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La minorité arabe se donne une voix forte à la Knesset

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les Arabes en Israël font les frais dans plusieurs domaines de l'inégalité de leurs droits avec la majorité juive. Ils ont vu dans la création d'une Liste commune un moyen important de rectifier cette situation. D'où leur forte mobilisation aux élections législatives anticipées du mois de mars.

Un Israélien sur cinq est arabe. Ces citoyens d’Israël sont les descendants des Palestiniens qui sont restés là où ils vivaient au moment de la déclaration de la création de l’État d’Israël en 1948. Cette minorité est victime de discriminations et de stigmatisation. Pire: une bonne partie de leurs compatriotes juifs y voit des ennemis de l’intérieur, une ''cinquième colonne''. Au moment de la dissolution en décembre dernier de la dix-neuvième Knesset, leur voix était représentée par 11 députés issus de trois partis: Raam (Mouvement islamique: quatre élus), Hadash (ex-Parti communiste d’Israël: quatre élus) et Balad (trois nationalistes).

Une Liste arabe unie pour peser sur le système politique israélien

Ces trois formations ainsi que Taal du vieux routier de la politique israélienne Ahmed Tibi ont réussi pour la première fois de leur histoire à mettre de côté, au moins le temps de la campagne, leur divergence idéologique et les ambitions personnelles de leurs chefs respectifs et à former en janvier une ''Liste unie''. Mais, ce rapprochement était devenu inévitable en raison de l’adoption l’année dernière d’une nouvelle loi relevant le seuil électoral pour pouvoir siéger à la Knesset de 2% à 3,25%. C’est le controversé dirigeant d’extrême droite Avigdor Lieberman qui était à l’origine de cette législation. Il y voyait le moyen d'empêcher ces partis arabes de siéger de nouveau au parlement. Rappelons que ce seuil était de 1,5% en 2003 avant d’être relevé à 2% trois ans plus tard.

Ayman Odeh (1975-) a été élu à la tête de la ''Liste arabe unie''. Si cet avocat l'est devenu, c'est en raison de sa direction de sa principale composante, Hadash. Ce Front est le seul parti arabe à avoir inclus dans sa liste de candidats à la Knesset des membres juifs). M. Odeh était conseiller municipal de sa ville natale Haïfa. Il a été la figure de proue du combat contre le plan du gouvernement Netanyahou visant à enrôler les Arabes dans le service civil national et l’armée.

À ces côtés, on trouve, entre autres, la nationaliste arabe Haneen Zoabi (1969-). Elle est native de Nazareth. Elle a été élue une première fois en 2009. C’était la première femme à avoir fait son entrée à la Knesset sous une bannière arabe. Elle est la bête noire de la droite nationaliste et de l’extrême droite dans ce pays. En mai 2010, elle a pris part à la flottille turque du Mavi Marmara qui chercha vainement à briser le blocus maritime israélien de la bande de Gaza. Dix activistes turcs ont perdu la vie lors de l’abordage du navire par un commando israélien. Une tournure dramatique qui a contribué à endommager les relations diplomatiques et la coopération militaire entre les deux pays. L’immunité de la députée de Balad lui a épargné la prison à cette occasion.

Mlle Zoabi rejette catégoriquement l’idée d’un État juif. À ses yeux, Israël devrait être "un pays démocratique pour tous ses citoyens." Cela ne l’empêche pas de se considérer comme Palestinienne et de rejeter le terme ''Arabes israéliens''. Après avoir été disqualifiée par la commission électorale centrale, la Cour suprême l’a enfin autorisé à se présenter, au grand dam du ministre des affaires étrangères de Benyamin Netanyahou, de la droite nationaliste et de l’extrême droite. Elle est septième sur la Liste unie.

Ayman Odeh est donc tête de cette Liste unie. À ses côtés, il y a en ordre croissant Massoud Ganaïm (Mouvement islamique), Jamal Zahalka (Balad), Ahmed Tibi (Taal), Aida Touma-Sliman (Hadash), Abd Al-Hakim Hajj Yahya (Mouvement islamique), H. Zoabi (Balad), Dov Khenin (Hadash), Taleb Abu Arar (Mouvement islamique), Yosef Jabareen (Hadash), Bassel Ghattas (Balad), Osama Sa’adi (Taal), Abdullah Abu Maarouf (Hadash) et Juma Azbarga (Balad). Cette liste conjointe comprend donc un candidat juif, M. Khenin, de Hadash. On l’a placé huitième pour lui offrir des chances de se faire élire. Hadash domine donc la Liste unie (cinq candidats). Il est suivi par Balad (quatre candidats), le Mouvement islamique (trois candidats) et Taal (deux candidats).

La Liste unie aimerait voir la naissance d’un État palestinien dans les frontières de 1967, aux côtés de l’État hébreu. Elle est également opposée à la définition d’Israël comme État juif. Son chef est partisan de la coopération entre Arabes et Juifs dans les domaines d’égalité de leurs droits et des questions sociales. Les principales préoccupations de ses électeurs sont l’égalité de leurs droits avec leurs concitoyens juifs et les questions d'ordre socio-économique: éducation, emploi, santé, transports publics, restrictions en matière d’aménagement urbain et régional et les conditions de vie des Bédouins dans le Néguev. C’est à la lumière de ces préoccupations que l’avocat d’Haïfa a remplacé la rhétorique traditionnelle nationaliste de ses aînés par une focalisation, entre autres, sur les questions de droits et de conditions de vie des Arabes en Israël. Ce changement de discours a plu notamment à la jeunesse.

La formation de la Liste unie a suscité beaucoup d’enthousiasme chez l’électorat arabe. Plusieurs sondeurs ont mesuré cet optimisme. Ils ont par conséquent prédit une participation plus importante que lors des élections de 2013. À l'époque, les Arabes inscrits sur les listes étaient moins nombreux que leurs compatriotes juifs à se rendre aux bureaux de vote: 57% contre 67,8%. Ils étaient seulement 18% à le faire en 2001. La population arabe était encore traumatisée par la répression sanglante des émeutes d’octobre 2000 et qui avait causé la mort de 13 jeunes arabes.

Cet engouement n’était pas unanime. Plusieurs groupes ont appelé les Arabes à boycotter les élections du 17 mars. Parmi eux, on trouve la branche nord du Mouvement islamique du cheikh Raed Salah, le mouvement Abna El-Balad (les enfants du pays) et des militants indépendants. Quand leur désaffection n’est pas motivée par des considérations idéologiques (rejet de l’État d’Israël), ils sont peu convaincus de l’impact réel d’une participation arabe massive sur le système politique israélien ou sur leurs conditions de vie générales.

Les Arabes entre percée et volonté d’intégration institutionnelle en Israël

Le scrutin du 17 mars s’est révélé historique pour les Arabes en Israël. À plusieurs titres.

La Commission centrale électorale a recensé 5 881 696 électeurs inscrits sur les listes (68,37% de l'électorat). Parmi eux, 4 253 336 ont voté. 43 869 votes (1,04%) ont été comptabilisés comme bulletins nuls ou blancs. 4 209 467 suffrages ont été validés par la commission électorale. Le taux de participation s’est donc situé à 72,36% (contre 63,9% en 2013). Au sein de l’électorat arabe, il a atteint plus de 60% (contre 57% en 2013). Une augmentation par rapport aux dernières élections. Cette mobilisation a dépassé dans certains villages et villes arabes les 80%. Globalement, la hausse du taux de participation par rapport à 2013 peut être interprétée comme un indice de l’importance des enjeux des élections de cette année pour les électeurs juifs et arabes.

Pour pouvoir siéger à la Knesset, il fallait récolter un minimum de  136 808 voix, soit le seuil minimum requis de 3,25%. Dix factions y sont parvenues: le Likoud (984 966 voix, 23,45%), l’Union sioniste (786 075 voix, 18,67%), la Liste arabe (443 837 voix: 10,54%), le Yesh Atid (370 850 voix, 8,81%), Koulanou (315 202 voix, 7,49%), le Foyer juif (283 559 voix, 6,74%), le Shass (241 200, 5,73%), Yisrael Beytenou (215 083 voix, 5,11%), la Liste unifiée de la Torah (211 826 voix, 5,03%) et Meretz (165 292 voix, 3,93%).

La Liste unie a donc dépassé le seuil des 3,25% requis pour pouvoir siéger à la Knesset. Elle y est arrivée grâce à la forte mobilisation des électeurs arabes en sa faveur. Ces appuis lui ont permis de remporter au passage deux sièges de plus qu’en 2013. Elle a de surcroît ajouté les voix de plus de 110 000 nouveaux électeurs au total des suffrages récoltés en 2013 par les trois partis arabes qui siégeaient à la Knesset sortante.

Avec ses 13 sièges, la Liste unie représente la troisième force politique au sein de la vingtième Knesset, juste après le Likoud et l’Union sioniste. Un peu plus de 70 000 voix la séparent de la faction qui arrive juste après elle, la centriste Yesh Atid. Ironie de l’histoire: elle a récolté plus du double des suffrages de la formation de celui qui voulait bloquer l’accès des Arabes à la 20e Knesset.

Le chef de la Liste commune est la révélation par excellence de ces élections. Il a été élu ainsi que 12 de ses camarades pour siéger à la nouvelle Knesset. Du jamais vu pour une faction arabe. Ayman Odeh a donc remporté haut la main son pari. Au grand dam d’un premier ministre sortant qui, pour éviter la défaite annoncée dans les sondages, avait tenté d'attiser le sentiment de peur des Arabes dans la société juive. Sur sa page Facebook, on pouvait lire: "Les électeurs arabes se déplacent en masse. Les organisations de gauche les conduisent en bus," comme s’ils étaient des ennemis et non des citoyens d’Israël. La déclaration de son opposition à tout État palestinien deux jours avant la fin d’une campagne difficile pour lui cherchait à séduire, entre autres, les colons. Le leader d’extrême droite Lieberman avait de son côté déclaré, en pleine campagne, que tout Arabe déloyal à l’État mériterait d’être "décapité à la hache"! Une réflexion effroyable qui a fait penser plus d’un en Israël au groupe État islamique et à ses méthodes barbares d’exécution de journalistes, de travailleurs humanitaires et de simples citoyens en Syrie, en Irak ou en Libye. Une consolation pour les électeurs arabes: les appuis au parti de ce dirigeant extrémiste ont fondu, ce qui lui a fait perdre sept sièges par rapport aux élections de 2013.

En obtenant 13 sièges, la Liste unie est devenue la troisième force politique au sein du parlement israélien.

Cette fois, une large partie des Arabes en Israël ont cru au processus politique et à sa capacité transformatrice du système politique et de la société en général. Ils espèrent voir la Liste unie lutter à la Knesset pour leur égalité des droits avec leurs compatriotes juifs et pour l’amélioration de leurs conditions de vie en général. Ce qui représente chez eux une soif d’intégration institutionnelle et politique, mais dans un Israël transformé en profondeur et devenu un pays d’égalité et de citoyenneté pour tous. Ce qui représente l’antithèse du projet controversé de Benyamin Netanyahou d’un État pour le peuple juif. Mais, est-ce réaliste?

***

Avec la percée du Likoud, la Liste unie devrait inscrire son action dans l’opposition. Elle ne pourrait faire autrement pour différentes considérations. Elle devrait à ce titre à la fois combattre, avec les moyens du bord législatif, le projet d’État pour le peuple juif cher à Benyamin Netanyahou et lutter dans la société contre un régime de discriminations des populations arabes. Elle pourrait trouver des alliés dans ce combat parmi des militants juifs de gauche. Plus important encore: M. Odeh et ses partenaires devraient garder à l'esprit l'idée que l’efficacité de leur opposition est fonction de sa cohésion future à la Knesset. Y arriveraient-ils ou leurs ambitions personnelles respectives finiraient par dévorer leur sens du devoir?

21 mars 2015



* Ayman Odeh, Haneen Zoabi et des militants de la Liste unie pendant la campagne électorale. Crédit de l'image: page Facebook de Mlle Zoabi.


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Il y a actuellement 1 réaction.

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Democratie
par Laskar le 22 mars 2015

llIsrael prouve une fois de plus ses engagements démocratiques..mme Zoabi n'est en rien une fan de l'état juif pourtant elle siège à la Knesset défendue par la cour suprême israélienne malgré son engagement pro Hamas.  Qui ose encore parler d'appartheid ?

Les hôpitaux israéliens soignent les victimes syriennes.... Qui en parle ?

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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