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Le régime Sissi réécrit l’histoire de la révolte du 25 janvier

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Contrairement aux apparences d’alors, ce qui avait l’air d’un soulèvement populaire spontané contre le président islamiste Morsi s’est plus tard révélé être en fait une mobilisation bien encadrée par l’État profond. Depuis, la restauration de ''l’Ancien régime'' est en marche en Égypte et les contre-révolutionnaires ne sont pas prêts de s’arrêter en si bon chemin.

Hosni Moubarak (1928-) a dirigé l’Égypte d’une main de fer. Il a conservé le pouvoir durant 30 ans. Un long règne au cours duquel le pays n’a cessé de décliner. Au crépuscule de sa vie, l’ancien raïs voulait transmettre le pouvoir à son fils Gamal. Mais, c’était sans compter avec la ''divine surprise'' du Printemps arabe.

Le régime Sissi blanchit l’ex-président Moubarak

Après la chute du régime Ben Ali à Tunis, le vent du Printemps arabe a aussi soufflé sur le Caire. La jeunesse égyptienne a cru que c’était au tour de son pays d’embrasser la liberté. Mais, l’autocrate cairote ne l’entendait pas de cette oreille. Il semblait prêt à faire usage de la force et donc de faire couler du sang pour conserver le pouvoir.

Le refus du raïs de quitter le pouvoir a irrité la rue. La coalition de son opposition s’est alors diversifiée. Au lieu de faire céder les manifestants de l’emblématique place Tahrir, la répression n’a fait que les galvaniser. D’ailleurs, le meurtre de 846 manifestants lors du soulèvement populaire de 2011 n’a fait qu’aggraver le cas du potentat. Il a tellement rendu ainsi sa position vulnérable qu’il ne pouvait que partir. De guerre lasse, Hosni Moubarak a cédé après 18 jours de manifestations monstres. Il a le 11 février 2011 démissionné de son poste. Un Conseil de transition s’est dépêché de prendre le contrôle de la transition avant qu’elle n’échappe aux militaires.

Le 10 avril, deux enquêtes ont été ouvertes contre Hosni Moubarak. La première portant sur sa responsabilité dans le meurtre de 846 manifestants durant le soulèvement. La seconde pour corruption. Deux jours plus tard, son interrogatoire a débuté. Il a été mis en détention préventive pour la durée de la poursuite.

Son procès pour meurtre et tentative de meurtre sur des manifestants, abus de pouvoir et de biens sociaux et atteinte aux intérêts de l’État au cours du soulèvement s’est ouvert le 3 août 2011 au Caire dans une académie de police. Il savait qu’il risquait la peine de mort s’il était reconnu coupable. Il a alors plaidé non coupable à ces chefs d’accusation. Le 5 janvier 2012, il a comparu.

Le procureur en chef Moustafa Souleiman lui a reproché, ainsi qu’à ses co-accusés, d'avoir ordonné à la police de réprimer le soulèvement populaire de 2011, ce qui a fait 846 morts. Selon lui, ils ont, le 27 janvier, autorisé les forces de sécurité à faire usage de munitions réelles contre les manifestants. Il a donc demandé au juge, entre autres, de condamner l'ex-raïs à la peine de mort par pendaison pour meurtre avec préméditation.

Hosni Moubarak n’était pas seul dans le box des accusés puisqu’il était accompagné de sept de ses généraux: son ministre de l’intérieur, Habib El-Adly, et six hauts responsables de la police.

Le 2 juin, Hosni Moubarak a été, en première instance, condamné à la prison à vie. Cette sentence a été annulée pour des raisons techniques et l’affaire rejugée.

Si la justice a, le 21 août 2013, ordonné sa remise en liberté conditionnelle, il demeurait inculpé pour avoir ordonné le meurtre de 846 manifestants. Mais, c’était la quatrième fois qu’il en bénéficiait au motif qu’il a déjà effectué la période maximale de détention préventive.

L’ancien raïs a également été poursuivi pour corruption, cette fois en compagnie de ses deux fils, Alaa et Gamal.

Le 29 novembre 2014, le juge en chef Mahmoud Kamel El-Rashidi a abandonné les charges de complicité de meurtre des 846 manifestants contre Hosni Moubarak (86 ans). Son ancien ministre de l’intérieur Adly et les six anciens hauts responsables des services de sécurité de l’époque ont été eux aussi acquittés. La cour a également acquitté l’ancien raïs ainsi qu’un ancien ministre du pétrole des charges de corruption pour avoir autorisé des exportations de gaz naturel égyptien à Israël en dessous des prix du marché.

Le tribunal a aussi acquitté Alaa et Gamal Moubarak des chefs d'accusation de corruption qui pesaient contre eux, en raison de la prescription des faits.

Ces verdicts ont été ressentis par les familles et proches des victimes de la répression comme une trahison de la révolution et une seconde mort pour leurs bienaimés défunts partis dans la fleur de l’âge. Près de mille manifestants d’entre eux ont donc scandé des slogans antigouvernementaux et dénoncé les verdicts favorables à Hosni Moubarak et à ses collaborateurs. Mais, ces manifestants ne sont pas au bout de leur peine. Ayant déjà passé dans un hôpital militaire plus de trois ans de détention, soit la période requise, pour une affaire de détournement de fonds publics, il peut être libéré à tout moment.

Le président Sissi réhabilite le régime Moubarak

Ces verdicts sont en réalité politiques et dans un certain sens loin d’être surprenants.

Ils revisitent l’histoire de la révolution du 25 janvier pour la réécrire et tenter de refermer la parenthèse démocratique ouverte par elle. Ils s’inscrivent dans le cadre idéologique de l’Égypte d’Abdel Fattah El-Sissi. Cet ancien chef des renseignements militaires sous Moubarak est l’architecte de la destitution du premier président civil et démocratiquement élu de l’histoire du pays, l’islamiste Mohamed Morsi.

Ces verdicts représentent également l’épisode le plus récent du processus de restauration du régime autoritaire contre lequel les révolutionnaires de la place Tahrir s’étaient soulevés en 2011. Depuis le coup d’état du 3 juillet 2013 orchestré par l’ancien chef des forces armées Sissi et soutenu par un mouvement de mobilisation populaire encadré par l’État profond, la machine de répression s’est emballée. Le président Morsi a été chassé du pouvoir. Plus de 1400 manifestants islamistes ont été tués par la police et l'armée. Les défunts étaient hostiles à la destitution de celui qu’ils considéraient comme le président légitime du pays. Plus de 15 000 frères musulmans ou sympathisants ont été emprisonnés. Des centaines d’entre eux ont déjà été condamnés à mort dans des procès de masse expéditifs. Le président destitué et la quasi-totalité des dirigeants des Frères musulmans sont derrière les barreaux et encourent la peine de mort dans divers procès. La confrérie islamiste a été déclarée ''organisation terroriste'', ses activités interdites et ses biens confisqués en septembre 2013 et sa vitrine politique (Parti Liberté et Justice) fermée en 2014.

L’opposition laïque et de gauche n’a pas non plus eu grâce aux yeux du nouvel homme fort du pays. Plusieurs jeunes et figures des leurs ont été emprisonnés.

La reprise en main des médias d’État par l’État profond, la campagne systématique de médias privés contre les islamistes, l’état difficile de l’économie nationale et la multiplication d’actes terroristes contre l’appareil sécuritaire ont, en partie, contribué à réhabiliter le régime Moubarak et l’appareil sécuritaire dans une opinion publique lasse de près de quatre ans de violences, d’instabilité politique et de morosité économique. Le meurtre de plusieurs militaires et membres de la police notamment dans le Sinaï a traumatisé une opinion qui était déjà assez favorable à la répression des islamistes. Les protestations d’innocence de ces derniers ne l'ont pas convaincu de changer d'idée à leur propos.

Les médias d’État ou privés à la botte du nouveau pouvoir ont régulièrement martelé le même message quand il est question de la jeunesse révolutionnaire: c’est ''une cinquième colonne'' qui menace l’État dans son existence.

Plusieurs figures du régime Moubarak, ainsi que de sa brutalité, de sa prédation économique et de sa grande corruption, ont été relaxées quand ils n’ont pas effectué leur retour sur la scène politique. À titre d’exemple, l’actuel premier ministre d’Abdel Fattah El-Sissi est Ibrahim Mahlab (1949-). C’était un cadre du parti présidentiel, le PND que la justice a dissous après la chute de Hosni Moubarak. L'actuel président s’est également entouré de plusieurs anciens conseillers du président déchu.

Dans cette Égypte, la liberté de manifester contre le gouvernement n’a de facto plus droit de cité. Plusieurs journalistes étrangers ou binationaux ont été condamnés en 2014, parfois par contumace, à des peines de prison ferme. Les ONG irrécupérables sont constamment harcelés et 43 de leurs travailleurs ont été condamnés en 2013 sous prétexte de réception de financements étrangers.

***

Si Abdel Fattah El-Sissi a rétabli le régime déchu, il a en revanche poussé encore plus loin ses réflexes sécuritaires et liberticides. La décision de blanchir Hosni Moubarak et son cercle sécuritaire rapproché a l’ambition de faire comprendre à tout mécontent qu’il ne servirait à rien de s’essayer à l’opposition au régime autoritaire en place. Cette décision est également venue rappeler aux Égyptiens ce que les forces de la contre-révolution ont fait de leur rêve d’une nouvelle Égypte, une Égypte de liberté et de dignité. Plus alarmant encore: la dérive sécuritaire du régime en place et ses penchants en faveur du tout-répressif empêchent tout semblant de stabilité politique de prévaloir et éloignent l'afflux massif des investissements étrangers directs et des touristes et par conséquent plombent les chances de toute reprise économique durable. D'ailleurs, les pétrodollars saoudiens et émiratis n'irrigueront pas indéfiniment l'économie de l'Égypte et les Frères musulmans sont loin d'avoir dit leur dernier mot.

3 décembre 2014



* Image de la foule des manifestants rassemblés place Tahrir, 2 juillet 2011 / Source: www.wikipedia.org


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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