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Pétrodollars et diplomatie du chequier saoudien au service de l'allié égyptien

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les Al Saoud ont vu dans le Printemps arabe une menace sérieuse pour la survie de leur régime. C'est pour cette raison qu'ils ont multiplié mesures et initiatives à domicile et chez leurs voisins arabes pour inverser la tendance. C’est dans ce contexte que se situent l’appui politique et diplomatique ainsi que l’aide économique conséquente apportés par Riyad à Abdelfattah Al-Sissi, tombeur du premier président civil égyptien.

L’ordre autoritaire arabe des cinquante dernières années n’a rempli aucune des promesses faites, au moment des décolonisations, à des peuples assoiffés de dignité et de progrès. Il a ainsi condamné de facto parfois à dessein cette partie du monde à figurer en queue du peloton de l’humanité dans plusieurs domaines: gouvernance, corruption, éducation, niveau de vie, développement humain, inégalités sociales, sécurité humaine, etc. Le système économique clientéliste mis en place par ces autocrates pour reproduire leur domination s’est dans ces conditions révélé incapable de répondre aux aspirations à une vie meilleure de dizaines de millions d’habitants ou d’absorber dans le marché du travail une main d’œuvre jeune de plus en plus nombreuse. Cette situation de blocage de l’ascenseur social rendait inévitable l’affrontement entre l’ordre en place et cette force sociale de contestation par excellence qu'est la jeunesse. La mondialisation et la révolution de communication et des réseaux sociaux ont accéléré le mûrissement de ce processus endogène qui a finalement accouché du Printemps arabe.

Frères musulmans non grata dans la république du soldat Sissi

Après la chute des régimes autocratiques de Ben Ali, Moubarak et Saleh et la fin violente de Mouammar Kadhafi, les Al Saoud et tous les autres dictateurs arabes ont craint de faire les frais de cette vague révolutionnaire qui soufflait très fort sur la région. Pour sauver sa peau, chacun d’eux s’est alors bricolé une stratégie de survie pour son régime. Fort de sa manne pétrolière, Riyad a mis la main à la poche pour calmer sa propre ''opinion publique'' et venir en aide à plusieurs de ses ''frères'' pour qu’ils puissent ''s’acheter'' la paix civile chez eux et éviter ainsi de subir le même sort et ce en attendant que la vague se calme.

Si Riyad avait vécu comme un traumatisme ce qui est arrivé au raïs égyptien, elle a vu d’un bon œil le renversement, le 3 juillet 2013, par l’armée du premier président élu démocratiquement de l’histoire d’Égypte. Elle a également loué la campagne répressive de la police et des soldats de celui qui était général, puis maréchal avant de devenir en mai, dans des conditions antidémocratiques, le nouveau président du pays.

L'armée et la police n'ont pas été de main morte face aux opposants à la destitution par le coup du 3 juillet du président islamiste Morsi. Sur plus de 1400 personnes tuées lors de manifestations violentes, quelque 700 l’ont été au Caire le 14 août 2013. Environ quinze mille présumés sympathisants de la Confrérie ont été arrêtés. Leurs dirigeants, leur Guide suprême Badie et le président destitué Morsi en tête, couraient le risque d’être condamnés dans de multiples procès à la peine capitale.

Le recours des forces de sécurité à une violence disproportionnée contre les manifestants a été dénoncé dans une déclaration commune faite par 28 pays, incluant le bailleur de fonds et allié américain, devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ce qui a fortement irrité le nouvel homme fort du Caire et poussé son régime à dénoncer ce qu'il a qualifé ''d'ingérence dans les affaires intérieures'' de l’Égypte.

La justice est entrée elle aussi sur le front de bataille contre les islamistes. La confrérie des Frères musulmans est déclarée ''organisation terroriste'' en décembre 2013. On l’accuse d’être derrière la vague d’attentats visant les forces de l’ordre depuis le renversement de M. Morsi. Désormais, plus rien ne sera épargné à ses membres ou sympathisants. D’ailleurs, l’homme fort du Caire avait promis lors de sa campagne électorale de l’éradiquer du pays.

Lors d’un procès politique de masse particulièrement expéditif, un juge ''activiste'' du tribunal de Minya a le 24 mars condamné en première instance à la peine capitale 529 partisans du président destitué (sur 1200 accusés) en lien avec quatre chefs d’accusation: meurtre de deux policiers, tentatives d’en assassiner cinq autres, participation à des manifestations illégales et violentes, vandalisme et appartenance à une organisation illégale (les Frères musulmans). Seuls 153 des condamnés étaient au moment du prononcé des sentences détenus, les autres étaient en état de fuite. Lors de ce procès, 17 personnes ont été acquittées. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a jugé ce verdict non conforme au droit international.

Au procès du 28 avril, un procès de masse de plus, le même juge, Saïd Youssef Sabry, a condamné à la peine capitale 682 frères musulmans pour participation le 14 août à des manifestations violentes et leur guide suprême Badie pour ''incitation à la violence''. Mais, il a commué en prison à vie la peine de quatre accusés et acquitté 496 personnes. Ces condamnations ont valu au Caire, encore une fois, un concert de critiques et de protestations au pays et à l’étranger.

En raison de l’absence à ces différentes occasions de la moindre condition d’un procès juste et équitable, Le Caire a été fustigée à travers le monde par les organisations de défense des droits humains. De leur côté, les États-Unis n’ont pas caché à ce propos leur ''préoccupation''.

Le 21 juin, le tribunal de Minya a confirmé les condamnations à mort du guide suprême des Frères musulmans, Mohamed Badie (accusé d’incitation à la violence), et de 182 autres islamistes.

Ces nouvelles condamnations ont été prononcées près de deux semaines après l’investiture d’Abdelfattah Al-Sissi comme nouveau président et le jour même de la visite officielle du souverain saoudien.

Visite-éclair du saoudien Abdallah au nouvel homme fort du Caire

Le roi d’Arabie saoudite a multiplié les gestes de soutien à l’homme de poigne qui ne cachait pas son ambition d’éradiquer les Frères musulmans de l’Égypte. À l’instar de ce qui s’était passé à Riyad quelques semaines auparavant, Abdelfattah Al-Sissi a déclaré la confrérie islamiste ''organisation terroriste'', l'a interdit, confisqué ses biens et lancé une vaste campagne de répression contre ses partisans et sympathisants. Toutes mesures bienvenues dans un royaume devenu hostile à l’égard de ceux-là même qui étaient durant des décennies ses protégés et qui sont devenus dans le contexte printanier arabe une source d'inquiétude pour la survie de son régime.

Le roi Abdallah est arrivé à l’aéroport du Caire en provenance de Casablanca où il passait ses vacances dans son palais au bord de l’Atlantique. C’est à bord de son avion qu’il a accueilli son hôte durant 35 minutes avant de rentrer dans son pays.

Cette visite est symbolique à plus d’un titre. D’abord, c’est la première fois que le souverain saoudien s'est rendu dans ce pays depuis la chute de Hosni Moubarak en 2011. C’est aussi la première visite d’un chef d’État étranger à M. Sissi depuis son investiture comme président. Ensuite, le souverain saoudien était accompagné d’une délégation de premier plan formée de ses ministres des affaires étrangères, de défense et des finances et de hauts officiels de sécurité ainsi que de l’ancien maître-espion saoudien et neveu du roi Abdallah, le prince Bandar Ben Sultan. C'est dire l'importance accordée par le souverain saoudien à cette rencontre avec M. Sissi. Enfin, cette visite confirme s’il en était encore besoin le soutien politique, économique et financier de Riyad au nouveau pouvoir cairote.

Pour aider Abdelfattah Al-Sissi à ''s’acheter'' la paix civile chez lui et consolider son régime, l’Arabie saoudite a appelé à la réunion d’un sommet des "Amis de l’Égypte" pour l'aider à récolter le maximum d’aide économique. De son côté, Riyad avait, juste après le coup du 3 juillet, promis à l'égyptien Sissi une aide financière de 5 milliards de dollars sur un total de 12 milliards promis par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït.

Limites de la marge de manoeuvre de John Kerry au Caire

Le lendemain de la visite du souverain saoudien, le ministre américain des affaires étrangères est à son tour arrivé en visite surprise au Caire pour rencontrer le président Sissi, plaider devant lui en faveur de la démocratie et lui exprimer l’inquiétude de son pays des conséquences de ce qui se passe en Égypte au chapitre de la répression de l’opposition et des violations des droits fondamentaux.

Cette visite de quelques heures est la première d’un dirigeant américain au Caire depuis l’investiture du président Sissi. Elle a été également l’occasion d’annoncer le dégel d’une aide de 572 millions de dollars (sur une aide annuelle totale de 1,5 milliard de dollars) à ce pays. On n’est donc plus à l’époque où Washington conditionnait en octobre dernier la reprise de son aide à la mise en place par Le Caire de réformes démocratiques. C’est dire les limites de la marge de manœuvre américaine vis-à-vis d’un Sissi fort cette fois du chéquier des pétromonarchies du golfe Arabo-Persique.

***

L’hostilité franche aux Frères musulmans unit pour le moment Riyad au Caire. C’est la répression impitoyable des islamistes sur les rives du Nil qui a rapproché encore davantage les deux alliés de circonstance. C’est aussi la crainte de voir Abdelfattah Al-Sissi échouer à relever les défis économiques herculéens auxquels fait face son pays et par conséquent le retour virtuel de leurs ennemis communs sur le devant de la scène qui expliquent l’activisme du roi Abdallah en faveur de son allié et sa diplomatie du chéquier. La même diplomatie qui met l’administration Obama sur la défensive au Caire et montre encore une fois sa difficulté à anticiper, du moins à appréhender les changements dans le Moyen-Orient de l'après-Printemps arabe. D'où une diplomatie de l'après-coup dommageable à terme à l'image, au prestige et à l'influence des États-Unis ici et au-delà.

22 juin 2014



* http://www.sis.gov.eg


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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