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La mission canadienne de combat étendue à la Syrie

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le groupe armé État islamique (EI) a menacé nommément les intérêts du Canada et les Canadiens. D'où au moins en partie l'appui d'une partie importante de l’opinion publique à la participation du pays à la mission internationale de frappes aériennes de ses positions en Irak. Stephen Harper n'a pas attendu longtemps avant de l'étendre à la Syrie.

Pour combattre en Irak le groupe armé État islamique (EI), les États-Unis ont mis en place une coalition internationale. On y trouve, en plus des Américains, plusieurs pays occidentaux (Canada, Royaume-Uni, Allemagne, Australie, France, Pays-Bas, Belgique, Danemark, Espagne, Portugal et Bulgarie) et arabes (Arabie saoudite, Jordanie, Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc et Qatar). Depuis le 7 octobre 2014, le Canada participe à cette mission de frappes aériennes des cibles de ce groupe en Irak. Les Américains étaient jusqu’au 30 mars 2015 les seuls parmi les membres de cette coalition à avoir étendu leur mission au territoire syrien. Le Canada a à son tour franchi le Rubicon.

Une mission canadienne aérienne élargie à la Syrie

Dans le cadre de la mission de frappes aériennes des cibles de l’EI en Irak, la défense nationale a déployé six chasseurs CF-18 Hornet, deux avions de la patrouille CP-140M Aurora pour remplir des fonctions de surveillance et de reconnaissance, un aéronef de ravitaillement CC-150T Polaris pour appuyer les opérations des CF-18 (1). Six cent militaires ont été affectés à cette mission. Ils ont pris leurs quartiers au Kuwait. Ils ont également été chargés d’apporter un soutien logistique à l’armée irakienne, de la conseiller et de la former. Le 19 janvier, on a appris que plusieurs de ces militaires canadiens avaient combattu au sol après avoir été attaqués par des combattants de l’EI. Ils étaient alors en compagnie de leurs homologues irakiens. Ils devaient faire des repérages et marquer des cibles sur le front pour des frappes aériennes. D’ailleurs, un de ces militaires, le sergent Andrew Doiron, a été en mars victime d’un ''tir ami'' des Peshmergas. Il en est mort. Il avait 31 ans.

Ottawa a également envoyé en Irak 69 membres des forces spéciales. Ils sont stationnés dans le nord de l’Irak pour conseiller les forces de sécurité irakiennes, les former et les assister dans leur lutte contre l’EI.

Pour pouvoir participer à cette mission internationale contre l’EI en Irak, le gouvernement avait, en octobre 2014, présenté une motion à l’appréciation des membres de la Chambre des Communes. Les conservateurs avaient alors parlé d’une mission de frappes aériennes d’une durée de six mois et exclu le déploiement de troupes au sol.

Les partis de l’opposition fédéraliste, le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti libéral du Canada (PLC), avaient voté contre la motion du gouvernement conservateur. Mais, comme il a la majorité à la Chambre des Communes, Stephen Harper savait d’avance que sa motion allait être adoptée.

Avec l'approche de la fin de la période de six mois de l'opération Impact, il fallait s'attendre à voir le premier ministre retourner devant les Communes pour en faire le bilan et faire part de son plan pour la suite de la mission canadienne. Ce sera chose faite le 24 mars.

Selon Stephen Harper, l'efficacité de la lutte canadienne contre l’EI en Irak passe par deux choses: le "renouvellement" de l’Opération Impact "pour une durée de 12 mois" (donc jusqu'au 30 mars 2016) et son "élargir explicitement (…à) la Syrie" (Voir le verbatim du discours in The Ottawa Citizen, 24 mars).

Mais, pour convaincre les députés de la justesse de son choix de la Syrie, il a avancé deux arguments. D’une part, "le pouvoir même de l’État islamique, c’est-à-dire la capitale du soi-disant califat, se trouve en Syrie." D’autre part, "les combattants de l’État islamique et une grande partie de son équipement lourd passent librement la frontière irakienne jusqu’en Syrie, en partie pour s’assurer une meilleure protection contre nos frappes aériennes." Autrement dit: si le gouvernement cherche à étendre sa mission aérienne au territoire syrien, c’est pour priver les combattants de l’EI de ce refuge. En affaiblissant "(la) capacité (de l’EI) à prendre part à des déplacements militaires à grande échelle, à utiliser des bases librement, à étendre sa présence dans la région et à multiplier les attaques à l’extérieur de la région", l’armée canadienne pourrait, à l'en croire, atteindre l’objectif stratégique de l’Opération Impact: affaiblir l’EI.

Comme l'exercice rhétorique à cette occasion n'était pas seulement affaire de rationalité militaire, M. Harper a également fait appel au registre de l'émotion. Le pari était ici de toucher un nerf qu'il croyait sensible chez les députés de l'opposition: "l’État islamique a clairement indiqué qu’il ciblait nommément le Canada et les Canadiens" et qu’à partir du territoire qu’il contrôle "il a participé (à des attaques) ou les a inspirées dans son réseau dans le monde entier, notamment comme nous nous en souvenons bien ici, même au Canada et dans un cas non loin de cette Chambre." Il semble faire allusion ici à l'attaque de la Colline parlementaire par Michael Zehaf Bibeau en octobre dernier. Une attaque qui est survenue juste après que l'assaillant ait tué, de sang froid, un soldat, le réserviste Nathan Cirillo, qui gardait le Monument commémoratif de guerre du Canada. Il sera à son tour abattu à l'intérieur de l’hôtel du parlement après avoir blessé trois personnes, dont un gardien de sécurité.

Pour enfoncer le clou, le premier ministre a répété aux députés le même message qu'ils avaient déjà entendu à plusieurs reprises: "(le) soi-disant État islamique de l’Irak et du Levant" représente une menace "non seulement pour cette région, mais (également) pour la grande communauté mondiale et en particulier pour le Canada et la population canadienne". Il leur a également rappelé dans la foulée, comme si cela était encore nécessaire de le faire, les atrocités commises par le réseau terroriste au Moyen-Orient et ailleurs et comment il s’en est vanté de manière sinistre.

Mais, si Stephen Harper a demandé cette fois aux Communes d’autoriser les chasseurs canadiens à bombarder des cibles de l’EI en Syrie, il n’est pas question pour lui de voir les forces spéciales basées dans le Kurdistan irakien franchir la frontière et encore moins de déployer d’autres soldats au sol.

Le premier ministre a donc changé d’avis par rapport à sa position initiale quand il avait en octobre dernier sollicité l’appui des députés. Cette fois, il veut que la chasse canadienne ne limite plus ses frappes au territoire irakien. Il estime qu’il n’aurait pas à cet effet besoin de l’aval de… Bachar Al-Assad. Mais, cela ne l'a pas empêché de déclarer qu'il avertirait le dirigeant syrien avant de le faire.

Néodémocrates et Libéraux contre motion conservatrice

Quand Stephen Harper avait l’automne dernier sollicité l'appui des Communes à sa motion, Thomas Mulcair et Justin Trudeau avaient voté contre. Ils l’ont cette fois averti de leur intention de voter contre sa nouvelle motion. Ils lui ont également fait remarquer qu’avec sa mission, il se retrouvera dans le même camp que celui du tyran damascène. Un "dictateur de la pire espèce, un criminel de guerre qui cible sa propre population avec des armes chimiques" et qui a "collaboré avec l'État islamique" dans certains cas, aux dires du dirigeant néodémocrate. Sans oublier le fait qu’il contribuera ainsi à renforcer sa mainmise sur son peuple.

Les chefs néodémocrate et libéral ont aussi accusé M. Harper de duper les Communes sur la nature réelle de l’Opération Impact et sur le rôle de l’armée canadienne en Irak. La mort du sergent Doiron a montré qu’il peut arriver à des soldats canadiens de se retrouver parfois très près de la ligne de front et d’être de facto impliqués dans des combats au sol même si la motion d’octobre dernier stipule le contraire.

Thomas Mulcair a fait remarquer au premier ministre qu’il tombe dans le piège du régime syrien. Il lui a également reproché de manquer de stratégie militaire bien définie et de stratégie politique de sortie du conflit et l’a averti de l’inévitable échec de la mission.

Comme cette guerre en Irak ne bénéficie ni de la sanction d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ni de l’appui de l’Organisation de l’Atlantique Nord et que le Canada n’a rien à y faire, Thomas Mulcair a promis de rapatrier les troupes si son parti est porté au pouvoir en octobre prochain.

Le chef libéral a lui aussi estimé que les objectifs de la mission militaire du premier ministre et sa stratégie politique ne sont pas clairs. À ses yeux, cette ''mission de combat vague et sans fin en Irak et en Syrie" non seulement ne sert pas les intérêts du pays, mais également n’apporte ''aucune solution constructive à la crise humanitaire catastrophique dans la région" (Cf. la page Facebook du chef libéral).

Pour toutes ces raisons, les chefs néodémocrate et libéral ont appelé le premier ministre à privilégier la voie diplomatique et l’aide humanitaire, notamment en accueillant plus de réfugiés au pays. Justin Trudeau a demandé à ce propos au gouvernement d'accueillir 25 000 nouveaux réfugiés.

La chef du Parti vert, Elisabeth May, s’est elle aussi montré critique de la mission militaire. Elle a reproché au gouvernement la confusion de son discours et sa méconnaissance approfondie d’une question complexe.

Au moment de voter aux Communes, trente-deux députés ont manqué à l'appel ou se sont abstenus de se prononcer: dix-neuf conservateurs (dont trois membres du gouvernement: Maxime Bernier, Greg Rickford et Gerry Ritz), cinq néodémocrates, cinq libéraux et quatre indépendants.

Mais, ni l'absence ni l'abstention de députés conservateurs et encore moins le comportement des partis de l'opposition n'ont changé l'issue du vote sur la motion du gouvernement Harper. Si 129 députés ont voté contre, elle a adoptée grâce à l'appui de 142 membres des Communes (des conservateurs et un indépendant)

Deux jours après le vote sur la motion conservatrice, Thomas Mulcair a déposé la sienne. Il a demandé au gouvernement de "mettre fin à la participation des troupes des Forces canadiennes au combat, aux bombardements et à la formation de conseil et d'assistance en Irak et en Syrie dès que possible". Mais, il savait d’avance que sa proposition n’avait aucune chance d’être adoptée par les Communes. Les Libéraux ne pouvaient l'appuyer puisqu’ils estiment pour leur part que le Canada a intérêt à former et à équiper les forces irakiennes dans leur lutte contre l’EI. Mais, une telle formation devrait se faire loin du sentier de guerre.

***

Stephen Harper voulait étendre les frappes aériennes à la Syrie et a eu gain de cause. Il est ainsi devenu le seul dirigeant de la coalition internationale à avoir rejoint sur ce front les États-Unis. Mais, faute de l'appui des autres partis aux Communes, il devra vivre avec leurs critiques, surtout en cas de pertes humaines. Ses adversaires ne manqueront pas de lui rappeler, entre autres, l'automne prochain, en pleine campagne électorale, que cette guerre est la sienne et qu'il devrait seul assumer ses conséquences.

5 avril 2015



1. www.forces.gc.ca


* Stephen Harper à la Chambre des Communes. Crédit de l'image: le site du premier ministre: http://quotidien.pm.gc.ca


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État islamique
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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