pour rétablir l’autorité du pouvoir autoritaire sur l’Égypte. Après la campagne répressive et sanglante et les procès politiques expéditifs et iniques de plusieurs opposants, le régime s'est donné à la justice un ministre éradicateur.

Depuis le coup du 3 juillet (2013), le régime de l’ancien chef des forces armées et actuel président Sissi mène une campagne de répression implacable de toute voix dissidente. Il instrumentalise, entre autres, la justice au service de cette stratégie d’éradication notamment des Frères musulmans d’Égypte.

Ahmed Al-Zind, une figure controversée du système judiciaire égyptien

Abdelfattah El-Sissi a, le 20 mai, nommé Ahmed Al-Zind nouveau ministre de la justice. Il a remplacé à ce poste le démissionnaire Mahfouz Saber. Ce dernier a défrayé la chronique à cause des propos selon lesquels un fils d’éboueur ne pouvait devenir magistrat: "Avec tout le respect que je porte aux éboueurs, le juge doit être issu d’un milieu respectable que ce soit sur le plan financier ou moral". Comme si cela n’était pas assez clair, il a ajouté, à l’antenne de la chaîne privée TV Ten, que: "Si jamais un éboueur devenait juge, il souffrirait inévitablement de dépression et d’autres troubles". Devant le tollé suscité dans les médias et les réseaux sociaux par ces déclarations, il a, le 11 mai, démissionné de son poste, tout en se défendant, à l’antenne de la chaîne de télévision El Mehwar, de tout préjugé ségrégationniste. Cette démission a été bien accueillie par l’opinion publique égyptienne.

Le nouveau ministre de la justice est né en 1946 dans Dametenou(Tanta), où son père œuvrait comme cheikh et président de l'association agricole du village. En 1970, il a eu son diplômé à la faculté de la charia et du droit de la célèbre université Al-Azhar. Il a gravi les échelons de la fonction judiciaire jusqu’à devenir président de l’appel au tribunal d’appel du Caire.

Sa proximité avec le régime Moubarak lui a facilité l'élection une première fois en 2009 à la tête du Club des juges. En pleine révolution du 25 Janvier 2011, il a réussi à se faire réélire en mars 2012, malgré les pressions hostiles à son endroit. Sa liste faisait face à celle du "Courant de l’indépendance" (de la justice vis-à-vis de l’exécutif). Durant son premier mandat, il a cherché à rendre la vie difficile à ce courant. Le Club des juges est l’organe qui agit de facto comme le représentant des intérêts des juges du pays.

Le nouveau ministre n’est pas moins controversé que son prédécesseur Saber. En septembre 2012, il a, à son tour, défrayé la chronique. Il a déclaré, sans sourciller, que personne en Égypte ne pourrait empêcher que l’on facilite aux enfants de juges l’accès à la magistrature, une politique qualifiée par lui d’"avancée sacrée''  (extrait publié dans Al-Ahram). À l’antenne de la chaîne de télévision Al-Faraeen (Les Pharaons), il a déclaré en janvier 2014 à propos des juges: "Dans ce pays, nous sommes les seigneurs et le reste, des esclaves... Quiconque brûlerait la photo d’un juge, aurait son cœur, sa mémoire et même son ombre brûlés" (extrait publié dans le Daily News, 20 mai 2015).

La désignation de M. Zind comme nouveau ministre de la justice a suscité l’ire de plusieurs partis politiques de différentes tendances, dont le Parti du courant populaire du nationaliste arabe Hamedine Sabahi, le Parti d’une Égypte forte de l’ancien cadre des Frères musulmans Abdel Moneim Aboul Foutouh et le parti du pain et de liberté, une formation socialiste. Ces formations ont reproché à ce fervent soutien de l’ex-président Moubarak soit un parti pris en faveur du régime déchu ou la corruption.

Kefaya (Assez!) a elle aussi fait part de son opposition à la décision du président Sissi. Cette ONG de lutte contre la corruption et l’autoritarisme en Égypte l’a accusé d’avoir vendu à un parent une terre appartenant au Club des juges à Port-Saïd, et donc au domaine public, et l'a pour cette raison poursuivi en justice.

L’éradication à la barre de la justice égyptienne

La désignation d’Ahmed Al-Zind à la justice n’est pas fortuite.

L’ancien juge n'a jamais caché son hostilité à l’endroit des Frères musulmans. Encore moins vis-à-vis des jeunes laïcs tombeurs en 2011 de M. Moubarak. Il était également un critique féroce de l’ex-président islamiste Morsi.

Au moment de la Révolution du 25 Janvier, il s’en était pris à tous les juges qui avaient pris part aux manifestations. Il avait également qualifié de "traître" toute personne qui voulait s’opposer aux décisions du Conseil suprême des forces armées. Une junte qui avait pris le relais de Moubarak après sa chute.

Du temps où il était au Club des juges, M. Zind était connu pour son rejet de tout appel à la réforme de la justice. Il rejetait également toute allégation de corruption en son sein. Comme la justice était la cible des attaques de la jeunesse révolutionnaire, cela l'avait mis hors de lui. D'ailleurs, il n’avait pas hésité à les traiter de "corrompus" et à dire par la même occasion que "c’est eux qui devraient être réformés" (extraits publiés dans le Daily News, 20 mai 2015. Il avait également menacé, deux mois avant le coup du 3 juillet, les Frères musulmans de les poursuivre devant la Cour pénale internationale pour leur appel à la réforme de la justice.

***

Ahmed Al-Zind est une figure controversée de l’État profond en Égypte. Son allégeance au régime autoritaire n’a jamais souffert la moindre hésitation. En le  désignant comme son nouveau ministre de la justice, le président Sissi envoie un message cristallin, celui de l’éradication de toute voix susceptible de contester la mainmise de l’autoritarisme sur le pays. Sa désignation au lendemain de la condamnation à mort, entre autres, du président renversé Morsi et à deux semaines de la tombée de l’avis non contraignant du Grand mufti d'Égypte Shawki Allam, la plus haute autorité religieuse du pays, a de quoi inquiéter les voix dissidentes en Égypte.

27 mai 2015



* Ahmed Al-Zind prête serment devant le chef de l'État Sissi. Crédit de l’image: sa page Facebook.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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