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Yémen: Camouflet pour les Houthis aux Nations unies

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La situation humanitaire est inquiétante au Yémen. Les frappes aériennes arabes des positions houthis et des combats au sol entre partisans et adversaires du président Abd Rabbo Mansour Hadi ont fait beaucoup de victimes civiles. Sans parler des dégâts au niveau des bâtiments officiels et des infrastructures nationales. Pour tenter d’y mettre un terme, le Conseil de sécurité s’est saisi de cette crise.

À cause de la prise de contrôle par les milices houthis et leurs alliés, les loyalistes du président déchu Ali Abdallah Salah, de parties importantes du territoire yéménite, dont Sanaa, le président Abd Rabbo Mansour Hadi avait fui la capitale du pays pour Aden, avant de trouver refuge à Riyad. Il a appelé, ainsi que son ministre des affaires étrangères, le monde arabe à intervenir militairement dans son pays pour y mettre un terme. Fort de la contribution de plusieurs pays arabes, l’Arabie saoudite a, le 26 mars, lancé l’opération "Tempête de fermeté". Une mission de frappes aériennes lancée avec la bénédiction de Washington. En plus des frappes aériennes de la coalition arabe de leurs positions, les Houthis, des chiites d’obédience zaydite qui bénéficient du soutien de l’Iran, et les loyalistes à l’ancien autocrate de Sanaa ont fait face à des combats au sol avec les partisans du président Hadi.

Une "pause humanitaire" sans entrave

Ce conflit a mis à terre une grande partie des infrastructures et des services publics, dont le système de santé. Il a également fait dégrader la situation humanitaire. L’Organisation mondiale de la santé a parlé, en date du 21 avril, de 944 morts et de près de 3500 blessés. Parmi ces victimes civiles, l’Unicef a recensé plusieurs dizaines d’enfants. Cette institution a aussi parlé de plus de 100 000 déplacés à l’intérieur du pays. Selon l’ONU, 7,5 millions d'habitants ont été affectés par ce conflit.

Pour pouvoir avoir accès aux populations des zones touchées et leur acheminer d’urgence de l'eau, de la nourriture et autre matériel de secours, le CICR a, le 4 avril, demandé aux belligérants une "pause humanitaire" d’au moins 24 heures et sans entrave. Le 10 avril, le coordinateur pour l’ONU des opérations humanitaires au Yémen, Johannes Van der Klaauw, est allé dans le même sens et leur a également demandé de "protéger les populations et infrastructures civiles" (Communiqué de l’ONU, 10 avril). Quelques jours plus tôt, sa patronne à New York, Valérie Amos, s’était déclarée "extrêmement inquiète" pour la sécurité des civils dans ce pays.

Dans ce contexte humanitaire inquiétant pour les Nations unies, les pays du Conseil de Coopération du Golfe ont rédigé un projet de résolution et demandé à la Jordanie, seul pays arabe membre et président du Conseil de sécurité des Nations unies durant le mois d’avril, de le présenter à l’appréciation des autres États membres. Ce sera chose faite le samedi 4 avril.

Ce projet a appelé la "communauté internationale" à mettre en place cinq mesures. D’abord, imposer un embargo sur l’acheminement des armes aux milices houthis, aux militaires loyalistes à Ali Abdallah Saleh ainsi qu’à ce dernier, son fils Ahmed Saleh, ancien chef de la Garde républicaine, et trois grands dirigeants houthis: Abdelmalek Houthi, chef des miliciens, Abdelkhaleq Houthi et Abdallah Yahya Al-Hakim. Ensuite, ajouter les noms d’Ahmed Saleh et Abdelmalek Houthi à une liste noire où figurent déjà depuis le mois de novembre les noms du président déchu, Abdelkhaleq Houthi et Abdallah Yahya Al-Hakim. Encore, demander aux pays voisins du Yémen de vérifier toutes les cargaisons de marchandises en direction de ce pays chaque fois qu’ils estimeraient nécessaire de le faire. Aussi, demander aux Houthis de cesser les combats et de se retirer des régions qu’ils contrôlent, dont Sanaa, et d’accepter de régler les conflits à l’aide du dialogue. Enfin, appuyer la médiation de l’envoyé spécial onusien Jamal Benomar.

La Russie, proche de l’Iran, a trouvé plusieurs précédentes moutures du texte arabe trop favorables au président Hadi pour les appuyer. Pour éviter de faire les frais de son veto, la partie arabe a dû retravailler sa copie. Moscou a demandé une réunion d’urgence aux membres du Conseil de sécurité sur le Yémen pour présenter son propre projet.

Ce projet de résolution comporte trois exigences. D’abord, un arrêt "régulier et obligatoire" des frappes aériennes arabes pour pouvoir évacuer ressortissants et diplomates étrangers du pays. Mais, sans fixer la moindre durée pour cette pause. Ensuite, la mise en place d’un embargo des armes à toutes les parties au Yémen, incluant les partisans du président Hadi. Enfin, permettre un accès "rapide, sécuritaire et sans entrave (au pays) pour assurer que l'aide humanitaire atteigne les gens dans le besoin" (Reuters, 4 avril; Associated Press, 9 avril).

Le 2 avril, en visite à Douchanbe, au Tadjikistan, le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov avait soutenu que son pays cherchait une ''résolution équilibrée'' permettant, entre autres, la mise en place d’un embargo des armes à toutes les parties au Yémen. Mais, le prétendu équilibre de ce projet ne l’a pas empêché d’être biaisé. Tout en demandant aux pays de la coalition arabe de faire une pause dans leurs frappes des positions houthies, il ne demande en revanche rien à ces derniers. Il ne fait pas mention à ce propos d’arrêt des combats pour ces miliciens. Il ne fait pas non plus mention des précédents appels du Conseil de sécurité réclamant des Houthis un repli et un retour aux négociations politiques.

Au Conseil de sécurité, l’accueil de l’initiative russe a été mitigé.

L’Arabie saoudite a refusé l’amendement russe du projet de résolution arabe voulant étendre l’embargo des armes à toutes les parties yéménites, incluant les partisans du président Hadi. Pour son ambassadeur aux Nations unies, Abdallah Al-Mouallimi, on ne peut punir tout le monde pour la faute d’une partie. À ses yeux, les Houthis représentent les agresseurs. D’un autre côté, il a cherché à rassurer les membres du Conseil de sécurité au niveau du volet humanitaire. À ce propos, il a indiqué que son pays avait déjà pris des dispositions pour évacuer les étrangers. Riyad a également autorisé, après une semaine de négociation, le CICR à acheminer, à partir du 4 avril, du personnel médical et de l’aide à la population civile au Yémen. Elle pouvait "envoyer deux avions, l’un transportant du matériel et l’autre du personnel" (Déclaration de Sitara Jabeen, porte-parole du CICR, AFP, 6 avril). Mais, si l’ONG a réussi à faire atterrir un avion à Sanaa, elle a reconnu éprouver des "difficultés logistiques" à acheminer de l’aide aux Yéménites (AFP, 7 avril). Cette difficulté ne l’a pas empêché de persévérer et de faire atterrir, trois jours plus tard, dans la capitale, deux avions chargés de 32 tonnes de médicaments et de matériel médical (AFP, 10 avril). Une première depuis le début des raids aériens.

Défaite pour les Houthies et leur allié Saleh à l’ONU

À l’issue de la réunion demandée en urgence par Moscou, le Conseil n’est pas parvenu dans un premier temps à se mettre d’accord sur une résolution consensuelle. C’est ce qu’a reconnu implicitement sa présidente jordanienne Dina Kawar. Il fallait donc redoubler d’effort pour y arriver.

Le 12 avril, depuis Doha, la capitale qatarie, le secrétaire général des Nations unies a appelé à la reprise des négociations de paix entre les belligérants et à l’arrêt de toutes les opérations militaires au Yémen. Le même Ban Ki-moon qui n’a jamais cautionné "Tempête de fermeté".

Après plus d’une semaine d’intenses discussions avec la Russie, qui s’est abstenue au moment du vote, le Conseil de sécurité a, le 14 avril, réussi à adopter une résolution (no. 2216) sous le Chapitre 7 de la Charte des Nations unies. Un coup dur pour les Houthis, pour leurs parrains iraniens ainsi que pour le clan du président déchu.

Le Conseil de sécurité a condamné à cette occasion "dans les termes les plus vifs les mesures unilatérales prises par les Houthistes" et déploré le fait qu’ils "n’aient pas retiré leurs forces des bâtiments officiels", malgré les exigences onusiennes. Il les a également sommés de se retirer "immédiatement et sans conditions" des zones conquises ces derniers mois par eux et de "ramener à la normale la situation en matière de sécurité dans la capitale et dans d'autres provinces, céder le contrôle des institutions gouvernementales et de sécurité, et remettre en liberté sans conditions et sans qu'il leur soit fait de mal toutes les personnes placées en résidence surveillée ou arbitrairement détenues".

Le Conseil leur a ensuite imposé plusieurs sanctions, dont un embargo sur les armes. Les forces loyalistes au président déchu sont elles aussi touchées par cette sanction. A ce propos, il a invité tous les États membres de l’ONU en général et les pays voisins du Yémen en particulier à prendre immédiatement les mesures nécessaires pour empêcher "la fourniture, la vente et le transfert directs ou indirects des armes et du matériel connexe de tous types" au profit, entre autres, d’Ali Abdallah Saleh, d’Abdallah Yahya Al Hakim et d’Abdelkhaleq Houthi.

Le Conseil a aussi imposé un gel des avoirs et des voyages à l’étranger à Ahmed Saleh et Abdelmalek Houthi. Leurs noms se sont donc ajoutés aux noms des deux leaders houthis figurant depuis le mois de novembre dernier sur la liste noire des Nations unies.

Le Conseil a encore exprimé ses inquiétudes en raison du rôle déstabilisateur du président déchu dans son pays, "incluant le soutien aux actions des Houthis".

Le Conseil a enfin renouvelé son soutien au président Hadi et exhorté tous les belligérants yéménites à régler leurs différends à l’aide, non de la violence, mais du dialogue et de la négociation (Communiqué de l’ONU, 14 avril).

Comme il fallait s'y attendre, le Conseil de coopération du Golfe a salué la résolution du Conseil de sécurité.

Le jour même de l’adoption de cette résolution, le ministère du Trésor américain s’est empressé d’ajouter les noms d’Ahmed Saleh et Abdelmalek Houthi à sa liste noire où figurait déjà le nom du président déchu depuis le mois de novembre.

***

La résolution no. 2216 est un désaveu cinglant pour les miliciens chiites et indirectement pour leurs parrains iraniens. Elle considère leurs gains territoriaux illégitimes et inacceptables et les somme donc d’y renoncer immédiatement. Pour ne rien arranger à leurs affaires, le fait que cette résolution soit adoptée sous le Chapitre 7 de la Charte des Nations unies fait en sorte qu’ils ne peuvent faire comme auparavant acte de mépris à l’égard de l’institution internationale et l’ignorer. Ensuite, la légitimité du président Hadi s'est renforcée. Encore, la question de l’avenir du trublion Saleh se pose. Lui qui ne s’est jamais résolu à accepter sa chute sous la pression populaire et a tout fait pour faire échouer le printemps yéménite. Enfin, maintenant que Riyad a annoncé la fin de "Tempête de fermeté", le temps de reprendre la médiation onusienne est arrivé. Fort de la nouvelle résolution du Conseil de sécurité, le prochain médiateur de l’ONU sera mieux outillé que ne l’était le démissionnaire Jamal Benomar pour mener à bien sa mission délicate et complexe.

22 avril 2015



* Le Conseil de sécurité de l'ONU. Crédit de l'image: l'institution onusienne.


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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