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Al-Qaïda au Maghreb islamique libère le Français Serge Lazarevic

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Enlever des otages occidentaux est une activité très lucrative. Plusieurs groupes avec différents agendas ou motivations s’y livrent au quatre coins du monde. En plus de rapporter gros au grand banditisme, la prise d’otages permet aux groupes terroristes de financer en partie leurs activités criminelles et, plus important encore, de se faire de la publicité, au-delà de l'Afrique.

La zone sahélienne est le ventre mou de l’Afrique de l’Ouest. C’est la plaque tournante de trafics de tout genre. Ici, la frontière est une notion abstraite pour plusieurs et elle est poreuse. Une situation dont profite un réseau terroriste comme Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) pour, entre autres, faire commerce de prises d’otages de préférence occidentaux. Serge Lazarevic est une des nombreuses victimes françaises de cette stratégie cynique.

"La France n'a plus aucun otage"

Serge Lazarevic est un Français d’origine serbe. Il est né à Belgrade le 18 juin 1963. Il a travaillé dans le secteur de la sécurité dans la capitale française avant d’œuvrer comme chef de chantier dans le domaine de la construction.

Le 24 novembre 2011, Serge Lazarevic se trouvait avec son compatriote Philippe Verdon dans un hôtel de Hombori, une petite ville du centre du Mali. Les deux hommes étaient en voyage d'affaires. Ils travaillaient sur un projet de cimenterie dans la région. Ils ont été capturés par le gérant de leur hôtel et organisateur présumé de l'enlèvement, un dénommé Mohammed Ali Ag Wadossene (22 ans), son demi-frère et guide Heiba Ag Acherif et des complices. Les deux demi-frères sont d'anciens soldats de la Garde nationale malienne, originaires de Kidal et proches d’AQMI par le truchement d'un de leurs oncles, Sedane Ag Hita. Ils avaient repérés les Français avant de se lier à eux et de les kidnapper. Ils les ont livrés à AQMI. Il n’a pas fallu longtemps aux services secrets français avant de retrouver la piste des kidnappeurs. Le 10 décembre, les autorités maliennes les ont arrêtés à Gao et accusé de ''terrorisme, d'association de malfaiteurs, de prise d'otages et de séquestration.'' Ils ont été incarcérés après avoir reconnu les faits.

Le 9 décembre 2011, AQMI a revendiqué les deux enlèvements.

Il fallait attendre jusqu’au 14 avril 2012 pour qu’enfin AQMI diffuse une première vidéo des deux otages. Une façon pour le réseau terroriste de transmettre le message à leurs familles qu’ils sont encore en vie et d’exercer de fortes pressions sur l’État français.

Le 15 juillet 2013, la dépouille de Philippe Verdon est retrouvée au Mali. Il aurait été exécuté en mars, selon une déclaration faite par un anonyme à l’Agence Nouakchott Information, en réaction à l’opération Serval, le nom donné à l'intervention des forces françaises au nord du Mali contre AQMI. Mais, aucune nouvelle du sort du second otage français n'a filtré.

Dans une vidéo diffusée le 3 juin 2014 par la chaîne de télévision arabe Al-Ane (''Maintenant'') à Dubaï, l’otage s’est adressé directement au président français pour lui demander d’agir pour sa libération.

Le 17 novembre, une maison de propagande proche des groupes terroristes jihadistes, ''Andalous pour la production de l’information'', a diffusé pour le compte d'AQMI une nouvelle vidéo de moins de quatre minutes. L’occasion pour l’otage de déclarer qu’il "est malade" et que sa ''vie est en danger depuis l’intervention française en Irak'' et de lancer un appel à François Hollande lui demandant "de tout faire pour obtenir (sa) libération". L’occasion aussi pour AQMI de fournir aux parties avec lesquelles il négociait une preuve que l’otage était encore en vie.

Le 9 décembre, François Hollande en personne a tenu à annoncer la nouvelle de libération de M. Lazarevic et son intention de l’accueillir à son retour dans son pays. Une libération qui est survenue après une captivité de 1111 jours. Elle a été saluée par les membres de la classe politique, tous bords confondus. Le lendemain, il a été accueilli à la base aérienne de Vélizy-Villacoublay, près de Paris, par le président français et son ministre de la défense, Jean Le Drian.

Contrepartie de la libération du ''dernier otage'' de la France

Selon François Hollande, Serge Lazarevic est le dernier otage de la France dans le monde.

Cette fois aussi, la question de la contrepartie de la libération de l’ex-otage n’a pas été balayée au-dessous du tapis. Mais, le gouvernement n’a fourni aucun détail et s’est réfugié derrière l’antienne qui veut que la France ne verse pas directement de rançon aux preneurs d'otages. Mais, cette politique n’avait pas empêché dans le passé des tierce-parties, dont des États arabes comme le Qatar, de payer des rançons aux ravisseurs d'otages français. Une politique condamnée par des pays comme les États-Unis et la Grande-Bretagne.

La France a attribué la libération de l’ex-otage à des ''efforts intenses'' (de la française DGSE, ndlr) et des autorités maliennes et nigériennes et les en a remercié.

Ce sont les autorités de Niamey qui ont conduit les négociations pour le compte de la France. Le Touareg nigérien Mohamed Akotey était l’homme de cette mission, lui qui avait l’année dernière négocié la libération, le 29 octobre 2013, des quatre otages d’Arlit et employés du géant français du nucléaire Areva. Pour mener à bien sa mission, M. Akotey s’est appuyé, de ses propres dires, sur "un très grand nombre d'acteurs, qui m'ont aidé directement ou indirectement. Certains d'entre eux appartiennent au HCUA [Haut-Conseil pour l'unité de l'Azawad, ndlr], un ou deux au MNLA [Mouvement national de libération de l'Azawad], d'autres à Ansar-Dine ou à AQMI. (…) Aussi, des cousins à moi qui m'ont épaulé sur le chemin" (Cf. L’entrevue qu’il a accordée à Vincent Hugueux, L’Express, 10 décembre 2014). Autrement dit: les négociations se sont déroulées entre Touaregs.

Si M. Akotey a affirmé que c’est lui qui avait négocié avec AQMI la libération de l’ex-otage français, la version rapportée par le correspond de RFI à Bamako veut que c’est Ibrahim Ag Inawelan, dit Ibrahim Bina, un lieutenant du fondateur touareg d'Ansar-Dine, Iyad Ag Ghali, qui avait fait la navette entre le médiateur et les ravisseurs et non Mohamed Akotey, et donc c’est à lui que reviendrait le rôle clé dans le dénouement heureux de cette prise d’otage. Cette seconde version est moins convaincante que la première puisque seul celui qui avait l'oreille d'un État impliqué dans les négociations pouvait apporter la garantie de résultat auprès des ravisseurs de M. Lazarevic et pouvait donc conclure un accord avec eux. Sans oublier un fait de taille: l'homme de Niamey avait déjà fait ses preuves un an auparavant dans le même type de négociations avec AQMI.

Pour obtenir la libération de Serge Lazarevic, Bamako a dû se plier à une partie des exigences de ses ravisseurs, à savoir l’élargissement de ses deux kidnappeurs et de deux autres personnes liés à AQMI et auteurs présumés, selon l'association malienne des droits de l'homme, de graves violations de droits humains au Mali: le Tunisien Oussama Ben Gouzzi et le Sahraoui Habib Ould Mahouloud. Bamako s’est donc, de l’aveu d’officiels maliens, rendue à la demande française. D’ailleurs, un ministre malien de passage à Paris l’a confirmé jeudi à l’antenne de l’émission de nouvelles de fin de soirée à TV5-Afrique.

Si les Français se sont réjouis de la nouvelle de libération de leur compatriote, la ''Fédération internationale des ligues des droits de l'homme'' et des ONG de la société civile au Mali et au Niger, dont ''l'Association malienne des droits de l'homme'', la section malienne d'Amnesty International, le ''Collectif des organisations de défense des droits de l’homme et de la démocratie'' et le ''Comité d’orientation, de défense et de sauvegarde des acquis démocratiques'', se sont dits "indignées" de l’élargissement des détenus jihadistes car cela encouragerait d’autres prises d’otages et permettrait aux kidnappeurs éventuels d’estimer que somme toute ils finiraient toujours par s’en sortir et aux chefs de leurs organisations terroristes ou de grand banditisme de devenir des recours et donc des arbitres du jeu.

***

Ce n’est pas la première fois que la France exerce de fortes pressions sur les autorités maliennes pour qu’elles élargissent des preneurs d’otages en échange de la libération de ses ressortissants et que celles-ci s’exécutent. C’est ainsi que François Pierre Camatte avait été libéré en 2010 des mains d’AQMI en échange de quatre terroristes, dont un Algérien et un Mauritanien. À l’époque, l’Algérie et la Mauritanie l'avaient mal pris au point de rappeler leur ambassadeur à Bamako. D’un autre côté, déclarer lutter contre les terroristes et en même temps favoriser leur libération envoie un message contradictoire et c'est un appel d'air à d'autres prises d'otages français dans cette partie de l'Afrique et ailleurs.

12 décembre 2014



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L'ex-otage Serge Lazarevic en compagnie du président François Hollande / Crédit: www.elysee.fr




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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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