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Renaissance du Califat islamique sur les ruines du chaos irakien

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

En Irak, les succès sur le terrain militaire de l’État islamique en Irak et au Levant sont, entre autres, le fruit de la politique sectaire du premier ministre Maliki. Ils lui ont permis de prendre de l'assurance au point de franchir le pas symbolique et annoncer le réablissement du Califat islamique. L'EIIL/EI représente désormais et plus que jamais une menace à la sécurité de plusieurs pays dans la région et même au-delà.

Le régime Maliki s’est tiré une balle dans le pied. Il a lui-même favorisé son rejet dans plusieurs parties de l’Irak. À son corps défendant! Au lieu d’agir durant ses deux précédents mandats comme un chef de tous les Irakiens, Nourri Al-Maliki a préféré endosser le costume du leader des chiites. Sa répression sanglante des Arabes sunnites et les assassinats ciblés de plusieurs de leurs figures et sa marginalisation des Kurdes sunnites ont fait le reste. Avec comme résultat l’effritement de l’autorité du pouvoir central dans plusieurs parties du pays. C’est dans ce contexte que s’inscrit la percée fulgurante depuis le 9 juin sur le terrain militaire de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL).

L’EIIL devient l’État islamique

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) a exploité ce contexte politique de crise majeure des institutions nationales et a noué une alliance opportune avec trois acteurs irakiens: des chefs de tribus arabes sunnites, des salafistes et d’anciens partisans de l’ex raïs Saddam Hussein. Une coalition de circonstance qui s’est révélée très efficace. Elle lui a permis en quelques semaines d’enchaîner des victoires militaires face à une armée irakienne débordée, en débandade et incapable de résister à ses avancées.

Quelques jours seulement après l’échec du chef de la diplomatie américaine à convaincre M. Maliki de former un gouvernement d’union nationale, l’EIIL n’a pas perdu son temps en palabres. Dans une de ses livraisons de propagande, ce réseau extrémiste a annoncé ce dimanche 29 juin le rétablissement du Califat islamique, sous le nom d’État islamique (EI), et le choix de son leader Ibrahim (Awad Ibrahim Ali al-Badri: 1971-), de son nom de guerre Abou Bakr Al-Baghdadi, comme ''émir'' (chef religieux et politique) de tous les musulmans à travers le monde.

Le Califat réfère à un type de gouvernement musulman né au milieu du septième siècle, juste après le décès du prophète Mohamed (en l’an 632). Il sera finalement aboli en 1924 par Kemal Atatürk, le père de la République turque. Les musulmans traditionnalistes avaient alors ressenti cette abolition comme un affront, sinon une trahison de l’islam lui-même. D’ailleurs, le rétablissement du califat figure depuis lors dans la littérature islamiste. À en croire nombre d’idéologues islamistes, redonner au monde musulman la place qu’ils pensent lui revenir de droit sur la scène internationale serait lié à son rétablissement. C’est dire la forte charge symbolique de l’annonce de l’EI.

L’EI: un défi pour Al-Qaïda, une menace pour la sécurité du Proche-Orient

Le chef de l’EIIL/EI n’a jamais en réalité reconnu l’autorité morale du successeur d’Oussama Ben Laden à la tête du réseau terroriste Al-Qaïda. D’ailleurs, à la première occasion, il avait montré le peu de cas qu’il se faisait des mots d’ordre d’Ayman Al-Zawahiri et donc d’Al-Qaïda-central. Au lieu par exemple de limiter son action à l’Irak et laisser le Front Al-Nosra (branche officielle d’Al-Qaïda en Syrie) s’occuper de la Syrie, comme le lui demandait l’ancien chef du Jihad islamique en Égypte, il en avait décidé autrement. Comme si cela n’était pas suffisant pour saboter l’autorité de l’Égyptien, le chef d’Al-Nosra a fini le 25 juin par faire acte d’allégeance au chef de l’EIIL, quelques jours seulement avant l’annonce par ce dernier du rétablissement du Califat.

Au lieu de combattre le régime Assad, les hommes du Baghdadi ont en priorité combattu les rebelles syriens. Faisant nombre de morts parmi eux. Au bon plaisir de l'homme fort de Damas. D’ailleurs, ce qui reste de l’armée régulière syrienne leur a rendu la politesse… Elle a souvent épargné les zones contrôlées par eux.

Le fait que le chef d’Al-Qaïda-central soit terré depuis sa succession en 2011 à la tête de la ''multinationale'' du terrorisme jihadiste n’est pas pour rehausser son estime aux yeux des jihadistes à travers le monde. Alors qu’il continue de se cacher quelque part entre le Pakistan et l’Afghanistan pour éviter d’être capturé ou assassiné par une frappe de drone militaire américain et abreuve de temps en temps ses partisans de vidéos ou d’enregistrements audio, l’Irakien enchaîne quant à lui succès militaires, conquêtes territoriales et recrues de plus en plus nombreuses et fait ainsi pâlir la figure du chef d’Al-Qaïda-central.

En proclamant son chef Ibrahim comme émir de tous les musulmans, l’EI oblige de facto tous les jihadistes à travers le monde à choisir entre elle et Al-Qaïda. Autrement dit: elle aimerait s’y substituer de jure, du moins de facto. Ceci représente un défi existentiel pour cette ''multinationale'' terroriste et pour l’autorité du successeur d’Oussama Ben Laden sur ses hommes. Ce qui ne manquera pas de valoir une attaque en règle de la part de cette dernière sous forme par exemple de dénigrement à la fois de l’EI sur des bases jurisprudentielles islamiques et de son chef. Voilà ce qui promet une ''guerre'' de communication en perspective entre ces deux réseaux terroristes.

L’annonce du califat est également une entreprise idéologique de délégitimation de l’ensemble des régimes musulmans en place à travers le monde. Elle devrait donc susciter dans ces pays la mobilisation des institutions et du personnel de l'islam d'État pour délégitimer à leur tour et l'EI et son ''émir''.

Elle est aussi une déclaration d’hostilité à l’endroit des chiites, et donc de l’Iran et des leviers communautaires de sa politique dans la région, Hezbollah libanais en tête. Pour mieux apprécier la portée d’une telle chose, gardons à l’esprit le fait que les salafistes wahhabites assimilent les Chiites à des hérétiques. D’ailleurs, les hommes d’Ibrahim les mettent en haut de la liste de leurs cibles à abattre.

Cette annonce de l’État islamique est enfin une mauvaise nouvelle également pour tous ces Irakiens sunnites qui, comme on l’a vu ci-dessus, luttent contre le régime Maliki en raison de son autoritarisme et de son sectarisme et non pour rétablir le Califat islamique.

Le contrôle exercé par l’EI (ex-EIIL) sur un territoire de plus en plus grand menace la sécurité intérieure et l’intégrité territoriale de plusieurs pays au Proche-Orient et donc l’équilibre stratégique né en 1916 des Accords Sykes-Picot. Des accords honnis par le monde arabe car ils ont divisé, en secret, sa partie proche-orientale en zones d’influence française et anglaise. Une trahison des promesses faites alors aux leaders arabes pour les inciter à déclencher leur Grande révolte contre la Sublime-Porte.

Les ambitions de l’EI rendent nerveuses la Jordanie et l’Arabie saoudite. Ces deux monarchies ont raison de prendre cette menace au sérieux. Elles sont toutes deux depuis de longues années confrontées à la menace terroriste. D’ailleurs, l’homme dans l’ombre duquel Abou Bakr Al-Baghdadi avait fait ses ''premières classes'' de terroriste, était le jordanien Abou Moussaab Al-Zarqawi (de la ville Zarqa) et le chef historique d’Al-Qaïda est natif du pays des Saoud. D'ailleurs, la tentative de l’EIIL/EI de prendre le contrôle côté irakien du poste-frontière avec la Jordanie montre, s'il était encore besoin, son ambition de mettre un pied dans le royaume hachémite en vue de renverser la dynastie régnante à Amman. Un régime honni par les jihadistes en raison, entre autres, de son accord de paix avec un État israélien vu comme une anomalie dans la région proche-orientale.

En revendiquant le récent attentat-suicide dans la banlieue Sud de Beyrouth, l’EIIL/EI a cherché à faire sentir sa présence également dans le pays du Cèdre. Dans un État aux équilibres fragiles, ce grain de sel ne pourra que faire tendre encore davantage une situation déjà au bord de l’abîme.

La diversité des pays d’origine ou de provenance des combattants de l’EIIL/EI est un motif supplémentaire d’inquiétude pour d’autres pays proche-orientaux, nord-africains et même européens. Si leur départ sur le lointain front syro-irakien avait initialement soulagé de leurs visées inquiétantes les services de sécurité de leurs pays, leur éventuel retour chez eux devrait donner à ces derniers des sueurs froides ainsi qu’aux populations en général. La question de leur comportement futur se pose. Seront-ils, une fois rentrés, tentés de mettre à profit leur expertise militaire ou au contraire mettre cela de côté? Si le passé est garant d’avenir, il y a de quoi s'inquiéter! Rappelons-nous des cas de ces anciens combattants sur des fronts lointains du jihad qui ont continué leur guerre, une fois de retour chez eux, contre leur propre pays. D’ailleurs, des informations fuitées opportunément il y a quelques jours laissent entendre que d’anciens combattants nord-africains de l’EIIL s’étaient retrouvés en Libye en compagnie de membres d’Ansar Al-Charia, la vitrine politique dans plusieurs pays d’Al-Qaïda, pour se pencher sur le projet de création d’un mouvement du nom d’État islamique au Maghreb islamique (EIMI).

***

L'EI représente donc pour le moment un défi existentiel à Al-Qaïda et une menace à la sécurité intérieure et à l'intégrité territoriale de plusieurs pays de la région et au-delà. Mais, il porte en lui-même des éléments qui peuvent à terme contenir, du moins ralentir, sa percée. Son sectarisme, le règne de terreur dans les zones contrôlées par ses combattants, son agenda international, le caractère composite et donc circonstanciel de sa base d'appui et les moyens à la disposition de ses innombrables ennemis font partie de ces éléments qui au final pourraient lui jouer de mauvais tours. Mais, d'ici là, là où ce réseau terroriste pourra mettre un pied il apportera dans son sillage nuisance, chaos et de nouvelles victimes sur l'autel de sa soif de puissance.

30 juin 2014



* http://fr.wikipedia.org


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État islamique
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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