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Le ''calife Ibrahim'' ordonne obéissance aux musulmans du monde entier

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Sur fond d’impasse politique totale à Bagdad, les terroristes de l’État islamique continuent leur avancée militaire en Irak. Ils mènent également leur campagne sur le front de communication publique. Dernier coup médiatique à leur actif à ce propos: le prêche de la prière du vendredi de leur ''calife'' autoproclamé. Une mise en scène riche en enseignements.

Depuis l’avancée fulgurante de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) en Irak, le nom de son chef était sur toutes les lèvres ou presque, mais personne ne savait en réalité de quoi il avait l’air. Les deux seules photos de lui, au format d’identité, qui circulaient dans les médias et le web étaient des gracieusetés du FBI américain et du ministère irakien de l’intérieur. Mais, c’était des photos relativement anciennes et de qualité moyenne. Maintenant, on peut tous présumer savoir de quoi il a l’air…

Musulmans, ''obéissez-moi…''

Depuis sa conquête le 10 juin dernier de Mossoul, deuxième ville d’Irak, le réseau terroriste a multiplié les conquêtes territoriales et les coups médiatiques. Pour tenir les médias en haleine, ce réseau s’est d’abord défait du label ''EIIL'' et l’a remplacé par l’appellation ''État islamique'' (EI). Il a ensuite annoncé, comme si cela allait de soi, la restauration du califat islamique et a fait par la même occasion de son chef son ''calife'' et celui de tous les musulmans à travers le monde. Dernier coup de communication à ce jour de l’EI: le sermon de la grande prière hebdomadaire du ''commandeur des croyants Ibrahim''.

Le samedi 5 juillet, la Fondation Al-Forqan pour la production a diffusé sur le net une vidéo d’une durée de 21 minutes 4 secondes, d’abord en langue arabe, puis la même avec cette fois des sous-titres notamment en langue française. La veille, soit le premier vendredi du mois sacré de Ramadan, était la date du tournage de ce document de propagande. On y voit un homme, présenté comme le ''commandeur des croyants Ibrahim'', faire sa première apparition publique. Cela se passait, semble-t-il, à la grande mosquée de Mossoul.

Lors de ce prêche, le ''calife Ibrahim'' a ordonné aux musulmans du monde entier de lui faire allégeance. '' Je suis le chef désigné pour vous diriger. Obéissez-moi tant que vous obéissez à Dieu en vous'', leur a-t-il ordonné. Pour les besoins de séduction de son public cible, il a cru devoir faire montre de modestie: ''Je ne suis pas meilleur que vous. Si vous pensez que j'ai raison, aidez-moi et si vous pensez que j'ai tort, conseillez-moi.''

Au-delà de son aspect rhétorique, ce mot d’ordre est riche en enseignements aux niveaux du message, du messager et du lieu de sa prestation.

Tout dans le message ou presque est construit dans le but de faire illusion et peut-être sensation.

Plusieurs tournures discursives sollicitent la mémoire historique et l’imaginaire de tout musulman érudit ou familier ne serait-ce que modestement avec l'histoire de l’islam au cours du premier siècle de son existence. L’extrait cité ci-dessus nous fait, par la magie du verbe, remonter le temps jusqu’à la période du décès du prophète Mohamed et l’allégeance de ses partisans à son premier calife (un vrai celui-là), Abou Bakr Al-Siddiq (632-634).

Cet extrait cherche visiblement à faire croire à la fidélité dudit calife Ibrahim à la tradition islamique et à la continuité entre son EI et le califat islamique de l’époque classique. Une double imposture! Quand ses armées partaient à la conquête de nouveaux territoires, le calife Abou Bakr avait pour ses généraux un mot d’ordre clair: éviter de tuer les populations civiles ou de détruire lieux de culte, récoltes, maisons, etc. Ledit ''calife Ibrahim'' répand quant à lui terreur et destruction sur sa route. Aucun lieu de culte, aucune vie humaine n’ont l’air d’avoir la moindre valeur à ses yeux. Allant ainsi à l’encontre de plusieurs enseignements de la religion dont il se réclame pourtant. D’un autre côté, là où les nouvelles autorités musulmanes à l’époque du calife Abou Bakr (et de son successeur immédiat Omar Ibn Al-Khattab) s’installaient, les fidèles des autres religions monothéistes, qui reconnaissaient leur légitimité politique et leur payaient un impôt de capitation, pouvaient continuer d’observer leurs cultes. Rien de tout cela là où règne la terreur des hommes d'Ibrahim. Au nom d’une lecture radicale et sectaire de l’islam, ils ont détruit plusieurs lieux de culte chrétiens et même musulmans. Sans parler de toutes ces têtes décapitées et de ces corps mutilés. La terreur est pour eux un moyen comme un autre pour forcer la soumission totale des populations au magistère de leur chef.

Ensuite, le lieu de prononciation du sermon. À en croire la vidéo réalisée par la Fondation Al-Forqan, ledit calife Ibrahim aurait fait son discours à la grande mosquée de Mossoul. Une façon d’envoyer un message politique clair à qui de droit: les insurgés de l’EI sont chez eux dans cette région de l’Irak, y circulent librement et ne craignent la rétorsion de personne.

On voit d'ailleurs plusieurs des combattants de l’EI dans la cour de la mosquée, armés, appuyés sur plusieurs de ses colonnes et aux aguets pour faire face au moindre mouvement hostile du milieu environnant.

Enfin, l’orateur. Étant donné sa fonction de pièce maîtresse du dispositif de communication du réseau terroriste, plusieurs de ses détails corporels et vestimentaires avaient visiblement été étudiés minutieusement avant qu’il ne les épouse. Au niveau vestimentaire, il portait un turban noir et une longue robe traditionnelle, elle aussi de couleur noire. Un accoutrement qui rappelle la mode des califes abbassides. Un empire qui était puissant et qui faisait la fierté des musulmans en raison, entre autres, de l’association de son nom avec l’Âge d’or de la civilisation islamique. Ce clin d’œil chargé d’histoire se voulait, nous semble-t-il, une caresse dans le sens du poil de la fierté nationale des Irakiens et l’expression de sa part d’une volonté de puissance.

Mais, à l’instar de tout dispositif de communication, celui de l’EI a des failles. Nombreuses et de taille! Nous nous contentons ici d’en analyser brièvement une seule.

Du haut du minbar (la chaire), l’homme à la longue barbe grisonnante ne semble point avoir les qualités requises pour séduire son auditoire. Pas le moindre signe de charisme à l'horizon. Durant plus de 20 minutes, il s’est montré incapable de soutenir le regard ou de regarder droit dans la direction de la caméra. Ses yeux fuyaient. Il donnait l’impression d’une personne mal à l’aise en public et qui a peu de confiance en lui-même. On y reviendra de manière assez détaillée dans une prochaine chronique. Autre motif potentiel de déception pour son public cible: la prestation n’était pas à la hauteur du niveau d’instruction et du diplôme que ses partisans lui prêtent: un doctorat en études islamiques décerné par l’Université des sciences islamiques dans la banlieue de Bagdad, à Adhamiya.

***

À bien regarder les bonnes prises de vues de la vidéo d'Al-Forqan, on peut avoir l'impression de ressentir un malaise diffus chez les fidèles réunis à la grande mosquée de Mossoul. Aussi, pas la moindre effervescence chez cet auditoire. Et encore moins de vivacité chez l'orateur qui, par son manque de charisme, entre autres éléments structurants, nuit à sa propre image et à celle de son réseau terroriste. La montagne a-t-elle finalement accouché d'une souris? La question maintenant est de savoir si celui qui s'est autoproclamé calife des musulmans pourrait-il faire mieux la prochaine fois? La coupe promet d'être loin des lèvres... 

7 juillet 2014



* http://fr.wikipedia.org


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État islamique
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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