Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Le parlement britannique vote la reconnaissance de l’État de Palestine

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le processus de paix israélo-palestinien est au point mort. Rien n’indique qu’il sera ressuscité de sitôt. Cette situation démoralise l’opinion publique internationale et alimente la frustration chez nombre de dirigeants à travers le monde. Plusieurs européens pensent qu’une reconnaissance unilatérale de l’État de Palestine est susceptible de briser un statu quo porteur de déstabilisation dans la région et au-delà. S’attirant les foudres d’Israël. Mais, la vague est lancée.

L’annonce du premier ministre suédois Stefan Löfven de son intention de reconnaître l'État de Palestine a réjoui les sympathisants du peuple palestinien et mécontenté les membres du lobby pro-Israël sur le Vieux continent. Cette déclaration a donné des ailes aux groupes pro-palestiniens. Y compris dans le pays de la Déclaration Balfour.

Vote britannique en faveur de l'État de Palestine

Dis jours après l’annonce suédoise, le parlement britannique a à son tour franchi le pas.

Sur les 649 membres de la Chambre des communes, 286 députés étaient présents le 13 octobre au Palais de Westminster. En soirée, 274 députés britanniques ont voté en faveur d’une motion non contraignante appelant le gouvernement Cameron à "reconnaître l’État de Palestine au côté de l’État d’Israël" au titre de "contribution à l’établissement d’une solution négociée à deux États" et comme "un pas vers la paix" (AFP, 13 octobre 2014). Mais, 12 parlementaires ont voté contre. La chambre basse du parlement a donc adopté la motion du représentant travailliste de l’Easington Grahame Morris.

La motion adoptée n’est pas contraignante pour le gouvernement Cameron. Même si elle ne va pas dans l’immédiat l'obliger à changer de politique étrangère dans le dossier israélo-palestinien, son importance est au moins double.

D’une part, le symbole. C’est un ministre britannique des affaires étrangères qui avait en 1917 envoyé au lord Lionel W. Rothschild une lettre d’intention, la fameuse "Déclaration Balfour", pour l’informer que le gouvernement conservateur du sioniste David Lloyd George était favorable à la création en Palestine d’un ''foyer national juif''. Avec la création du mouvement sioniste par Theodor Herzl, cet engagement britannique représente une pierre supplémentaire pour  la construction ultérieure de l’État d’Israël. C’est donc le même pays qui avait permis, il y a presque un siècle, aux militants sionistes d’espérer voir un jour leur projet d’État juif devenir réalité, qui voit son parlement permettre en 2014 aux militants pro-palestiniens d’espérer à leur tour d’assister à la création de l’État de Palestine, soit 64 ans après la déclaration de l’État d’Israël.

D’autre part, le message. Même si David Cameron était clair depuis le début quant au fait que sa politique ne sera pas fonction de l’issue du vote des parlementaires, il avait demandé à ses ministres non pas de voter contre, mais de s’abstenir. Tout un signal de sa croissante frustration face à un gouvernement Netanyahou maintenant le statu quo face à l’Autorité palestinienne pendant que les colonies de peuplement juif continuent de grignoter chaque jour un peu plus de terres palestiniennes, rendant de facto impossible la création d’un État palestinien viable à côté de l’État hébreu. Pour ne rien arranger aux affaires du camp pro-israélien en Grande-Bretagne, l’appui à la motion travailliste a eu également l’appui de députés conservateurs et libéraux-démocrates. C’est dire l’évolution sensible de l’opinion publique britannique dans un sens de plus en plus favorable aux Palestiniens en raison, entre autres, des massacres survenus pendant le récent conflit de Gaza (plus de 2100 morts palestiniens, des civils pour la plupart). Les autorités israéliennes ne devaient pas être surprises du résultat du vote vu l’état de leur image dans l’opinion britannique (et européenne).

Le vote britannique entre colère israélienne et pressions du lobby sioniste

Comme cela a été le cas, il y a dix jours, en réaction à la décision suédoise de reconnaître l’État de Palestine, le département israélien des affaires étrangères a fustigé les députés britanniques. Son communiqué leur a servi le même message: "cette reconnaissance est prématurée" et elle envoie aux dirigeants palestiniens le mauvais message, celui de pouvoir faire  l’économie des "choix difficiles" que les deux parties ont à faire. Cette reconnaissance unilatérale "sape (donc, ndlr) les chances d’atteindre une paix véritable". Selon un communiqué de son ambassade à Londres, l’établissement d’un "État de Palestine reconnu et indépendant" passe par "des négociations (directes)" avec Israël (Jerusalem Post, 14 octobre 2014).

Pour prévenir l’adoption de la motion travailliste, la Fédération sioniste de Grande-Bretagne (ZF) avait lancé une campagne demandant aux Juifs d’écrire à leurs députés pour qu’ils ne l’appuient pas, du moins pour qu’ils demandent qu’elle soit amendée. D’importantes organisations du lobby pro-Israël avaient apporté leur concours à cette campagne. En vain! Une fois la motion adoptée, d’importantes organisations sionistes, y compris le Conseil américain des affaires juives (ACWJ), l’ont fustigé. Le président de cette dernière, Jack Rosen, l’a dénoncé, en reprenant les éléments du langage officiel israélien, et a averti que cela "affaiblira la position du Royaume-Uni comme intermédiaire honnête en affaires internationales".

Malgré les limites de la motion britannique, l’Autorité palestinienne (AP) et le Hamas s’en sont réjouis. L’Organisation de la libération de la Palestine (OLP) a saisi cette occasion pour demander à David Cameron de sauter le pas et de reconnaître la Palestine comme État. À l’adresse du gouvernement Netanyahou, Hanan Ashrawi a, dans un communiqué au nom de l’OLP où elle siège comme membre de son comité central, balayé du revers de la main l’objection israélienne selon laquelle la reconnaissance de l’État de Palestine doit passer par des négociations avec Israël: "Notre droit à l'autodétermination n'est pas un objet de négociations. (…) La reconnaissance de la Palestine ne dépend pas de l'issue de négociations avec Israël et ne fera l'objet d'aucune transaction de notre part".

Mise en garde pour Israël

En Israël, on a minimisé l’importance du vote britannique en faveur de la reconnaissance de l’État de Palestine. Pour calmer l’opinion publique de son pays, le gouvernement Netanyahou a insisté sur deux faits avérés: d’abord, la politique britannique vis-à-vis de l’État hébreu demeure inchangée; ensuite les échanges commerciaux bilatéraux ont doublé depuis 2009 pour atteindre 5,46 milliards de dollars en 2013, soit une augmentation de 5,7% par rapport à 2012 (Haaretz, 14 octobre 2014).

S’il est vrai que la motion britannique n’est pas contraignante pour le gouvernement Cameron, elle est, comme analysé ci-dessus, d’importance au niveau symbolique. Survenue après la déclaration du premier ministre suédois sur le même thème, elle indique un changement perceptible d’ambiance dans l’opinion publique britannique (et européenne) vis-à-vis d’Israël et de son maintien d’une insatiable politique de colonisation de territoires palestiniens occupés. En cas d’alternance à Londres en mai 2015, un cabinet travailliste devrait en tenir compte.

Pour ne rien arranger aux affaires du gouvernement Netanyahou, des voix se font déjà entendre à l’Assemblée nationale (les socialistes Benoît Hamon, Gwenegan Bui et François Loncle, membres de la Commission des affaires étrangères) pour demander, dans un communiqué publié le 15 octobre, aux députés français d’adopter "une résolution invitant le gouvernement français à reconnaître l’État de Palestine au côté de l’État d’Israël". Si un tel développement devait se produire, un pays comme l’Allemagne serait alors soumis à d’intenses pressions pour aller dans le même sens. On peut s'attendre au même développement également en Espagne. C’est dire l’impact négatif de l’occupation sur l’image d’Israël en Europe.

***

L’image d’Israël est en train de se dégrader dans l’opinion publique britannique. Le vote du Palais du Westminster n’est que le dernier d’une longue série d’indices d’un tel développement. Les massacres pendant le récent conflit de Gaza ont accéléré le mouvement. Pour inverser cette tendance, Israël a tout intérêt à relancer le processus de paix avec les Palestiniens et à mettre un arrêt à tout projet de colonisation dans les territoires qu’il occupe depuis 1967. Autrement, ses partisans sur le Vieux continent, et pas seulement qu'en Grande-Bretagne, éprouveraient de plus en plus de la difficulté à le défendre, les gouvernements jugés trop conciliants à son endroit seraient mis sous de fortes pressions pour qu’ils changent de politique étrangère et des campagnes comme celle de BDS (boycott, désinvestissement et sanctions) trouveraient de nouveaux partisans.

17 octobre 2014



* Palais du Westminster


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter