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Le blogueur saoudien Raïf Badawi paye le prix de ses idées libérales

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’Arabie saoudite a mauvaise presse quand il est question par exemple des droits humains. Toute critique du régime autoritaire en place ou de la mainmise des religieux sur le pays est sévèrement réprimée. Le calvaire de Raïf Badawi est fort éloquent à ce propos.

Raïf Badawi est un blogueur saoudien. Il était chroniqueur au journal  "Al-Jazira". Il est père de trois enfants. Il est né en 1984. En 2008, il avait 24 ans au moment du lancement (avec le concours de la féministe Chammari) du "Free Saudi Liberals". Il s’agit d’un site web de débat libre, entre autres, du rôle de la religion et de la politique dans la vie quotidienne des Saoudiens. Un moyen pour son administrateur de faire évoluer les mentalités et réduire l’emprise de l’establishment religieux dans l’espace public. Si la tolérance religieuse en Arabie saoudite était un des thèmes du site libéral, il n’a jamais été question pour M. Badawi d’insulter l’islam.

En prison pour opinions libérales

Dans un pays où la légitimité du pouvoir politique des Al Saoud est d’essence religieuse, il fallait être naïf ou inconscient pour imaginer que les salafistes wahhabites, qui contrôlent différentes institutions de l’État, ne réagiraient pas à son appel à l’égalité des croyances ou à la liberté de religion alors que pour eux l’islam est supérieur à toutes les autres religions ou systèmes de croyance. C’était donc juste une question de temps avant que le blogueur ne tombe entre leurs griffes.

En 2008, Raïf Badawi a été arrêté une première fois durant une journée pour interrogatoire relativement à son site web. L’année suivante, on lui a interdit de quitter le territoire et on a gelé ses comptes bancaires. Sa belle-famille a tenté de le faire divorcer de sa femme.

En mars 2012, suite à la publication par M. Badawi d’un article, le cheikh Abdulrahman Al-Barrak, un éminent religieux, l’a qualifié d’"apostat" dans une fatwa (avis religieux). Comme l’a expliqué à Tolerance.ca Ensaf Haidar, c’est à partir de ce moment que "le courant islamiste a accentué la pression" sur son époux et également sur les autorités pour qu’elles l’arrêtent. Ce sera chose faite le 17 juin 2012.

M. Badawi a donc été arrêté. Pour une seconde fois. Cette fois, il a été jeté en prison pour "adoption de la pensée libérale et insulte à l’islam", selon Mme Haidar. Son procès s’est déroulé devant le Tribunal de district de Djedda. Il a été entaché d’irrégularités. Le juge chargé dans un premier temps de l’examen de cette affaire a été remplacé par un autre qui n’était pas (ou n’avait pas l’air) impartial.

Le blogueur a été accusé, entre autres, de tourner en dérision les autorités religieuses du pays. Parmi les preuves retenues contre lui, on trouve un simple "Like" d’une page Facebook du nom de "Arab Christians" et le fait que son site n’avait pas supprimé plusieurs articles et commentaires publiés par d’autres personnes et jugés insultants pour l'islam.

Le 17 décembre, le Tribunal de district de Djedda a renvoyé l’affaire devant le Tribunal général, tout en recommandant que l’accusé soit jugé pour "apostasie" et condamné à mort s’il ne "se repentait pas devant Dieu" et "ne renonçait pas à ses idées libérales". Un juge de cette cour a, le 21 janvier 2013, renvoyé la cause devant le Tribunal de district en motivant sa décision par l’incompétence de sa juridiction et le fait que l’accusé n’était pas coupable d’"apostasie" puisqu’il avait récité devant lui la profession de foi musulmane et n’avait pas insulté l’islam. L’accusation d’"apostasie" a donc été retirée de son dossier, selon sa femme Ensaf. Mais, le procureur général ne l’a pas entendu de cette oreille.

En juillet, M. Badawi a été reconnu coupable de "violation de la loi de 2007 sur la cybercriminalité" et "d’insulte à l’islam". Deux chefs d’accusation qui lui ont valu en août une condamnation en première instance à 7 ans de prison ferme (cinq pour "insulte à l’islam" et deux autres pour insulte à la Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice) et 600 coups de fouet. Sans oublier les trois mois supplémentaires de prison pour "désobéissance parentale". À ce propos, le propre père de M. Badawi a condamné les déclarations de son fils Raïf et son site web à l’antenne d’une station de télévision.

M. Badawi est alors allé en appel avec le risque d’être condamné cette fois à la peine capitale pour "apostasie". Son avocat et beau-frère, Waleed Abu Al-Khair, n’était pas à ses côtés à cette occasion. Ce juriste et défenseur des droits humains a été lui aussi arrêté et détenu dans une prison à Riyad en attendant que la Cour criminelle spéciale se prononce sur son sort. Cette institution chargée des questions liées à la lutte contre le terrorisme devait se prononcer à son sujet sur trois allégations: "rupture du lien d’allégeance le liant au roi (Abdallah)", "la provocation de l’hostilité d’organisations internationales vis-à-vis de (son) pays" et la "création d’une organisation non autorisée". C’est dire à la fois la colère des autorités saoudiennes contre l’avocat de M. Badawi pour son rôle dans l’alerte de l’opinion internationale sur le cas de son client et leur embarras et nervosité face à la mobilisation internationale en faveur de sa libération. Il a finalement été condamné à 15 ans de prison.

En novembre 2014, M. Badawi a été condamné à "dix ans de prison ferme, 1000 coups de fouet répartis sur 20 semaines, une amende de 266 000 dollars américains, et une interdiction de voyage et d’écriture de dix ans à l’expiration de sa peine de prison", selon Mme Haidar. Le site "Free Saudi Liberals" a été fermé sur ordre judiciaire.

La femme et les enfants de Raïf Badawi ont été des victimes collatérales de sa persécution. On a voulu la faire divorcer de son mari et lui retirer la garde de leurs enfants. Une situation intenable qui l’a forcé à partir d’abord au Liban puis en Égypte avant de retrouver ensuite asile à Sherbrooke, au Canada, en 2013.

Les médias saoudiens officiels ont parlé de l’affaire de M. Badawi. Des milieux ultraconservateurs n’ont pas hésité à se servir de cette tribune pour tenter "pour des raisons idéologiques, de salir sa réputation auprès de l’opinion publique saoudienne", selon Mme Haidar.

Riyad sous fortes pressions internationales

Les poursuites judiciaires engagées contre Raïf Badawi ont suscité à la fois tollé et mobilisation aux quatre coins du monde. Pour lui exprimer son soutien, Reporters sans frontières lui a octroyé en 2014 son prix "Netizen pour la liberté de la presse". PEN Canada lui a de son côté décerné la même année le "One Humanity Award". En ce début de l’année 2015, le blogueur a aussi reçu l'"Aikenhead Award" de la Scottish Secular Society.

Les poursuites et la condamnation de M. Badawi ont indigné nombre d’organisations internationales de défense des droits humains. Amnistie Internationale s’est investie dans son dossier. Elle en a fait un prisonnier d’opinion. Elle a lancé une pétition pour sa libération. Elle a aussi été à l’origine et à l’avant-garde de plusieurs initiatives de lobbying et de mobilisation citoyenne, dont des vigiles devant des représentations diplomatiques saoudiennes, entre autres, à Ottawa, Berlin, Paris, La Haye ou Tunis.

Les réseaux sociaux se sont eux aussi mis de la partie. Plusieurs pages Facebook ont rapidement vu le jour. Un hashtag et une banderole en plusieurs langues avec le slogan "Je suis Raïf Badawi" se sont répandus comme une trainée de poudre sur Facebook et Twitter.

Les prix prestigieux reçus par Raïf Badawi et les différentes formes de mobilisation en faveur de sa libération ont contribué à la sensibilisation de l’opinion publique internationale à sa cause et à l’accentuation de la pression sur Riyad. Mais, pour donner des gages à sa base ultraconservatrice, le pouvoir saoudien a cru devoir y résister.

Le vendredi 9 janvier, soit deux jours après la condamnation par Riyad de l’attaque terroriste contre le journal satirique français "Charlie Hebdo", M. Badawi a reçu 50 coups de fouet devant une foule rassemblée après la grande prière hebdomadaire devant la mosquée al-Jafali à Djeddah. Cette séance a duré un quart d’heure.

Cette séance de flagellation publique a servi de catalyseur pour la mobilisation d’une opinion publique internationale horrifiée par ce traitement cruel. À Sherbrooke, on a à plusieurs reprises manifesté devant l’hôtel de ville. Nombre de vigiles de sympathie ont été tenues dans plusieurs villes du Québec et devant l’Assemblée nationale.

À propos de la flagellation de M. Badawi, les États-Unis ont parlé d’une "punition inhumaine" quand l’Union européenne l’a jugé "inacceptable" et ont tous les deux demandé à l’Arabie saoudite de l’annuler. La Norvège, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et la Suisse ont eux aussi apporté leur soutien au blogueur. Le 15 janvier, le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme, le Jordanien Zeid Ra'ad Al Hussein, a parlé de son côté d’une "forme de châtiment cruel et inhumain" et déclaré qu’une "telle punition est interdite par le droit international des droits de l'homme, notamment par la Convention contre la torture que l'Arabie saoudite a ratifiée". Il a saisi cette occasion pour demander au roi Abdallah d’"exercer son pouvoir pour arrêter la flagellation publique en pardonnant M. Badawi, et à examiner d'urgence ce type de sanction extrêmement sévère." Le premier ministre Couillard a quant à lui informé l'ambassadeur saoudien que le Québec était prêt à accueillir le blogueur s'il était libéré.

Après avoir observé une certaine discrétion, le gouvernement conservateur canadien a dû revoir son approche. Objet de vives critiques au pays de la part d’Amnistie Internationale, de l’opposition officielle néodémocrate, du Parti québécois, de Québec solidaire, de l'Union des écrivains du Québec, de la CSN…, le cabinet Harper ne pouvait plus se réfugier derrière l’argument légal voulant qu’il n’y peut rien puisque le blogueur n’est pas citoyen canadien. Le 14 janvier, soit 48 heures avant que l’on inflige au Saoudien la deuxième tranche de 50 coups de fouet, le ministre des affaires étrangères s’est déclaré, dans un communiqué, "vivement préoccupé par la flagellation publique" de M. Badawi et dénoncé une "violation de la dignité humaine et de la liberté d'expression". John Baird a également appelé Riyad à "la clémence dans cette affaire". Le 22 janvier, il a rencontré au Forum économique mondial à Davos le prince Turki Al-Fayçal. Ce proche collaborateur du roi Abdallah et ami de la famille Bush était il y a quelques années chef des services secrets saoudiens et ambassadeur de son pays à Washington.

C’est dans ce contexte de fortes pressions internationales que les autorités ont suspendu pour "raisons de santé" la tranche des 50 coups de fouet qu’elles voulaient infliger à M. Badawi le vendredi 16 janvier.

Comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, le dossier de M. Badawi a été renvoyé par le Tribunal royal à l’examen de la Cour suprême de l’Arabie saoudite. Cette décision redonne de l’espoir aux soutiens du blogueur et permet en même temps à Riyad de gagner du temps, tout en sauvant la face.

***

Avec la succession monarchique à Riyad, plusieurs espèrent voir Raïf Badawi de nouveau libre. Le roi Salman peut le gracier. Les pressions diplomatiques peuvent accélérer la prise de cette décision. Une autre voie existe et a plusieurs avantages pour le nouveau monarque. La Cour suprême saoudienne pourrait se servir des nombreuses irrégularités de la procédure judiciaire et du fait que le blogueur n’a jamais renié l’islam comme religion pour casser sa condamnation et prononcer sa libération. Cette approche légaliste ferait passer le nouveau roi pour une personne respectueuse du processus légal. Ensuite, il n’aurait pas aux yeux de son opinion l’air de céder à la pression occidentale. Enfin, il ferait l’économie de pressions diplomatiques de plus en plus fortes de la part de pays alliés au moment où l’Arabie saoudite fait face à une situation régionale extrêmement difficile.

26 janvier 2015



* La photo de Doudi, fils de Raïf Badawi/Crédit de l'image: la page Facebook d'Ensaf Haidar.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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