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Maroc. Islamisme et laïcité peuvent-ils coexister ?

par
docteur en science politique ( lauréat de l'Université Paris I-Panthéon Sorbonne)

L’arrivée des islamistes au pouvoir en novembre 2011 témoigne de leur basculement d’une stratégie révolutionnaire vers un pragmatisme politique. Partisan d’une stratégie politique qui l’oppose au mouvement d’Al Adl Wal Ihssane (Justice et Bienfaisance), les islamistes du  Parti de la Justice et du Développement (PJD) se positionnent d’ores et déjà comme le porte-drapeau de l’islamisme et des islamistes modérés au Maroc.

 

Car, selon les propos de son fondateur Abdelkrim El Khatib, « le PJD  n’a rien de commun avec  le mouvement d’Al Adl Wal Ihssane. Al Adl Wal Ihssane qui ne reconnaît pas la Constitution du Maroc, il ne reconnaît pas l’allégeance au Souverain. Al Adl Wal Ihssane veut détruire la monarchie, alors que le PJD est pour la pérennité de la monarchie constitutionnelle ». Il convient ici de rappeler que la marginalisation d’Al Adl Wal Ihssane s’explique essentiellement par sa position politique qui conteste la légitimité religieuse de la monarchie.

En inscrivant son choix dans un agenda qui le distingue du mouvement d’Al Ad Wal Ihassane (Justice et Bienfaisance), le Parti de la Justice et du Développement considère la Commanderie des croyants comme le socle institutionnel.  Les islamistes du PJD ont, tout au long de leur cheminement, multiplié les gages de leur loyauté envers la monarchie et leur disposition à endosser le rôle des « islamistes défenseurs du trône ».  Ainsi, pour Abdellilah Benkirane, secrétaire général du PJD, « la centralité du régime monarchique au Maroc lui permet d’être l’un des éléments essentiels dans la stabilité politique et dans le développement et la modernisation du pays ». Les propos des dirigeants politiques du PJD sont caractérisés  par une sorte de pragmatisme politique qui implique leur acceptation de l'ordre institutionnel établi par la monarchie. Par conséquent, leur insertion progressive dans le système politique semble avoir contribué à renforcer la légitimité de la monarchie et de la commanderie des croyants comme fondements du régime.

Le PJD ne cherche pas à changer le régime, au contraire, le maintien des rôles politico-religieux du roi est vu comme une condition essentielle de la stabilité du champ politique. L’innovation qui se dégage de l’arrivée des islamistes modérés au pouvoir est que le régime politique marocain tire le plus grand bénéfice de leur réintégration dans le système de pouvoir en raison de la fonctionnalité d’une  « solidarité sans consensus », résumée dans la manière dont les protagonistes se rapprochent politiquement, tout en ayant recours à des concessions inégales du fait de leur rapport politique asymétrique. Il faudrait réfléchir, à ce propos, à ce que peuvent être non seulement les modalités de la mise en œuvre du « pacte politique » que la monarchie et les islamistes modérés ont conclu, mais aussi les véritables raisons de l’acceptation des règles institutionnelles par le PJD.

En effet, le besoin de participer aux activités politiques a mis en avant les motivations ainsi que le type d’intérêt qui est engagé dans leur acceptation de cet ordre politico-institutionnel. Autrement dit, la compétition politique a contraint les islamistes du PJD à agir politiquement selon une rationalité en finalité. A partir de cette approche, on peut concevoir que leur inflexion doctrinale témoigne de leur capacité à se refaçonner une identité politique congruente avec les données propres au contexte institutionnel, et à la configuration du jeu politique. 

En s’investissant dans le champ politico-institutionnel, le PJD a sécularisé progressivement son discours politique. Ce parti ne se définit plus comme un  mouvement proprement « islamique » mais comme un parti à « référentiel islamique ». Il en résulte aussi que les islamistes du PJD ne font plus référence à l’islam en tant que matrice idéologique, mais en tant qu’héritage culturel et éthique, parce que le passage à la conquête du pouvoir exige un pragmatisme et une adaptation politiques. Ce qui explique pourquoi la flexibilité de leur identité politique islamique se résume à ce pragmatisme qui, bien réel, ne saurait être sous-estimé ni dans son principe ni dans son ampleur.

L’apprentissage de la compétition politique par les islamistes du PJD se manifeste dans leur capacité à articuler le programme électoral aux exigences du champ politique et à s’ajuster à ses règles constitutionnelles. Ils ont, en effet, su faire face aux contraintes et aux nouvelles définitions de la situation munis de ressources hétérogènes.  L’action politique du PJD a été orientée par un principe directeur qui explique en grande partie sa stratégie participationniste. Celle-ci est envisagée par les dirigeants du PJD comme un compromis. L’enjeu est  d’apparaître d’être un parti comme les autres partis politiques. C’est pourquoi le PJD s’est lancé, depuis sa première participation électorale en 1997, dans une logique électorale en développant une culture du compromis politique. Cette stratégie intentionnelle a toutefois permis aux islamistes du PJD d’assurer leur particularité distinctive, c'est-à-dire ils se démarquent en tant que force islamiste, tout en jouant la carte d’inclusion politique.

Or, les positions du courant islamiste modéré sur les valeurs démocratiques et les principes libéraux laissent place à de nouveaux comportements nourris par une  stratégique de  démarquage et de différenciation. On voit bien aussi que leur mutation idéologique est tributaire d'une stratégie politique prônant la sécularisation formelle de leur discours politique. Aux yeux des dirigeants du PJD,  l’exercice du métier politique suppose toutefois de rompre avec une vision « religieuse » du pouvoir. L’ambition affichée par ce parti est de modérer son discours politique et d’abandonner ses anciennes méthodes de mobilisation politiques afin qu’il puisse conquérir de nouveaux électeurs et conclure d’indispensables alliances politiques avec des forces partisanes ‘’laïques’’. C’est ainsi que la laïcisation devient l’un des fondements idéologiques du PJD, c'est-à-dire, elle a été marquée par une volonté d’instrumentalisation à travers ce que  Timur Kuran a qualifié de la falsification des préférences. Selon Jean-Noël Ferrié, il s’agit d’un mécanisme qui consiste dans le fait de n’énoncer publiquement que des préférences que l’on croit admissible. En ce sens, on ne dit pas ce que l’on pense mais ce pense que les autres attendent que nous disions.

 Mais, le souci de montrer que l'islam politique est compatible avec la démocratie  a enfermé le PJD dans une logique défensive et rendant instrumental leur rapport à l'idée de démocratie. Il convient d'ajouter aussi que le jeu contradictoire des islamistes modérés sur les registres de démocratie et de modernité  a fait planer le doute sur leur crédibilité. En témoigne la réaction du PJD à la question des libertés individuelles qui a remis en cause le discours laïc adopté par les dirigeants de ce parti.  Les positions des islamistes modérés, pragmatiques, sur les valeurs libérales sont en effet ambiguës. Elles doivent constituer un vaste chantier pour la recherche en sciences politiques, en premier lieu pour les chercheurs qui s’interrogent sur la place de la démocratie dans  l’idéologie politique des islamistes.

30 novembre 2014



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