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Égypte: Abdelfattah Al-Sissi entre cérémonie d'investiture et défis herculéens

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La révolution égyptienne a vite fait place à la restauration. Dans le sang. Une fois, le raïs Moubarak, un général de son état, est poussé à la sortie par la population, un islamiste, Mohamed Morsi, est élu président de la république. Après seulement quelques mois au pouvoir, il a à son tour subi le même sort. Mais, cette fois du fait de l’homme fort de l’armée et de l’État profond. Abdelfattah Al-Sissi réussira-t-il là où ses deux prédécesseurs ont échoué?

À la suite d’une consultation sans surprise (on y reviendra bientôt), le maréchal à la retraite Abdelfattah Al-Sissi (59 ans) est devenu le nouveau président de l’Égypte. Face à son opposition, il n’avait pas fait dans la dentelle. 1400 partisans du président islamiste renversé par le coup du 3 juillet (2013) ont été tués dans la répression. Des milliers d’autres membres d’une Confrérie des Frères musulmans déclarée ''organisation terroriste'' ont été arrêtés et devraient être jugés. Des centaines de ses cadres, y compris sa direction, ont été condamnés à la peine de mort. Des figures laïques du mouvement tombeur de Hosni Moubarak ont été eux aussi écrouées. Leur tort? S’être inquiétés du retour d’un régime policier. Même des figures de Tamarod, le mouvement qui avait apporté une caution populaire à l’entreprise putschiste, n’y ont pas échappé. Les médias ont été repris en main. Même un satiriste comme Bassem Youssef a dû déclarer forfait et mettre la clé à la porte de sa populaire émission ''El Bernameg'' (''Le Programme''). Plusieurs journalistes courent actuellement le risque d’être condamnés à de lourdes peines de prison ferme aux mains de juges aux pratiques judiciaires expéditives.

L'échec de la campagne électorale de peur

Plusieurs Égyptiens, dont des Coptes et des femmes, ont vu dans le maréchal Sissi un rempart contre des islamistes auxquels ils prêtaient l’intention de monopoliser le pouvoir et de forcer l’islamisation de la société égyptienne. Des accusations rejetées un peu rapidement du revers de la main par les Frères musulmans. Le camp d'Abdelfattah Al-Sissi et les médias officiels et privés acquis à sa croisade anti-islamiste se sont servi de cette carte de la peur pour convaincre les électeurs de voter pour lui.

La montagne électorale du camp de l’ancien chef de l’armée a finalement accouché d’une souris. L’ajout d’une troisième journée à un calendrier électoral initial de deux jours (26 et 27 mai) et les multiples et diverses pressions exercées par les autorités et relayées sans relâche par des médias acquis inconditionnellement à M. Sissi ont montré l’échec de la stratégie brouillonne du camp de l’héritier de Hosni Moubarak et son amateurisme. La quasi-totalité des médias, y compris privés, ont donné d’eux-mêmes à cette occasion une affligeante et pathétique image.

En raison à la fois du contexte politique particulier de la consultation et du fait que le résultat final était connu d’avance, les autorités ont eu beaucoup de difficulté à mobiliser les électeurs. Au final, si le candidat de la restauration a obtenu, selon les chiffres officiels, 96,91% des suffrages, le taux de participation n’a pas dépassé les 47,5% des électeurs inscrits. On est donc loin de la majorité absolue. Un revers supplémentaire pour la légitimation recherchée par la voie des urnes de l’action répressive menée depuis plusieurs mois.

Cérémonie d’investiture

Le 3 juin, Abdelfattah Sissi est déclaré élu. Cinq jours plus tard, plusieurs dignitaires égyptiens et étrangers se sont retrouvés au Caire pour assister à la cérémonie d’investiture du nouveau chef de l’État. Sa prestation de serment s’est déroulée à la Cour constitutionnelle suprême devant ses membres et en présence du président intérimaire sortant Adly Mansour, du premier ministre sortant Ibrahim Mahlab, des anciens premiers ministres Kamal Ganzouri et Hazem Belblawi, de l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa, du grand imam d’Al-Azhar Ahmed Al-Tayyeb et du pape copte Tawadros II.

Tout juste après, M. Sissi s’est rendu au Palais Al-Ittihadiya. Depuis ce siège de la présidence, il a prononcé son premier discours à titre de nouveau président, après avoir signé la lettre de transfert de pouvoir avec son prédécesseur.

Dans son discours, le nouveau président a développé trois idées principales. D’une part, la reconstruction du pays sur des bases saines. Ensuite, la restauration de son prestige et de son rôle régional et international. Enfin, la stabilité et la paix civile comme conditions de la reconstruction et de la prospérité du pays.

Les pays du golfe Arabo-Persique alliés d’Abdelfattah Al-Sissi ont été représentés à cette cérémonie au plus haut niveau de l’État: les souverains bahreïni, jordanien, koweïtien et les princes héritiers saoudien et aboudabien. Le souffrant sultan d’Oman a quant à lui dépêché un envoyé spécial pour l’occasion. Cette forte présence montre le soutien de ces pétromonarchies au coup du 3 juillet et à la campagne de guerre totale menée par M. Sissi contre les islamistes dans son pays. Le Qatar n’a pas été invité à cause de son appui aux Frères musulmans cairotes.

Les présidents palestinien, somalien et érythréen ont eux-aussi fait le déplacement du Caire. Plusieurs autres pays arabes se sont fait représenter par un vice-président (Irak), ou des ministres des affaires étrangères (Émirats arabes unis, Oman, Mauritanie, Tunisie et Maroc) ou encore des présidents ou vice-présidents de parlements (Liban, Algérie et Libye).

Plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne ont également été représentés au plus haut niveau de l’État (Guinée équatoriale, Tchad et Mali), d’autres par des dignitaires de moindre importance (les vice-présidents soudanais, soudanais du sud et comorien, le président du parlement gabonais, les premiers ministres swazi et libérien, les ministres des affaires étrangères sénégalais, éthiopien, nigérian, malgache, bissau-guinéen, angolais, burundais, gambien, tanzanien, ougandais, congolais démocratique et béninois et le ministre djiboutien des affaires islamiques).

D’autres pays se sont faits représentés par des personnels de niveau plus ou moins élevé, dont la Grèce, la Russie et la Chine.

Deux absences ont été fortement remarquées: d’abord, la Tunisie, berceau du printemps arabe, et les États-Unis, allié et principal bailleur de fonds du Caire depuis 1979. En se faisant représenter par un ministre, Mongi Hamdi, ou un conseiller de John Kerry, Thomas Shannon, ces deux pays ont exprimé leur mécontentement pour ce qui se passe en Égypte depuis le renversement du président Morsi.

C’est peut-être l’absence du président Obama à la cérémonie qui explique, entre autres choses, pourquoi M. Sissi n’a pas tari d’éloges à l’endroit de l’Arabie saoudite. Il est vrai que les milliards de pétrodollars injectés par Riyad (sans oublier la contribution d'Abou Dabi et de Koweït City) dans l’économie égyptienne ont permis à ce pays d’éviter l’asphyxie.

Les défis herculéens d’Abdelfattah Al-Sissi

L’Égypte fait face à des difficultés de taille pharaonique. On mentionne ici quelques-uns de ces défis.

La population égyptienne totale a été estimée en 2013 à 83,661 millions de personnes (contre 80,72 millions en 2012). Depuis 2005, le taux de natalité a connu une augmentation constante puisqu’il est passé de 2,55% à 3,19% en 2012. Le taux d’accroissement naturel est quant à lui passé de 1,91% (2005) à 2,55% (2012) en raison notamment d'un indice de fécondité élevé (3,01 enfants par femme). Cette forte augmentation constante de la population accroît la pression, entre autres, sur le marché du travail et par conséquent nuit à toute possibilité de résorber le chômage. L’inactivité touche au moins le quart des Égyptiens âgés de 15-24 ans et 39% de ceux de 20-24 ans. Le mauvais état des infrastructures et de l’économie du pays (déficit budgétaire élevé, une dette publique dépassant les 100% des 263 milliards de dollars du PIB (2012), sans parler du lourd fardeau du service de la dette, etc.) en raison, entre autres, de la mauvaise gouvernance, de la corruption endémique et de la chute des recettes touristiques ces dernières années, aggrave la situation.

Les inégalités de revenu sont telles qu’un peu plus du quart de la population vit actuellement sous le seuil de pauvreté (contre 16,7% en 2000), avec seulement 2 dollars par jour. Au rythme où les choses sont allées durant les 14 dernières années, il serait naïf de s’attendre à ce que ces inégalités soient réduites significativement pendant un mandat de quatre ans. D’ailleurs, rien n’indique qu’une telle réduction soit l’ambition du régime de restauration ou le choix des puissantes forces sociales qui ont mis M. Sissi en scelle.

L’insécurité humaine et l’instabilité politique que connaît le pays depuis les dernières années expliquent en partie la baisse de l’activité économique, la chute des recettes touristiques et la baisse des investissements étrangers directs.

La piètre qualité de l'enseignement et le mauvais état du système d’éducation publique ne préparent nullement de manière adéquate la jeunesse au marché du travail. Ce faisant, ils agissent comme facteurs aggravants de l’exclusion sociale des individus issus des milieux modestes et les privent de sortir de la pauvreté.

Cette combinaison de difficultés est une bombe à retardement qui pourrait exploser à la moindre occasion.

***

La politique du tout-répressif menée avec enthousiasme par le maréchal Sissi lui a gagné un culte immodéré et allant au-delà des Coptes, des femmes ou de la grande bourgeoisie. Les difficultés colossales auxquelles fait face l’Égypte et qu’il ne pourra résoudre durant son mandat, faute de mobilisation nationale, de changement de culture démographique et de vision d’avenir, lui joueront des tours et rompront assez rapidement cette lune de miel. Dans la désillusion et l’aliénation. Dans ce contexte, les milliards de dollars promis par les pétromonarchies arabes à M. Sissi se révéleront tout au plus un revenu d’appoint, une goutte d’eau dans le désert égyptien. C’est pourquoi il est fort probable que Place Tahrir renoue durant son mandat avec la révolution.

10 juin 2014



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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