Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Partage de pouvoir à Kaboul à l'épreuve des insurgés talibans

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Treize ans se sont écoulés depuis la chute du régime taliban. L’OTAN n’a pas réussi à en finir avec l’insurrection islamiste. Au lieu de faire régner un nouvel ordre politique pro-américain, les clients de l’Occident ont graduellement assisté, impuissants, largement de leurs faits et méfaits, au rétrécissement de leur contrôle du territoire. Pour ne rien arranger à leur échec stratégique, ils ont vu leurs ennemis prendre l’initiative et imposer de facto leur pouvoir de l’ombre sur la plus grande partie du pays. Au grand dam de Washington.

Après 14 ans de règne sans interruption, Hamid Karzaï devait passer le témoin à un successeur à la tête de l’Afghanistan puisque la Constitution lui interdisait de briguer un troisième mandat. Deux candidats se sont affrontés au second tour de l’élection présidentielle de cette année: Ashraf Ghani Ahmadzai et Abdullah Abdullah. Chacun d'eux a revendiqué la victoire. Plongeant le pays dans une énième crise. La forte pression américaine les a amenés en juillet à accepter l'arbitrage de l'ONU sur le décompte des huit millions de bulletins déposés dans les urnes le 14 juin et à former un cabinet d’union nationale.

Ashraf Ghani succède à Hamid Karzaï

Le 21 septembre, Abdullah Abdullah a concédé la victoire à son rival crédité par la commission électorale indépendante de 3.935.567 voix (soit 55,27%) (chiffres publiés dans le compte twitter de M. Ghani). Après avoir signé, le 29 septembre, l’accord de partage du pouvoir avec son rival malheureux, Ashraf Ghani Ahmadzai est investi du titre de président de l’Afghanistan.

M. Ghani (1949-) est un ex-cadre de la Banque mondiale. Il est issu de l’ethnie majoritaire pachtoune. Après la chute du régime taliban à Kaboul, il est rentré, après une longue absence, dans son pays pour rejoindre Hamid Karzaï et siéger dans son premier gouvernement à titre de ministre de l’économie de 2002 à 2004. Le médecin Abdullah (1960-) est quant à lui de père pachtoune et de mère tadjike. Il était un compagnon de route du commandant Massoud. Il a œuvré de 2002 à 2005 comme ministre des affaires étrangères de M. Karzaï.

Conformément à l’accord de partage de pouvoir conclu en juillet dernier, on a créé pour Abdullah Abdullah un nouveau poste, celui de chef de l’exécutif et on lui a laissé le loisir de choisir son occupant, en attendant l'amendement d’ici deux ans de la Constitution afghane et la création du poste de premier ministre, tout en lui permettant de diriger le bureau du chef de l’exécutif. Les deux parties ont également convenu (selon une dépêche de l’AFP) de se partager de manière égale les postes de responsabilité dans plusieurs institutions économiques et sécuritaires, le Conseil national de sécurité en tête, et d’y nommer des fonctionnaires compétents. Ils ont aussi convenu que la présidence du gouvernement devra revenir au président de la république et celle du conseil des ministres au chef de l’exécutif.

Les deux dirigeants ont donc trouvé un terrain d’entente. Après deux mois très tendus.

Le casse-tête taliban

Les États-Unis, nombre de membres de l’OTAN (dont le Canada) et l’ONU ont félicité les deux rivaux pour cet accord. Mais, les insurgés talibans ne l’ont pas entendu de cette oreille. Dès le lundi 29 septembre, ils ont à la fois rejeté cette dyarchie à Kaboul et la main tendue du nouveau président afghan en leur direction. Leur qualification de M. Ghani d’''employé'' des États-Unis en dit long sur leur dédain à son endroit et indique qu'ils n'ont pas l'intention de calmer le jeu avec Kaboul dans le contexte actuel.

Pour apaiser les relations de son pays avec les États-Unis, M. Ghani a, le mardi 30 septembre, signé deux accords de sécurité. Le premier avec Washington. Le second avec l’OTAN. Le premier arrangement de sécurité bilatéral (ASB/BSA) autorise le maintien en Afghanistan d’un petit contingent d’environ 12 500 soldats de l'OTAN, dont 9800 américains, après le retrait des troupes de l’Alliance atlantique prévu à la fin de l’année 2014. Mais, sur ces 9800 soldats américains, 4900 seront rapatriés à la fin 2015 et 4700 le seront un an plus tard. À la fin, il ne devra rester qu'un petit contingent de 200 militaires dédiés à la protection de l'ambassade de leur pays.

Le second accord de sécurité, le SOFA (Accord sur le statut des forces de l’OTAN, ASFE), autorise la présence de l’OTAN au pays en 2015. Avec sa nouvelle mission (''Soutien résolu''), l’Alliance passe, après le retrait de l’essentiel de ses 41 000 soldats, de faire la guerre aux insurgés à entraîner au combat les forces afghanes et à les appuyer dans leur lutte contre les talibans.

Aux yeux du président américain, l’ASB offre aux soldats de son pays ''le cadre légal nécessaire'' pour mener à bien leurs missions futures. Il y voit également une contribution à l’objectif stratégique de ''vaincre Al-Qaïda et ses alliés extrémistes''.

Washington tenait tellement à son accord de sécurité avec Kaboul que le refus de Hamid Karzaï de le signer lui a coûté ce qui restait de faveur américaine. Sans oublier ses menaces ainsi que celles de l’OTAN de quitter l’Afghanistan au cas où Kaboul refuserait de le signer. C’est dire l’importance de cet accord pour les États-Unis.

Le président Obama s’est empressé d’exprimer sa satisfaction après la signature de l’accord de sécurité bilatéral.

Là encore, les insurgés talibans ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ils sont par principe opposés à la présence sur le sol afghan du moindre soldat du contingent occidental. Ils y voient une atteinte à l’indépendance et à la souveraineté de leur pays. Pour eux, toute négociation avec Kaboul est au préalable fonction du départ des forces de l’OTAN de l’Afghanistan. Ils ont donc rejeté et les deux accords de sécurité conclus avec l’Occident et la main tendue du nouveau président élu lors de son discours d’investiture où ils ont été conviés à des pourparlers de paix afin de tourner la page des longues années de guerre.

Les insurgés talibans savent très bien que le rapport de force sur le terrain est en leur faveur. Le pouvoir central est fragile. Sa légitimité s’est érodée au fil des années Karzaï. Son image n’a cessé de se détériorer en raison du népotisme, du clientélisme et du style personnel du leadership sortant. Sans oublier l'effet aggravant de plusieurs facteurs supplémentaires, dont  la corruption endémique gangrénant l’ensemble du système, l'économie de la drogue, la dilapidation de la rente internationale, l’absence de sécurité et des années de guerre, et qui ont tous contribué à compromettre les chances de tout projet de développement économique potentiel et donc de lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales.

Les insurgés ont su exploiter ces défaillances dans une campagne de relations publiques destinée à séduire la population. Leur campagne de terreur, y compris à Kaboul, non loin du palais présidentiel et du siège de l’OTAN, cherchait également à répandre la peur au sein de la population et paradoxalement à montrer que sans eux point de sécurité au pays. Elle a aussi cherché à faire la demonstration de l'incapacité de Kaboul à garantir la sécurité des Afghans.

***

Si la dyarchie du pouvoir à Kaboul a permis, à court terme, de sauver les meubles, comment les deux têtes de l’exécutif s’en accommoderaient-ils, à moyen terme, dans un régime de concentration de la grande part du pouvoir entre les mains du président? Comment un pouvoir auquel échappe la grande partie du pays pourrait-il regagner en légitimité s’il échouait à relancer l’économie et à ramener le calme? Comment pourrait-il s’en sortir sur ce volet alors que l’aide internationale est appelée à se tarir et que l’insécurité règne presque partout? D’ici la stabilisation de la situation du pays, suite à un accord avec l’insurrection, les États-Unis maintiendraient-ils, sans discontinuer, le financement et la formation au combat de l’armée afghane? L’annonce par le président Obama de janvier 2017 comme date-butoir du retrait total de ses soldats d’Afghanistan n’inciterait-elle pas l’insurrection à préserver le gros de ses troupes, en attendant, pour l’assaut final sur Kaboul? Et les chefs de guerre resteraient-ils les bras croisés pendant que les insurgés lanceraient leur assaut?

5 octobre 2014



* Le président afghan Ashraf Ghani Ahmadzai


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter