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Manifester au péril de sa vie dans l’Égypte de Sissi

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Avec Abdelfattah El-Sissi comme président, l’Égypte a assisté à un recul sans précédent au niveau des droits et des libertés des citoyens. La dérive autoritaire du régime en place est telle que le fait par exemple de manifester est devenu une activité très dangereuse quand on n’est pas partisan du pouvoir en place. On peut être arrêté quand on ne se fait pas tuer. Tout cela se déroule avec l’appui tacite quand il n’est pas ouvert d’une large partie de la population.

Abdelfattah El-Sissi dirige l’Égypte d’une main de fer. Il semble déterminé à fermer la parenthèse de la Révolution du 25 janvier. D’où, entre autres, l’interdiction depuis son élection comme nouveau président du pays de toute expression de l’opposition. Différents courants politiques ont été touchés par cette répression implacable. Shimaa El-Sabbagh en est une victime parmi bien d’autres.

Shimaa El-Sabbagh: Icône de la Révolution du 25 janvier

Shimaa (ou Shaimaa) El-Sabbagh est née en 1983 à Alexandrie. Cette mère d’un garçon de 5 ans et avocate spécialiste du droit de travail était membre de l’équipe dirigeante du parti de gauche "l’Alliance populaire socialiste" (APS, ex-Tagamu) et une des figures de la Révolution du 25 janvier. Elle a d'abord contribué à la chute en 2011 du président Moubarak. Elle a ensuite soutenu le coup du 3 juillet de l’ancien chef de l’état-major des forces armées et futur président Sissi et donc l’éviction en 2013 du pouvoir du premier président civil démocratiquement élu en Égypte, l’islamiste Morsi.

Une fois devenu président, M. Sissi a tout fait pour réduire au silence toute forme de dissidence ou de critique de son régime autoritaire. Il a dans ce cadre rendu la vie difficile aux Frères musulmans. Quand ils n’ont pas été mis en prison, pourchassés ou exilés, ces islamistes ont été obligés de se terrer ou de raser les murs en attendant des jours meilleurs... Le régime n'a pas non plus épargné les libéraux et la gauche.

Le pouvoir se sert, entre autres, d’une loi controversée qui limite drastiquement le droit de manifester pour empêcher tout rassemblement pacifique d’un mouvement de l’opposition. D’ailleurs, toute manifestation est l’occasion d’une répression sanglante et d’arrestations massives.

Le 24 janvier 2015, soit la veille de l’anniversaire de la Révolution du 25 janvier (2011), devait être pour les militants de l’APS l’occasion de commémorer le quatrième anniversaire de la Révolution. C’est pourquoi des dizaines d’entre eux se sont rassemblés au Caire. Venue exprès d’Alexandrie pour l’occasion, Shimaa El-Sabbagh voulait déposer une gerbe de fleurs dans la mythique place Tahrir, en mémoire des centaines de martyrs du soulèvement populaire de 2011. La police était mise au courant de l’intention des manifestants.

Conformément à une loi adoptée en novembre 2013 et qui interdit toute manifestation non autorisée au préalable par le ministère de l’intérieur, la police a choisi d’empêcher la tenue du rassemblement. Mais, pour disperser les manifestants, elle a eu recours aux armes à feu et aux gaz lacrymogènes. Selon les camarades de Shimaa El-Sabbagh, une décharge de chevrotine de la police l’a atteint au dos et elle en est morte. Une image la montre effondrée dans les bras de son mari. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que les forces de l’ordre recourent aux armes à feu pour disperser ou empêcher les rassemblements de l’opposition.

L’autocrate Sissi sur la défensive

En Égypte, le meurtre de Shimaa El-Sabbagh a choqué, entre autres, l’opposition de gauche. Les réseaux sociaux l’ont largement commenté. Plusieurs Facebookiens ont créé des pages dédiées à ce drame. Ils ont également utilisé le hashtag #shaimaa_sabagh pour dénoncer la brutalité policière.

Le lendemain du meurtre, des centaines d’Égyptiens ont assisté à ses funérailles à Alexandrie. Le 29 janvier, des dizaines d’Égyptiennes ont manifesté, durant une heure, à l’endroit où Shimaa a été tuée. Elles ont à cette occasion dénoncé la police et ses méthodes musclées et réclamé la tête du ministre de l’intérieur et la fin du pouvoir autoritaire. Elles n’ont pas cru les protestations policières d’innocence du meurtre de la militante socialiste. Des contre-manifestants et partisans du président Sissi voulaient en découdre avec elles. Mais, un cordon policier séparait les deux parties

Le tollé suscité à travers le monde par le meurtre de Mme El-Sabbagh a mis les autorités égyptiennes sur la défensive et les a obligé à réagir.

La police a nié catégoriquement toute implication dans le meurtre de la militante de l’APS (Dépêche de l’AP, 28 janvier 2015). Elle a également arrêté le chef de ce parti progressiste et son vice-président, Zohdi El-Shamy. Elle a "soupçonné" (sic) le premier de l’assassinat de la dirigeante socialiste et le second d’implication dans ce meurtre (Ahram Oneline, 1 février). Pour mieux apprécier le geste de la police, rappelons que M. Shamy s’était rendu de son propre chef aux bureaux du procureur pour témoigner de ce qui s’était passé. Combien était sa surprise d’apprendre qu’il était lui aussi après coup "soupçonné" d’implication dans le meurtre de sa camarade. Trois autres témoins parmi leurs camarades ont été eux aussi arrêtés et accusés cette fois d’agression de policiers et de participation à une manifestation non autorisée. L’arrestation de ces militants a tout l’air d’une tentative d’intimidation pour les dissuader de témoigner contre la police.

Au lieu de se vouer vaincu, l’APS a non seulement contesté la version officielle, mais également accusé un des membres de la police de l’assassinat de Mme Sabbagh et à cet effet porté plainte contre le ministère de l’intérieur. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont elles aussi mis en doute la version des autorités.

Le ministre de l’intérieur, Mohamed Ibrahim, a pour sa part nié tout usage d’armes pour disperser les manifestants. Un de ses subordonnés, Abdelfattah Osman, est allé jusqu’à nier l’usage par la police du type de projectile qui a causé la mort de la dirigeante socialiste ou de tout autre type d’armes: aucune ''arme qu’il s’agisse de fusils à chevrotine ou à balles de caoutchouc n’a été utilisée'' et a déclaré qu’il ''n’y a eu que deux tirs de gaz lacrymogènes'' (AFP, 24 janvier). Un autre de ses hauts fonctionnaires est de son côté allé jusqu’à mettre en doute l’authenticité des images de la vidéo où on voit deux policiers masqués et qui pointent dans la direction de la militante avant de tirer après qu’on leur ait intimé l’ordre de le faire.

N’en déplaise à M. Osman, les images et les vidéos de la répression de la manifestation du 24 janvier démentent catégoriquement ses prétentions. On voit, à titre d’exemple, l’époux de Shimaa El-Sabbagh, ensanglantée, la rattrapant, après avoir été touchée par balle. Sans oublier ces membres des forces de l’ordre masqués de noir tirer en direction de la foule. L’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch a elle aussi contesté la version du ministère de l’intérieur.

Devant les doutes cultivés à domicile et à l’étranger à propos de la version de la police et du ministère de l’intérieur du déroulement des événements, le ministère des affaires étrangères n’a pas caché son mécontentement et son premier ministre Ibrahim Mahlab a déclaré qu’une enquête sur la mort de la dirigeante socialiste a été ouverte et que ''qui que ce soit ayant commis une erreur sera puni''. Mais, le doute sur la sincérité des intentions des autorités demeure entier.

***

Le sort tragique de Shimaa El-Sabbagh illustre ce qu’il est advenu de la Révolution du 25 janvier. Une page historique que le régime Sissi semble vouloir à tout prix tourner et au plus vite. C’est aussi un message adressé à ce qui reste du camp révolutionnaire dans ce pays pour qu’il se résigne à la restauration du régime autoritaire. C’est enfin un indice qui ne trompe pas du renouement de la police avec ses réflexes liberticides de l’ère Moubarak, les mêmes pratiques qui étaient largement dénoncées en Égypte, avant de servir de catalyseur à la Révolution du 25 janvier.

15 février 2015



* Les derniers instants de vie de Shimaa El-Sabbagh / Crédit de l'image: sa page Facebook.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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