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La Clinton Global Initiative: Shimon Peres persona non grata à Marrakech

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

À l'instar de tout organisme d'envergure internationale, la Clinton Global Initiative ne peut se permettre le luxe de négliger la qualité de son image. Une des clés du succès de cet outil de communication consiste à ne pas froisser les susceptibilités locales. Comme l'a montré le cafouillage entourant l'invitation à Marrakech de Shimon Peres par la CGI, passer outre ne saurait être une option rationnelle.

Douze ans après avoir créé la fondation qui porte son nom, l’ancien président américain Bill Clinton a lancé en 2005 la Clinton Global Initiative (CGI). Elle se présente comme une ONG dédiée à l’amélioration des conditions de vie à travers le monde. Pour y arriver, sa page Facebook indique que la CGI réunit des leaders de différents pays, d’horizons et de secteurs d’activité variés, incluant, entre autres, des dirigeants d’État, anciens et encore actifs, des Prix Nobel, des chefs d’entreprise, de fondations ou d’ONG. Ils sont censés élaborer et mettre en place des solutions innovantes des problèmes sociaux, économiques et environnementaux les plus urgents et auxquels font face différents pays.

Mobilisation contre la venue à Marrakech de Shimon Peres

Le 24 septembre 2014,  la Fondation Clinton a publié un communiqué de presse sur son site web. On pouvait y lire que Marrakech sera l'hôte, du 5 au 7 mai 2015, de la rencontre de la CGI consacrée au Moyen-Orient et à l’Afrique. Le même communiqué nous apprenait également que cette première pour cette partie du monde se penchera sur les thèmes d’éducation, de santé, de l’emploi des jeunes, des infrastructures et de la gestion des ressources naturelles.

Le site marocain Yabiladi (9 avril) a rapporté que le Maroc et ses grandes compagnies devraient prendre en charge les frais de cette rencontre. Il a, à cet effet, donné l’exemple du don d'un million de dollars de l’Office chérifien des phosphates (OCP) à la Fondation Clinton. Une aubaine pour le régime politique en place et pour sa campagne d’image en Occident.

Jusque-là, tout allait bien pour la Fondation Clinton. Puis, son plan de communication a eu quelques ratés. De taille! Nous nous penchons ici sur deux d'entre eux.

L’ancienne première dame, ex-ministre des affaires étrangères et probable future candidate démocrate à l’élection présidentielle américaine de 2016 était attendue à l’ouverture, en compagnie de son mari et de sa fille Chelsea, des travaux de la rencontre internationale. Finalement, elle a dû y renoncer. Dans la foulée, le journal américain Politico a révélé que le roi du Maroc et des monarchies du Golfe Arabo-Persique, Arabie saoudite en tête, figurent parmi les principaux donateurs étrangers de la Fondation Clinton. Plusieurs, à Washington, en ont fait leurs choux gras. Ils ont crié au conflit d’intérêt potentiel pour une aspirante à la présidence des États-Unis. Il ne fallait pas plus pour que ses adversaires républicains, dont Rand Paul, montent au front et exigent que son mari restitue les sommes reçues à leurs donateurs. Cette campagne a mis Mme Clinton dans l’embarras.

Second accroc au plan de communication de la CGI: Shimon Peres.

L’ancien président et premier ministre d’Israël était attendu à Marrakech pour prendre part aux travaux de la rencontre. Mais, c’était sans compter avec la donne au sein de la société civile au Maroc.

La nouvelle de sa participation au CGI a été mal accueillie par plusieurs acteurs associatifs et ONG opposés à la normalisation du Maroc avec l’État hébreu. Ils l’ont tour à tour qualifié de "terroriste", de "criminel de guerre" ou encore de "tueur d’enfants".

Le coordinateur du Groupe d’action et de soutien à la Palestine Khalid Soufiani a sonné l’alerte. Aux yeux de cet avocat, permettre à l’Israélien de participer aux travaux de la CGI reviendrait à appuyer les "crimes" et "agressions sionistes" perpétrés "contre la terre de Palestine, son peuple et ses lieux sacrés" (cf. le communiqué de cette ONG).

Le Réseau démocratique marocain de solidarité avec les peuples (RDMSP) a pris la relève de Me Soufiani. Dans un communiqué daté du 24 avril, cette ONG a demandé aux autorités d’interdire l’accès au territoire à Shimon Peres au nom du "respect pour les sentiments des Marocains et pour la cause palestinienne". Pour que son message soit très clair, un des membres connus de ce réseau de gauche, Sion Assidon, a, le 30 avril, adressé une lettre ouverte à Bill Clinton l’invitant, au nom du principe de respect de "la dignité du peuple du pays hôte de (la) rencontre (de la CGI)" à annuler l’invitation faite au dignitaire israélien qualifié par ce militant des droits humains de "criminel de guerre notoire" en raison de ses chapeaux de premier ministre, vice premier ministre et chef d’État au moment du déroulement des opérations militaires israéliennes "Raisins de la colère" (1996) contre le Liban, "Plan durci" (2008-2009) et "Bordure protectrice" (2014) contre la bande de Gaza. Cette lettre s’est retrouvée sur plusieurs sites marocains et sur la propre page Facebook de ce militant connu au Maroc pour son investissement dans le soutien à la cause palestinienne.

Pour accentuer sa pression sur les autorités et sur la Fondation Clinton, ce Réseau a organisé plusieurs manifestations, dont une devant le parlement contre la présence du dignitaire israélien à Marrakech.

Le mouvement islamiste toléré Al-Adl Wal Ihssane ne pouvait se permettre de rester à l’écart de cette mobilisation. Il a donc joint sa voix, mais timidement, au concert des voix hostiles à la visite de Shimon Peres à Marrakech. Pour ne pas être en reste et se faire doubler par ce mouvement sur ce plan, les membres du Forum Al Karama, une ONG islamiste proche du parti du chef du cabinet Benkirane, ont à leur tour rejoint le camp de refus. Leur Parti de Justice et de Développement a, par précaution, pris ses distances avec l’invitation de Peres. Le président de son aile parlementaire et membre de son secrétariat général Abdellah Bouanou s’est d'ailleurs cru obligé de rassurer là-dessus les membres de sa branche syndicale UNTM à Agadir à l’occasion de la fête du travail: "Notre cabinet est innocent de toutes les accusations portées contre lui sur l’invitation de ce sioniste au Maroc."

Comme si cela n’était pas déjà suffisant pour faire passer leur message au premier concerné, trois anciens bâtonniers, Abderrahim Jamaï, Abderrahman Benameur et Abderrahim Ben Barka, et un avocat très connu, Khalid Soufiani, ont demandé au procureur du roi de l’arrêter dès qu’il foule le sol national pour "crimes de guerre".

Le 26 avril, le Hamas s’est déclaré lui aussi hostile à cette visite et a à son tour appelé, dans un communiqué, les autorités marocaines à ne pas l’autoriser. "Nous avons bon espoir que le roi et le gouvernement du Maroc réexaminent la visite de Peres dans leur pays". Il a également estimé qu’une telle visite "ne pourrait qu’améliorer l’image d’Israël dans le reste du monde" et qu'elle onstitue une ''périlleuse" normalisation avec lui.

Les réseaux sociaux marocains n’ont pas attendu longtemps avant d’entrer en scène et demander aux autorités de leur pays d’interdire à l’Israélien de fouler le sol national.

Devant cette levée de boucliers, Bill Clinton était fixé. Désormais, il savait, sans le moindre doute, que Shimon Peres était persona non grata à Marrakech et que le garder, contre vents et marrées, parmi ses invités devait non seulement nuire à sa CGI pour le Moyen-Orient et l’Afrique, mais également promettre de faire parler davantage de cette controverse que de sa conférence. L’ancien président israélien devait savoir que M. Clinton ne pourrait se le permettre. La balle était donc dans son camp et il devait agir vite…

Shimon Peres a tiré la conclusion qui s’imposait de tout cela. Le 3 mai, on a appris, grâce au journal israélien Maariv, qu’il n’ira pas à Marrakech. Sauvant ainsi la face à plusieurs.

Cette nouvelle a réjoui tous ceux qui s’étaient mobilisés contre sa venue au Maroc. À ce propos, l'ex-prisonnier politique Sion Assidon a exprimé à Tolerance.ca, lors d’un entretien privé sur Facebook, sa réaction: "J'en suis content (pour deux raisons). D'abord, parce que c'est une victoire de l'opinion publique la plus large. Ensuite, parce que c'est une revanche un peu tardive, par rapport aux fois où il est venu et où, à part les (ex-) prisonniers politiques, personne n'osait protester par crainte de représailles graves'', sous Hassan II. À ses yeux, le message est assez clair: ''C'est bien que Peres et ses semblables commencent à comprendre qu'ils ne sont plus au Maroc en terrain conquis." M. Assidon fait ici référence aux deux fois où M. Peres a rencontré au Maroc Hassan II: en 1986, quand il était premier ministre, et en 1993, après la signature des Accords d’Oslo.

***

À l'avenir, tout organisateur d'événements internationaux au Maroc (ou ailleurs) devrait méditer le caifouillage entourant l'invitation de l'ancien président israélien à Marrakech pour s'éviter et éviter à un invité potentiel cet embarras et ce avant même de lancer les invitations. Autrement, au moins une partie de la société civile du pays où un tel événement devrait se dérouler le rappellerait à l'ordre...

6 mai 2015



** Manifestation devant le parlement contre la visite de Shimon Peres à Marrakech le 4 mai. Crédit de l’image: la page Facebook du Réseau Démocratique Marocain de Solidarité avec les Peuples.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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