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Abdelfattah Sissi et l’éradication des Frères musulmans d'Égypte

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le renforcement de la mainmise du régime autoritaire sur l'Égypte demeure la priorité de l’agenda politique du président Sissi. L’éradication des islamistes du paysage politique est un des moyens que s’est donnés cet ancien chef de l’armée pour y arriver. Une voie périlleuse pour l’avenir du pays.

Le président Abdelfattah Sissi est déterminé à éradiquer les islamistes du paysage politique égyptien. D’ailleurs, il ne s’en est pas caché. Tous les moyens de l’État sont mis à contribution. Les procès de masse et expéditifs de dirigeants et membres de la Confrérie des Frères musulmans sont de la partie. Cela fait partie d’une vaste campagne menée contre les forces révolutionnaires qui s’étaient liguées pour provoquer en 2011 la chute du régime Moubarak.

Parodie d’une justice à la botte d’Abdelfattah Sissi

Lors d’une parodie de justice, les chefs d’accusation d’arrestation et de torture de manifestants ont, le 21 avril, à titre d’exemple, valu au président renversé le 3 juillet 2013 par l’armée une condamnation de 20 ans de prison ferme. Les faits reprochés remontent au 5 décembre 2012. Ce jour-là, des opposants à M. Morsi étaient rassemblés devant le palais présidentiel. Leur manifestation a été dispersée de manière violente. Au moins, dix personnes ont perdu la vie à cette occasion. S’il a échappé cette fois à la peine capitale, l’ex-président islamiste savait qu’avec les trois procès à venir, il n’était pas sorti de l’auberge pour autant.

Le 16 mai, une cour spéciale de justice s’est prononcée, à huis clos, de nouveau, entre autres, sur son cas dans deux poursuites. Le premier procès concernait Mohamed Morsi et 105 coaccusés, dont des membres de la Confrérie, du Hamas palestinien et du Hezbollah libanais. Ils ont fait ensemble face aux chefs d’accusation d’évasions massives, le 28 janvier 2011, de prison et d’attaques planifiées contre des policiers, durant le soulèvement populaire de 2011. Au moment des faits, M. Morsi et d’autres dirigeants Frères musulmans avaient été arrêtés chez eux ou pendant qu’ils manifestaient contre le règne de Moubarak. Dans la confusion qui régnait alors dans le pays, des hommes armés avaient investi la prison Wadi Natroun et libéré des milliers de détenus, dont M. Morsi et plusieurs dirigeants islamistes. Le juge Shaaban el-Shami l'a condamné cette fois, ainsi que ses coaccusés, à la peine capitale. Mais, si l’évasion de prison de M. Morsi était à ce point là problématique, alors comment se fait-il que M. Sissi et le pouvoir militaire avaient collaboré avec lui et l'avaient laissé se porter candidat à l’élection présidentielle de mai 2012?

Le second procès impliquait M. Morsi et 16 coaccusés. Ils ont été accusés de s’être livrés à des activités d’espionnage et de déstabilisation de l’Égypte, entre 2005 et 2013, au profit du Hamas, du Hezbollah et de la République islamique d’Iran. Il n’a pas été cette fois condamné à mort, contrairement à ses coaccusés, dont le politologue Imad Shahin qui vit aux États-Unis.

Les coaccusés ont rejeté catégoriquement ces incriminations. Ils peuvent faire appel.

Avant de prononcer son verdict final le 2 juin prochain, le juge devra attendre l’avis non contraignant du Grand mufti d’Égypte Shawki Allam, la plus haute autorité religieuse du pays. Mais, ce verdict pourra être contesté en appel.

Amnistie internationale, la Confrérie des Frères musulmans et le Hamas ont condamné ces verdicts.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a dénoncé la condamnation de Mohamed Morsi. Il a également accusé l’Occident de fermer les yeux sur ce qui se passe en Égypte. Cette réaction n’est pas étonnante de la part de celui qui s’est pris de manière virulente au renversement de l’allié islamiste. Depuis, les relations diplomatiques entre les deux pays demeurent mauvaises. Les efforts saoudiens n’ont pas réussi à les réconcilier. Les États-Unis se sont de leur côté dits: ''vivement préoccupés par une nouvelle condamnation à mort de masse à l’encontre de plus de 100 accusés, dont l’ancien président Morsi'' (Communiqué du Département d’État, 17 mai). L’Union européenne a pour sa part déclaré espérer la ''révision'' de la condamnation lors de la procédure en appel.

L’éradication des islamistes, une voie périlleuse pour l’avenir de l’Égypte

Depuis le coup du 3 juillet 2013, Abdelfattah Sissi mène une répression implacable et tous azimuts contre les cadres et les membres de la Confrérie des Frères musulmans. Plus de 1400 des leurs ont été tués alors qu’ils manifestaient en août 2013 sur les places Rab’aa al-Adawiya et Al-Nahda au Caire leur opposition au renversement de Mohamed Morsi. Ce dirigeant est le premier président civil à avoir été élu démocratiquement en Égypte. À ces victimes s’ajoutent plus de 15 000 autres sympathisants du président renversé qui croupissent en prison. Plusieurs cadres islamistes, dont leur guide général Mohamed Badie, ont été condamnés à la peine capitale lors de procès iniques et expéditifs.

La Confrérie est désormais considérée comme organisation terroriste. Son aile politique, Parti de la liberté et de la justice, a elle aussi été interdite. Leurs avoirs et propriétés ont été confisqués par l’État.

Cette politique du tout-répressif est un des leviers de la restauration de la mainmise sans conteste du régime militaire sur un pays gouverné par le même groupe depuis le coup de 1952. Le pouvoir militaire cherche également par ce biais à effacer toute trace du passage des islamistes à la présidence de la République et à refermer la parenthèse de la Révolution du 25-Janvier.

Cette campagne répressive de toute voix dissidente, qu’elle soit islamiste ou laïque, est menée avec l’accord tacite d’un peuple las d’années d’instabilité, de recrudescence de la violence armée dans le Sinaï et ailleurs et de la chute des recettes touristiques. Cette population voit en Abdelfattah al-Sissi l’homme providentiel qui rétablirait la sécurité du pays et permettrait sa reprise économique. Sans oublier des arrangements de facto entre des pans entiers d’une intelligentsia laïque et des Coptes d’un côté et le nouvel homme fort du Caire de l’autre. Tous voient en lui un rempart contre les islamistes.

Exclure les islamistes du paysage politique, c’est faire courir au pays le risque de pousser au moins une partie d’entre eux à la radicalisation et donc à la violence politique. Une mauvaise nouvelle pour la stabilité politique, la croissance économique et le secteur touristique du pays. D’ailleurs, quelques heures après la condamnation à mort des dirigeants fréristes, deux juges et un procureur ont été tués par balle et un second procureur blessé dans la ville d’Al-Arich au Sinaï. Une première pour les magistrats dans cette partie de l’Égypte.

***

Blanchir l’ancien raïs Moubarak, libérer ses deux fils, Gamal et Alaa, et son controversé ministre de l’intérieur Habib Al-Adli et en même temps condamner Mohamed Morsi à la peine capitale, c’est le moyen trouvé par le pouvoir militaire pour rétablir l’autorité contestée du régime autoritaire sur la société et faire comprendre aux Égyptiens qu’il ne sert à rien de se révolter contre la dictature en place et qu’il vaudrait mieux pour eux à l'avenir de s'y résigner et d'accepter par conséquent de payer la lourde facture qui va avec en temres d’état liberticide, de corruption généralisée à l’ensemble du système et d’inégalités sociales criantes. Mais, avec les dysfonctionnements structurels du système en place et les pressions de plus en plus fortes des forces sociales dynamique sur lui, cette formule politique de statu quo pourrait-elle vraiment contenir, du moins résister, à moyen et long termes aux dynamiques de changement qui travaillent toute la région? Cela est moins sûr en l'état actuel des choses.

18 mai 2015



* L'ex-président Mohamed Morsi. Crédit de l'image: la page Facebook du Parti de la liberté et de la justice.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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