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La mission quasi impossible du nouveau premier ministre irakien Haïdar Al-Abadi

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’Irak continue de s’enfoncer dans la crise politique. Sous Nourri Al-Maliki, le pouvoir central s’est aliéné plusieurs composantes de la société irakienne. Le vide politique nourri par ce premier ministre sectaire a ouvert un grand boulevard devant les combattants de l’État islamique (EI) et poussé les Kurdes à s’éloigner un peu plus de Bagdad. Cette situation rend la mission de son successeur quasi impossible.

L’occupation américaine a démantelé l’État irakien et livré la population aux ''démons'' du passé. Elle a également favorisé l’éclosion d’un système politique confessionnel. Durant ses deux mandats successifs, le sortant premier ministre Maliki n’a cessé de repousser cette logique à l’extrême. Minant une fabrique sociale qui était déjà très fragile. Son style autoritaire et clientéliste, ses dérives sectaires et la corruption de son régime lui ont aliéné non seulement les minorités sunnite et kurde, mais également sa propre communauté chiite majoritaire. Même dans l'entourage d'un personnage quiétiste comme le grand ayatollah Ali Sistani, on n’a pas hésité à l’inviter à se retirer. L'Iran et les États-Unis, des alliés jusque-là de M. Maliki, ont emboité le pas aux consignes de l'autorité suprême chiite sis Najef. Pendant qu’il faisait le forcing pour rester en place, son armée a fait défaut face à l’avancée fulgurante des combattants de l’État islamique (État islamique en Irak et au Levant) et de leurs alliés locaux et s’est montrée incapable de grantir l’intégrité territoriale du pays et de protéger la population de leurs exactions. Mais, son lâchage par l'Iran a mis un terme à son forcing.

Un ancien exilé chiite à la primature de l’Irak

Jusqu’à sa nomination, le lundi 11 août, comme nouveau premier ministre, le chiite Haïdar Al-Abadi était vice-président du parlement. C’est l’Alliance nationale, la principale coalition chiite au parlement et dont fait partie le parti de M. Maliki, qui l’avait désigné pour la primature. Le président d’origine kurde Fouad Massoum l’a confirmé avant de le charger de former le nouveau cabinet.

Haïdar Al-Abadi est né en 1952 à Bagdad. Il a d’abord étudié le génie électrique à l’Université de Bagdad. Ensuite, il a décroché en 1981 un doctorat dans ce domaine à l’Université de Manchester en Grande-Bretagne. En raison de son affiliation depuis 1967 au parti Dawa islamique, une formation d’opposition à Saddam Hussein, il devait attendre jusqu’à l’an 2003, date de la chute de ce tyran, pour pouvoir enfin rentrer dans son pays.

Son parti a bénéficié de la chute du régime Hussein et a donc pu placer plusieurs des siens à des postes clés au sein des nouvelles institutions nationales. C’est ainsi que M. Abadi a été nommé la même année ministre de communication. Deux ans plus tard, il est devenu député. Il a réussi à conserver son siège à l'issue des élections législatives de 2010 et de 2014.

Qu’il s’agisse des contrats avec des compagnies étrangères de télécommunications ou de l’accord sur la présence militaire américaine en Irak, il s’est montré attaché à la souveraineté de son pays.

Les trois tests de Haïdar Al-Abadi

Le prédécesseur immédiat de M. Abadi avait durant ses deux mandats successifs agi non comme le premier ministre de tous les Irakiens, mais plutôt comme un chef des chiites et un pion des Iraniens. Il s’était par exemple opposé à l’intégration réelle des Arabes sunnites au sein de l’appareil sécuritaire et au partage réel du pouvoir et de la rente avec eux et avec les Kurdes. Le nettoyage confessionnel commencé sous l’occupation américaine a achevé de créer sous la gouverne de Maliki des lignes de démarcation quasi visibles entre les territoires des trois principales communautés du pays. Même Bagdad, la capitale irakienne, n’y a pas échappé. Sa répression dans le sang des mobilisations populaires des Arabes sunnites les a radicalisés. Ouvrant un boulevard devant l’ÉIIL (désormais EI). C’est cette aliénation du pouvoir central qui a d’ailleurs facilité l’alliance entre ce réseau terroriste et une bonne partie des tribus arabes sunnites et des anciens baathistes et rendu leur offensive fulgurante et facilité leur contrôle du quart du pays.

Maintenant que Haïdar Al-Abadi a été désigné comme nouveau premier ministre de l’Irak, la question est de savoir s’il pourrait relever les défis existentiels auxquels désormais fait face son pays. Nous nous contentons ici d’analyser trois d’entre eux.

D’abord, le test du leadership. C’est crucial car le reste en dépend. Les Irakiens avaient essayé durant deux mandats successifs Nourri Al-Maliki. Au lieu de trouver en lui l'étoffe d'un homme d’État, ils ont découvert un politicien médiocre et dangereux. Un dirigeant qui, au lieu d’être le gardien sourcilleux de l'intégrité de son pays et le défenseur de son intérêt national, a attisé la discorde et agi comme un pion de l’Iran à Bagdad. C’est son style autoritaire et ses dérives sectaires qui ont contribué à mener l’Irak au bord du précipice. Étant issu du même parti que son prédécesseur immédiat, le nouveau premier ministre désigné devrait redoubler d’effort pour gagner la confiance de ses compatriotes et les convaincre que non seulement il n'est pas sectaire, mais qu'il est également attaché à l’intérêt et à l’intégrité territoriale de l’Irak. L’enjeu étant pour lui de convaincre son peuple de son incarnation d'un leadership national et patriotique. Pour rassurer la minorité sunnite arabe et les Kurdes sur leur place dans les institutions politiques et sécuritaires du pays, M. Abadi pourrait saisir l'occasion qui s'est offerte à lui pour former un gouvernement d'union nationale, leur offrir des postes importants dans ce cabinet et au sein de son équipe et leur permettre une réelle intégration dans l’appareil de sécurité nationale d'une part et, de l'autre, dissoudre les milices chiites aux pratiques craintes et décriées par les Arabes sunnites et même des Arabes chiites parce qu’elles sont violentes et sectaires. Sans oublier le lancement du chantier de réconciliation nationale. Une tâche qu’un gouvernement d’union nationale a tout intérêt à entreprendre sans tarder.

Ensuite, le test de politique étrangère. Le type de relations que le premier ministre désigné entretiendra avec l’Iran peut contribuer à rassurer ses concitoyens arabes sunnites ou à se les aliéner. Tout comme leurs voisins saoudiens, ces derniers sont très méfiants vis-à-vis des mollahs d’Iran en raison de leurs desseins hégémoniques sur le Moyen-Orient et donc sur leur pays. S’il veut se donner (et même consolider) une stature d’homme d’État, de leader de tous les Irakiens, il ferait mieux de trouver le ton juste et la posture adéquate par exemple entre Téhéran et Riyad. Une telle attitude pourrait de surcroît inciter les Saoudiens à l’accueillir en visite officielle sur leur sol et à l’aider à faire face à la menace jihadite de l’État islamique.

Enfin, le test de l’unité et de l’intégrité territoriale de l’Irak. L’avancée fulgurante des combattants de l’EI en Irak a montré les dégâts des années Maliki. Le désir de revanche animant le premier ministre sortant et les exactions et punitions collectives menées par ses milices chiites contre les Arabes sunnites ont aliéné l’appui et la loyauté des membres de cette minorité à l’endroit du pouvoir central et facilité la conclusion d’une alliance entre une partie de cette population et les combattants de l’EI. À défaut du ralliement des minorités arabe sunnite et kurde au pouvoir central, M. Abadi échouerait le test régalien par excellence et pourrait devenir le dernier premier ministre d’un Irak multiconfessionnel et multiethnique.

***

L'heure est donc gravissime non seulement pour Haïdar Al-Abadi, mais également pour l'Irak. La tâche du premier ministre désigné est quasi impossible. De sa capacité à inspirer confiance aux différentes composantes de son peuple et à ses voisins iraniens et saoudiens dépendra dans une large mesure le succès ou l'échec de sa mission de sauvetage de l'Irak de l'implosion. S'il réussit dans un délai de 30 jours à former un gouvernement d'union nationale, cela serait un bon indice de sa capacité de persuasion et de négociation et un bon présage pour la suite des choses. D'un autre côté, il lui faudrait assez rapidement marquer le coup face à l'EI. Faute du ralliement à Bagdad des Arabes sunnites, il n'y arriverait pas. Dans ce contexte, tout appui logistique américain à son action militaire aurait une efficacité limitée et pourrait après coup se révéler contre-productif.

15 août 2014



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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