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Michael Zehaf Bibeau: Idéologie ou troubles de santé mentale?

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le groupe armé État islamique avait appelé ses partisans à s'en prendre aux ressortissants des pays membres de la coalition internationale engagée dans les frappes aériennes contre ses combattants. Il a même clairement identifié le Canada comme une cible de choix d'une telle vengeance. Même si cette éventualité était évoquée au pays, elle n'était pas vraiment prise au sérieux. L'attaque de la Colline parlementaire a remis cette menace à l'ordre du jour. 

La fusillade à Ottawa a choqué le pays. Du jamais vu sur la colline parlementaire fédérale. Juste après avoir tué un soldat, le réserviste Nathan Cirillo, qui gardait le Monument commémoratif de guerre du Canada, Michael Zehaf Bibeau a forcé l’hôtel du parlement et y a, à plusieurs reprises, ouvert le feu, blessant trois personnes, dont un gardien de sécurité, avant d’être abattu dans l'édifice du centre à son tour par le sergent d’armes de la Chambre des Communes Kevin Michael Vickers. Lors d’une cérémonie organisée un peu plus tard à son honneur, ce dernier était ému. Après l’émotion, place aux questionnements. Le geste de l’assaillant québécois relève-t-il du registre de la maladie mentale ou est-il d’inspiration idéologique?

Du petit délinquant au tireur de la colline parlementaire

Michael Zehaf Bibeau est natif d’Aylmer au Québec. C’est à l’âge de 13 ans que l’adolescent renonce à son nom de naissance, Michael Joseph Hall, pour adopter celui qu’on lui connait depuis. Il est né en 1982 d’une union entre une fonctionnaire franco-manitobaine, Susan Bibeau, et un homme d’affaires d’origine libyenne établi à Montréal, Belgasem Zehaf.

C’est à l’âge de 19 ans qu’il commet son premier délit. Depuis, il a été arrêté à plusieurs reprises, au Québec et dans l’Ouest du pays, pour des délits de droit commun plus ou moins graves (possession de carte de crédit falsifiée, conduite avec facultés affaiblies, vol à main armée, possession de drogue). Il a été à plusieurs reprises emprisonné.

Il a souffert d’une dépendance sévère au crack au point de crier à l’aide. Pour être traité, il s’est lui-même présenté en 2011 à un poste de police dans l’Ouest du pays et s’est dénoncé pour qu’on l’arrête. Il se sentait tellement démuni face à cette maladie qu’il était réduit à voir dans la prison une cure de désintoxication.

Il a passé les deux dernières semaines de sa vie dans un refuge pour sans-abri d’Ottawa au lieu d’accepter d’habiter dans la maison de sa mère.

Dans sa lettre ouverte au Postmedia News publiée sur le net, Susan Bibeau a dressé un portrait psychologique de son fils. Elle décrit Michael Zehaf Bibeau comme ''une personne malheureuse, en conflit avec le reste du monde''. Selon elle, il éprouvait des ''problèmes de santé mentale dans les derniers jours de sa vie''.

Il souhaitait, selon elle, ''se rendre en Arabie saoudite pour étudier l’islam et le Coran'', le moyen trouvé par lui pour pouvoir vivre ''heureux dans un pays musulman''. C’est pourquoi son double échec à obtenir un passeport, une première fois le 2 octobre auprès de l’ambassade libyenne à Ottawa et une seconde auprès des autorités fédérales, devait être vécu par lui comme une tragédie au-delà du supportable. Comme cette voie de sortie s’est fermé à double tour devant lui, il ''s’est senti coincé'' et incapable de ''passer à autre chose comme il le voulait'', aux dires de Mme Bibeau.

Michael Zehaf Bibeau était tellement frustré qu'il a perdu le sens des réalités de manière tragique. Comme il voyait désormais dans le gouvernement l'acteur de son malheur et la source de sa privation de son sésame, ce n'était plus que question de temps avant qu'il ne lui fasse payer une telle frustration. Ce sera chose faite le 22 octobre quand il s’en est pris à deux symboles de l'État: l’armée et le parlement.

Susan Bibeau a donc privilégié la voix psychiatrique pour donner du sens aux gestes gravissimes commis par son fils et qu’elle n'arrive toujours pas à se l’expliquer. Mais, le patron de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a quant à lui penché en faveur d’une autre hypothèse pour expliquer les crimes du tireur québécois.

Un acte de terreur

Lors d’un point de presse diffusé le 24 octobre par le réseau d’information continu RDI, le commissaire de la GRC a décrit Michael Zehaf Bibeau comme un homme ''désillusionné'' et qui ''nourrissait probablement des croyances extrémistes''. Il a lié ses crimes à ''sa radicalisation''. Mais, si à cette occasion, ''ses motivations'' n’étaient pas claires pour son patron, la GRC a publié deux jours plus tard un communiqué à ce propos. L’agence de police fédérale y affirme que le tireur d’Ottawa avait ''des motifs idéologiques et politiques''. À l’appui de sa mise au point, elle a affirmé que le tireur avait ''préparé un enregistrement vidéo de lui-même tout juste avant de commettre cette attaque''. Mais, au lieu de le rendre public, elle a demandé au public de faire preuve de patience.

Dans son communiqué, la GRC dit aussi qu’elle vérifie ''les interactions de Zehaf-Bibeau avec de nombreuses personnes dans les jours qui ont précédé l'attaque''. L’objectif étant de ''déterminer si ces interactions pourraient avoir un quelconque lien avec l’attaque terroriste subséquemment perpétrée'' par lui. Autrement dit: elle cherche à établir, s’il y a lieu, un lien quelconque avec un réseau terroriste.

Le lendemain de la mise en ligne du communiqué de son agence, Bob Paulson s’est montré plus loquace. Il a déclaré que la vidéo montre un Michael Zehaf Bibeau ''lucide et en pleine possession de ses moyens'' au moment de justifier son geste à venir par ses croyances religieuses et son opposition à la politique étrangère du gouvernement. Mais, cette vidéo demeure à ce jour inaccessible aux médias.

***

Michael Zehaf Bibeau était donc seul au moment d’attaquer le Monument commémoratif de guerre du Canada et la colline du parlement fédéral. Si Susan Bibeau a privilégié l’hypothèse psychiatrique pour donner du sens au gravissime geste de son fils, le patron de la GRC a quant à lui suivi la piste de l’attentat terroriste. Il devait à coup sûr se reconnaître dans les propos d'un premier ministre conservateur qui s'est dépêché de qualifier l’auteur du meurtre du soldat Nathan Cirillo et de l’attaque de la colline parlementaire de ''terroriste'' et ses actions d’''actes de terreur''. Mais, si le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, a abondé dans le même sens, le chef de l’opposition officielle, Thomas Mulcair, a quant à lui fait ce mercredi bande à part, en parlant de Michael Zehaf Bibeau  en tant que ''criminel''. La classe politique du pays est donc loin d'être unanime à propos du tireur d'Ottawa.

30 octobre 2014



* Le parlement du Canada


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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