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Le droit d’informer, victime collatérale de la bataille égypto-qatarie

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Une bataille médiatique faisait rage au Caire entre les héritiers de l’ancien raïs Moubarak et le réseau d’information Al Jazeera. La liberté d’informer le public sur ce qui s’est réellement passé en Égypte après le renversement du président Morsi par l’armée était l'enjeu de cette bataille. Les journalistes de la chaîne Al Jazeera English qui œuvraient de manière professionnelle dans ce pays au moment des faits en ont payé le prix.

Le Qatar est un petit émirat wahhabite. Il se rêve en acteur influent sur la scène internationale. Le réseau d’information continue Al Jazeera fait partie des leviers de son soft power et sert donc cette ambition. Il s’en est doté pour marquer son autonomie par rapport à son puissant voisin saoudien et pour pouvoir peser sur les développements politiques dans le monde arabe. La politique éditoriale d’Al Jazeera et son type de couverture d’événements politiques arabes de portée historique, Printemps arabe en tête, n’ont fait que jeter de l’huile sur le feu de relations déjà tendues entre Doha et plusieurs capitales arabes. Faisant dans un pays comme l'Égypte payer le prix exorbitant d’une telle inimité par exemple à des journalistes du réseau anglais d’Al Jazeera connu et reconnu pour la rigueur et le professionnalisme de son traitement de l’information (contrairement à son pendant arabophone).

Journalistes bouc émissaires sur l’autel de la restauration autoritaire au Caire

Le coup d’état du 3 juillet a sonné le tocsin du début de restauration de ''l’ancien'' régime honni par le peuple égyptien. Sous couvert de ''lutte contre le terrorisme'' et du besoin de recouvrement de la sécurité et de la stabilité, les anciennes pratiques liberticides et répressives des années Moubarak ont fait leur retour en force dans ce pays. La liberté d’expression et donc de la presse a fait partie des premières victimes de cette contre-révolution.

Les partisans du président islamiste Morsi se sont mobilisés dans la rue pour exprimer, lors de manifestations violentes, leur refus de sa destitution par le chef de l’armée. Ils ont fait face à une répression sanglante de la part de la police et des soldats, avec un bilan très lourd: au moins 1400 morts. Les hommes d’Abdelfattah Al-Sissi ont arrêté 15 000 présumés partisans de M. Morsi. La parodie de justice a en date du 21 juin permis la confirmation de la condamnation à la peine capitale du guide suprême des Frères musulmans, Mohamed Badie (accusé d’incitation à la violence), et de 182 membres de sa confrérie. Leur mouvement est déclaré en décembre dernier ''organisation terroriste'' par les nouvelles autorités cairotes.

Deux jours plus tard, c’était au tour de trois journalistes de la chaîne Al Jazeera en anglais d’être condamnés à des peines allant de sept à dix ans de réclusion criminelle. Ils étaient détenus depuis leur arrestation le 29 décembre dernier.

Ces trois professionnels confirmés sont Mohamed Fahmy, Peter Greste et Bahar Mohammed. M. Fahmy est un canado-égyptien. Il était chef du bureau de la chaîne d’information en Égypte, jusqu’à ce qu’elle soit interdite dans ce pays. C’est un ancien de CNN et du New York Times. Le correspondant Grestle est un ressortissant australien. C’est un ancien de la BBC. Le réalisateur Mohammed était un collaborateur du groupe de médias nippon Asahi Shimbun. Le juge a condamné chacun des deux premiers journalistes à une peine de sept ans de prison ferme et leur collègue à 10 ans de réclusion.

Même si Le Caire avait en septembre dernier interdit Al Jazeera sur son territoire, ses trois employés continuaient pourtant de couvrir les événements qui agitaient le pays. Au moment de leur arrestation en mois de décembre dernier, ils n’avaient pas l’accréditation obligatoire pour tous les médias.

La justice les a accusés d’avoir soutenu les Frères musulmans, de leur avoir offert une plateforme médiatique et d’avoir diffusé des vidéos avec des séquences altérées des événements postérieurs à la destitution de M. Morsi dans le but de nuire à l'image de l'Égypte et à sa sécurité nationale. Les nouvelles autorités ont visiblement assimilé la diffusion par Al Jazeera des images de la répression sanglante des manifestations des pro-Morsi à un soutien apporté à la confrérie islamiste.

Lors de leur procès, les trois journalistes ont clamé leur innocence et répété qu'ils n’avaient aucun lien avec la confrérie islamiste et qu’ils ne faisaient que leur travail.

Les enquêteurs ont été incapables d’étayer la moindre de leurs accusations. Aussi, les images d’une partie des vidéos censées incriminer les trois prévenus avaient été en fait prises en Somalie et au Kenya.

Dans cette affaire, deux journalistes britanniques (Sue Turton et Dominic Kane) et une reporter néerlandaise en fuite, ont été eux aussi condamnés par contumace à une peine de dix ans de réclusion.

Concert international de condamnation d’un procès politique

Ce verdict a provoqué un tollé dans le monde.

L’employeur des trois journalistes condamnés s’est porté à leur défense et s’est fendu d’un communiqué fustigeant un verdict ''défiant la logique, le bon sens et tout semblant de justice''.

Plusieurs organisations professionnelles internationales et médias étrangers, dont la BBC News, ont de leur côté qualifié le procès des trois journalistes de ''farce''. Ils ont également multiplié les gestes de solidarité avec leurs collègues injustement emprisonnés au Caire. Des employés de la salle des nouvelles de Radio-Canada ont eux aussi posé avec un ruban adhésif sur la bouche en signe de dénociation de ce qu'ils qualifient d'attaque contre la liberté d'informer le public.

Au niveau diplomatique, la Grande-Bretagne a convoqué son ambassadeur James Watt en réaction à la condamnation de deux de ses ressortissants. L’Australie, pays de Peter Greste, s’est dite ''choquée'' par le verdict.

Dans le cas du Canada, l’ambassadeur David Drake s’est dit ''vraiment déçu et ne pas comprendre'' le verdict. La ministre d’État pour les affaires étrangères et consulaires, Lynne Yelich, a fait une déclaration publiée sur le site de son département et où on peut lire: ''Le Canada est très déçu du verdict rendu dans le cas de M. Mohamed Fahmy, et il est préoccupé par le fait que le processus juridique ayant mené à ce verdict est incompatible avec les aspirations démocratiques de l’Égypte. (…)'' Et de promettre que ''de hauts représentants du Canada, y compris le ministre Baird et moi-même, continueront de discuter du cas de M. Fahmy avec les hautes autorités égyptiennes. Nous continuerons aussi à fournir une aide consulaire à M. Fahmy, y compris en incitant les autorités égyptiennes locales à veiller à ce que ses besoins médicaux soient satisfaits.''

À ceux qui, au pays, craignaient que le journaliste canado-égyptien perde sa citoyenneté en lien avec des dispositions de la nouvelle révision de la loi C-24 sur l’immigration et la citoyenneté, on les a rassurés.

De son côté, le ministre américain des affaires étrangères a qualifié le verdict de ''draconien'', de ''dérangeant'' et de ''recul'' pour la transition égyptienne. Pour John Kerry, il s’agit d’un procès ''manquant de plusieurs éléments constitutifs d’un procès juste et équitable''. Il a appelé les autorités égyptiennes à revoir les sentences prononcées lors de procès politiques ces dernières années et à se conformer aux engagements du Caire au niveau du rôle de la société civile et en matière de respect de liberté de la presse et de l’état de droit.

À l'instar de l'Australie, les États-Unis ont demandé au président égyptien de gracier les condamnés. Mais, M. Sissi a dit refuser toute ''ingérence'' dans la justice de son pays...

***

Le tombeur du président Morsi n’a pas apprécié le soutien du Qatar aux Frères musulmans et il l’a fait payer à Al Jazeera et à ses trois journalistes emprisonnés. Leur procès politique est une illustration parmi d’autres de la détérioration de l’état de la liberté de la presse en Égypte et des libertés en général, en particulier depuis le coup d’état du 3 juillet. Leurs condamnations iniques pevent être interprétées comme un message d’intimidation à l’adresse de tout média local ou international qui serait tenté d’informer de manière indépendante l’opinion sur ce qui se passe réellement dans ce pays

26 juin 2014



* www.state.gov


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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