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Le chef de la diplomatie américaine en mission délicate au chevet de l’Irak

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’Irak se trouve à un tournant de son histoire. Ses dirigeants ont en quelque sorte le choix entre deux possibilités complexes: le sauver de ses démons intérieurs ou l’abandonner à son sort. Il faut reconnaître que ses voisins ne lui facilitent pas la tâche non plus et profitent de ses faiblesses pour prospérer à ses dépens.

Barack Obama avait promis en campagne électorale de retirer ses troupes d’Irak et a tenu parole. Mais, le portrait dressé par lui, la veille de ce retrait, de la situation sécuritaire dans ce pays est loin de correspondre à la réalité. À la place d’un pays stable, sécuritaire et en mesure de se défendre avec ses propres moyens contre les menaces à sa sécurité, l’Irak est non seulement incapable de se défendre contre une menace extérieure ou domestique (l'exemple de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) l'atteste), mais il est également plus divisé que jamais et court à terme le risque de partition en trois entités distinctes.

Avancée fulgurante de l’EIIL et déroute de l’armée de Nourri Al-Maliki

Une coalition d’insurgés sunnites menés par des combattants de l’EIIL a le 9 juin lancé une offensive avec l’intention de se rendre jusqu’à Bagdad. En quelques jours, ils se sont emparés de plusieurs villes situées pour la plupart dans l’ouest de l’Irak et le nord-est de Bagdad: Mossoul (la deuxième plus grande ville du pays), Tikrit (berceau de l’ancien président Saddam Hussein), Jalawla, Saadiya, Raouah, Anah, Routba, Tal-Afar (et de son aéroport), Qaïm, etc. Plusieurs postes-frontières sont également tombés entre leurs mains: Al-Qaïm, Al-Walid (à la frontière avec la Syrie). Ils ont essayé de s’emparer du poste-frontière avec la Jordanie. Cette tentative représente une menace sérieuse pour la sécurité intérieure d’un royaume hachémite aux prises avec ses propres jihadistes. D’ailleurs, le chef d’Al-Qaïda en Irak entre 2004 et 2006 était un jordanien: Ahmed Fadel Nazzal Al-Khalayla, connu sous son nom de guerre Abou Moussab Al-Zarkaoui. Un terroriste qui voulait plonger l’Irak en guerre confessionnelle entre sunnites et chiites.

Le contrôle de ces postes est crucial pour l’EIIL. Il renforce sa position tout le long de la frontière avec la Syrie et y rend plus aisées ses opérations.

Ces gains successifs ont d’une part consolidé les positions de l’EIIL et de ses alliés sunnites dans la partie ouest du pays. Ils ont d’autre part affaibli encore un peu plus la position d’un premier ministre autoritaire et qui gouverne le pays depuis 2006 non comme un leader irakien, mais plutôt comme un chef chiite. Son sectarisme excessif, sa marginalisation de la minorité arabe sunnite et la politique du tout-répressif qu’il mène depuis des années contre elle la lui a aliénée définitivement. C’est cette situation qui explique dans une large mesure l’effondrement rapide de l’armée et des forces de sécurité irakiennes face à l’avancée foudroyante des insurgés.

Docteur américain au chevet du patient irakien

Les succès engrangés par l’EIIL et ses alliés représentent une menace à l’équation américaine dans ce pays. Washington ne pouvait donc se permettre le loisir de rester les bras croisés. Après une tournée au Caire et à Amman, le 22 juin, le chef de sa diplomatie s’est rendu le lendemain à Bagdad.

John Kerry a rencontré plusieurs dirigeants irakiens. L’occasion de constater l’existence de points de divergence entre Washington et Bagdad. Si l’Américain a parlé concernant l’avancée de l’EIIL de ''menace existentielle'' pour l’Irak, M. Maliki a quant à lui renchéri en parlant de ''menace non seulement pour le pays, mais aussi pour la paix dans la région et le monde''. Mais, au lieu d’obtenir du président Obama des frappes aériennes des camps des insurgés sunnites, le dirigeant irakien devra, aux dernières nouvelles, se contenter de la promesse d’envoyer 300 conseillers militaires pour aider l’armée irakienne. Washington cherche donc à éviter tout réengagement sur le champ de bataille irakien.

Le volet politique de la mission du chef de la diplomatie américaine est un élément supplémentaire d'irritation pour M. Maliki. Pour M. Kerry, le partage du pouvoir entre les trois principales composantes du tissu national irakien (les Arabes chiites, les Arabes sunnites et les Kurdes) serait le moyen le plus ''efficace'' pour sortir le pays de sa profonde crise politique et mettre en échec les visées des combattants de l’EIIL. Mais, appeler à la mise en place d’un tel gouvernement d’union nationale est en quelque sorte un désaveu de la politique confessionnelle menée depuis 2006 par le chef chiite. Ce que ce dernier ne peut admettre et encore moins le mettre en place. Après tout, il demeure, à l’instar d’une majorité de chiites dans son pays, enfermé dans une grille de lecture confessionnelle de la politique irakienne et impute à la minorité arabe sunnite et non au seul régime sunnite de Saddam Hussein la persécution des Chiites. D’un autre côté, enfermer les Arabes sunnites dans le rôle disgracieux du bourreau historique des Chiites offre un avantage indéniable au leadership chiite: elle lui permet de les exclure ad vitam aeternam du pouvoir et donc de continuer à l'accaparer. Ce que les premiers concernés n’accepteront pas et le feront payer à qui serait tenté de faire l’impasse sur leurs droits politiques ou qui voudrait les empêcher de participer au processus politique national.

***

L’Irak demeure encore sans gouvernement depuis les élections législatives d’avril dernier. Il ne cesse de s’enfoncer dans une crise politique dangereuse pour sa survie comme État-nation unifié. Les dérives sectaires de son leadership chiite, l’aliénation de ses composantes arabe sunnite et kurde et les ingérences de ses voisins iranien, saoudien et turc n’arrangent pas la situation dans ce pays. La formation d’un gouvernement d’union nationale inclusif des trois composantes principales du pays pourrait être un premier pas sur le chemin d’une réconciliation nationale nécessaire à l'évitement de l’implosion du pays. À cause de la combinaison toxique de son lourd passif sectaire et répressif, de sa culture confessionnelle et de ses calculs politiciens à courte vue, M. Maliki ne pourra être ce leader chiite tant espéré pour sauver l'Irak de ses démons intérieurs et le réconcilier avec son identité pluriel et diverse.

24 juin 2014



* www.state.gov


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État islamique
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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