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Youssef Qaradawi dans le collimateur d’Abdel Fattah El-Sissi

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le passage de témoin à Doha entre le cheikh Hamad Al Thani et son fils Tamim s’est révélé une mauvaise nouvelle pour les Frères musulmans. Après avoir été bien accueillis par le premier, le second a invité plusieurs des leurs à quitter son pays. Un geste lié au virage contrarié d’une diplomatie qatarie en quête de normalisation de ses relations avec son puissant voisin saoudien.

Depuis la destitution de l’islamiste Mohamed Morsi, le premier président civil et élu démocratiquement de l’histoire de l’Égypte, l’ancien chef des forces armées et actuel président, Abdel Fattah El-Sissi, s’est lancé dans une chasse aux sorcières contre, entre autres, les Frères musulmans. Même ceux d’entre eux qui sont installés depuis longtemps à l’étranger savent qu’ils ne sont plus à l’abri d’éventuelles poursuites.

Le prédicateur du Qatar sur la liste rouge d’Interpol

Youssef Al-Qaradawi est âgé de 88 ans. C’est l’un des prêcheurs les plus connus du monde arabe et le président de l’Union internationale des oulémas musulmans. Il est également une des vedettes du réseau de télévision arabe Al-Jazeera. Il est controversé et a au fil du temps perdu, dans une certaine mesure, le sens des réalités. Plusieurs pays occidentaux, États-Unis en tête, lui ont interdit l’accès à leur territoire.

Ses relations avec les régimes politiques successifs de son Égypte natale n’ont jamais été de tout repos. Ses liens avec la confrérie des Frères musulmans l’ont mené en prison à trois reprise, une première fois en 1949, sous la monarchie de Farouk, puis deux fois, en 1956 et 1963, sous la République de Gamal Abdel Nasser. D’ailleurs, celui-ci lui a retiré sa nationalité. Le jeune Qatar, en manque cruel de cadres locaux dans tous les domaines, lui a alors ouvert ses portes avant de le naturaliser au cours des années 1970. Cette sollicitude était donc bien avant la création du réseau Al-Jazeera et la diffusion, durant 18 ans, par cette chaîne de son émission-phare "La charia et la vie" qui l’a fait connaître auprès du grand public.

Il a dû attendre le déclenchement de la révolution du 25 janvier pour pouvoir enfin remettre les pieds dans son pays d’origine. Il en a profité pour aller à la place Tahrir le 28 février 2011 et guider la prière du vendredi. Une façon d’apporter son appui à ce qui s’y passait.

Cette figure éminente des Frères musulmans n’a pas apprécié de voir le président islamiste Morsi démis de ses fonctions par l’homme du coup du 3 juillet, Abdel Fattah El-Sissi. D'où sa demande à la population de le soutenir jusqu’à sa remise au pouvoir. Plus de 1400 manifestants islamistes opposés à cette destitution ont été tués par la police et l'armée. Plus de 15 000 frères musulmans ou sympathisants ont été emprisonnés. Le prédicateur cathodique a également appelé les électeurs à boycotter l’élection présidentielle du mois de mai. Mais, le général a été élu et des centaines de partisans de Mohamed Morsi ont été condamnés à mort dans des procès de masse expéditifs. Le président destitué a été lui aussi condamné à la peine capitale. La quasi-totalité des dirigeants islamistes sont derrière les barreaux et encourent la peine de mort dans divers procès. La confrérie islamiste a été déclarée organisation terroriste et dissoute, ses biens confisqués et sa vitrine politique interdite.

M. Qaradawi a été à son tour jugé et condamné à la réclusion criminelle dans un procès in absentia. Il a été condamné à la base des allégations suivantes: vandalisme, incendie volontaire et vol, incitation et assistance à la commission de meurtre et aide à l’évasion de détenus islamistes d’une prison où ils se trouvaient à l’époque de la révolution. Le président destitué faisait d’ailleurs partie de ces fugitifs. Suite à ce procès, le procureur général égyptien Hisham Barakat a, en décembre 2013, demandé à Interpol d’arrêter le prédicateur égypto-qatarien et de le remettre aux autorités de son pays d'origine pour qu’il purge sa peine dans une prison égyptienne.

M. Qaradawi n'a pas hésité à qualifier de "honteuse" la décision de la justice égyptienne de blanchir Hosni Moubarak, un président chassé du pouvoir par le soulèvement du 25 janvier.

Avec ces déclarations hostiles au nouvel homme fort du Caire et sa condamnation à la prison in absentia, Youssef Al-Qaradawi s’est donc retrouvé, non sans l’avoir cherché, dans le collimateur du régime Sissi. Ce n’était donc que question de temps avant de faire à son tour face à la musique.

C’est chose à faite le vendredi 5 décembre. Interpol a finalement mis son nom sur sa liste rouge des personnes recherchées et demandé aux corps policiers de ses 190 États membres de l’arrêter. Pour se justifier, l’institution policière internationale a repris les chefs d’accusation de la justice égyptienne.

Un caillou dans la chaussure du prince Tamim

En 2013, le Qatar a réussi en douceur sa succession à la tête du pays. Le cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani (1952-) a abdiqué pour permettre à son fils Tamim (1980-) de lui succéder. Depuis, l’ambiance à Doha n’a cessé d’évoluer.

Contrairement à son ambitieux prédécesseur, le nouveau dirigeant a cherché à calmer le jeu avec son puissant voisin saoudien. Mais, pour s’acheter ses bonnes grâces, il fallait donner des gages, entre autres, dans le dossier des Frères musulmans. Son père s’en était servi comme outil de son soft power à l’adresse du monde arabe. L’appui à leur gouvernement au Caire indisposait Riyad et ses alliés du Conseil de coopération du Golfe (CCG), les Émirats arabes unis en tête. Il fallait donc pour le fils rompre avec eux, du moins prendre ses distances avec eux, pour pouvoir espérer enterrer la hache de guerre froide déclarée contre son pays. Sept dirigeants des Frères musulmans qui avaient fui à Doha pour échapper à la répression du régime Sissi ont été, en mois de septembre dernier, invités à quitter son territoire. Fort des pressions de Riyad, Le Caire a demandé en février l’extradition de M. Qaradawi. Une demande restée à ce jour lettre morte.

Au lieu de prendre acte des changements survenus à Doha et de l’intérêt de ce pays, le prédicateur d’Al-Jazeera a préféré passer outre. Son aveuglement volontaire lui a joué des tours et en a fait un prisonnier de ses déclarations controversées et tranchées. C’est dire l’ampleur de sa perte du sens des réalités et de son arrogance. Il est donc au bout du compte devenu un poids mort pour la diplomatie de ce petit émirat alors qu’il était dans le passé un des instruments de son soft power.

***

Maintenant qu’Interpol s’est mêlée du contentieux entre le régime Sissi et Youssef Qaradawi, la question est de savoir ce que fera le Qatar de cette figure idéologique éminente des Frères musulmans et naturalisé qatari. Le livrera-t-il au maître du Caire ou se contentera-t-il de lui faire comprendre les vertus de la modération ou encore l’invitera-t-il à aller ailleurs? Et que fera le premier concerné? Retrouvera-t-il rapidement le sens des réalités ou au contraire préférera-t-il de ne pas tenir compte de l’intérêt de son pays d’adoption et s’enfermer dans une posture idéologique tranchée?

8 décembre 2014



* Youssef Qaradawi / Source de l'image: www.interpol.int


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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