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La République islamique et le Blogfather d’Iran

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

En Iran, la dissidence n’a pas droit de cité. Ni dans la société ni sur Internet. Elle est considérée comme une menace sérieuse à la sécurité nationale. Tout "récalcitrant" court le risque de payer le prix de sa dissidence notamment sous forme d’une période plus ou moins longue d’incarcération dans de sinistres geôles de la République islamique.

La blogosphère dissidente n’a pas droit de cité en Iran. Plusieurs blogueurs ont eu à cet effet maille à partir avec les gardiens sourcilleux de la République islamique. Le père de la blogosphère iranienne en a fait lui aussi la douloureuse expérience.

Les mollahs et le Blogfather d'Iran

Hossein Derakhshan, alias "Hoder", est un universitaire canadien d’origine iranienne. Il est considéré comme le pionnier de la blogosphère (Blogfather) d'Iran.

"Hoder" est né en 1975 dans une famille proche des milieux conservateurs. Avant d’immigrer au Canada en 2001, il travaillait comme journaliste et blogueur. Il a plaidé dès la deuxième moitié des années 1990 en faveur de l’usage d’Internet au service des réformes sociales et politiques dans son pays d’origine.

À l’instar d’autres jeunes iraniens, il était sous le charme du président pragmatique Mohamed Khatami qui a été élu une première fois en 1997 et qui a quitté le pouvoir en 2005. Mais, chemin faisant, il s’est de plus en plus montré critique du ''mouvement vert'', un mouvement de contestation politique et social.

Il a commencé à travailler comme journaliste dans un titre réformateur: ''Asr-e-Azadegan'' où il traitait d’Internet. Une fois ce canard fermé, il a rejoint ''Hayat-e-No'' pour traiter encore une fois d’Internet et des nouvelles technologies de l’information. Son blog, "Sardabir: Khodam'' (Editor: Myself), lancé en septembre 2001 et rédigé en persan (et en anglais) est rapidement devenu le blog le plus consulté des blogs en persan. Mais, il est censuré en Iran depuis 2004. Pour encourager d’autres Iraniens à se lancer dans l’aventure des blogs, il a rédigé en persan un manuel de mode d’emploi. Succès quasi instantané! Un mois plus tard, plus de 100 blogs en persan ont vu le jour. Ils se comptent aujourd’hui en dizaines de milliers. D’où son titre mérité de the Blogfather.

Après son installation dans la métropole canadienne, il a publié dans son blog plusieurs articles critiques du régime des mollahs. Il a également collaboré à plusieurs grands médias internationaux, dont le Guardian, le New York Times, le Washington Post, Newsweek, l’International Herald Tribune, le Die Zeit, la BBC News, l’Open Democracy. Il a également donné plusieurs conférences publiques dans différents pays, dont les États-Unis et Israël, deux États considérés par la République islamique comme ''ennemis'' de l'Iran.

De retour en Iran en 2005 pour couvrir pour ses lecteurs l’élection présidentielle, "Hoder" est arrêté et interrogé durant deux jours par des agents du ministère du renseignement au sujet de ses contributions à Wikipédia en persan et de son blog. On l’a également obligé de signer une lettre toute prête d’excuse et d’autocritique. De retour au Canada, il a dévoilé le pot aux roses sur son blog.

En octobre 2008, il est retourné encore une fois dans son pays d’origine. Cette fois pour couvrir le 30e anniversaire de la révolution iranienne et l’élection présidentielle prévue en juin 2009.

Mais, les autorités l'ont arrêté le 1er novembre. Elles l’ont, dans un premier temps, accusé d’insultes à l’endroit des personnages cléricaux vénérés par le régime.

Sa visite à deux reprises, en 2006 et 2007, de "l’entité sioniste" n’a pas dû non plus arranger son cas. Téhéran ne devait pas voir d'un bon oeil son ambition de faire tomber le tabou sur Israël dans son pays et montrer aux Israéliens un autre visage de l’Iran et encore moins l'objectif politique affiché de son projet "TehrAviv" de promouvoir la paix et une compréhension mutuelle entre les deux pays comme moyen d'affaiblir leurs dirigeants radicaux.

Son procès a eu lieu le 23 juin 2010, soit presque deux ans après sa détention. Devant la Cour révolutionnaire de Téhéran, le procureur a requis la peine de mort pour l’accusé. Les charges pour lesquelles le juge Abolqasem Salavati l’a reconnu coupable sont: collaboration avec des pays ennemis (autrement dit espionnage pour le compte d’Israël), propagande contre le régime, insulte à l'islam et aux figures religieuses, promotion de groupes contre-révolutionnaires et création des sites immoraux. Il l’a condamné en septembre de la même année à 19 ans et demi de réclusion.

Tous des chefs d’accusation graves dans le pays des mollahs.

L’organisme Reporters sans frontières a dénoncé "une affaire montée de toute pièce" par une partie du pouvoir qui souhaitait faire du blogueur "un exemple".

La Cour d’Appel a confirmé en date du 7 juin 2011 cette condamnation.

Les appels du gouvernement conservateur canadien à sa libération sont restés lettre morte. Le même gouvernement qui a durci sa politique étrangère vis-à-vis de ce pays.

Mais, le 20 novembre 2014, une bonne nouvelle est parvenue de Téhéran. Hossein Derakhshan a bénéficié d'une grâce de l'Ayatollah Khamenei. Il a donc quitté la tristement célèbre prison d’Evin, après avoir purgé six années de sa peine. Il en a remercié à cette occasion le guide suprême de l’Iran.

***

Maintenant que Hossein Derakhshan est libre, on ne peut que s’en réjouir. Mais, cet arbre ne devrait pas cacher la forêt. En Iran, les violations des droits et libertés se poursuivent. Elles touchent différentes catégories sociales: femmes, minorités religieuses et ethniques et même de jeunes enfants. Manifester, d’une façon ou d’une autre, son opposition au régime autoritaire en place demeure intolérable pour ses sourcilleux gardiens. L’arrivée à la tête de la République islamique d’un nouveau président, Hassan Rohani, n’a rien changé à cette inquiétante situation.

3 décembre 2014



* L'image de Hossein Derakhshan.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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