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Syrie: Le message de la farce présidentielle du 3 juin 2014

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Pour se maintenir au pouvoir, l’homme fort de Damas n’a épargné aux zones rebelles de son pays aucun moyen de ''persuasion'' à sa portée. Sans parvenir à leur dicter ses conditions. Pour faire comprendre à l’opinion publique internationale qu’il est là pour rester, il a tenu une consultation présidentielle en trompe-l’œil destinée à empêcher toute transition politique sans lui dans le rôle du maître de cérémonie. Ce qui sonne comme un enterrement de l’accord de Genève.

La Syrie continue d’être à feu et à sang. En trois ans de conflit, le régime en place s’est montré incapable d’écraser l’opposition malgré tous les moyens militaires utilisés par sa troupe. L’appui politique, diplomatique et technique de la Russie, le conséquent apport militaire et économique de l’Iran et les renforts des combattants du Hezbollah libanais et de miliciens chiites en provenance d’Irak et du Yémen, entre autres groupes armés acquis au maintien en place de la dictature assadienne, n’ont pas permis à cette dernière de crier victoire. Mais, cela n’a pas empêché un régime qui ne contrôle plus guère au mieux 40% du territoire syrien de présenter ses récents succès militaires, malgré leur caractère limité, comme le début de la fin de la révolution.

Contexte sanglant d’un scrutin verrouillé

Le conflit qui dure dans ce pays depuis plus de trois ans a ravagé la fabrique sociale. Des chiffres qui traduisent l’ampleur et l’horreur de la catastrophe humanitaire syrienne depuis mars 2011: destruction de 65% des villages, communes et villes, plus de 162 000 morts,          500 000 blessés (sans parler des mutilés à vie), plus de 500 000 personnes coupées du reste du monde du fait de leur siège et sans accès au moindre service de base, 17 000 personnes portées disparues, des dizaines de milliers de prisonniers politiques, 5,5 millions d’enfants en danger, 6,5 millions de déplacés à l’intérieur du pays et 2,6 millions de réfugiés. Le compte est loin d'être terminé.

Le quotidien de cette population est rythmé, entre autres, par des barils d'explosifs largués par des hélicoptères de l’armée régulière, des tirs de roquettes rebelles et des attentats. L'armée loyaliste n’hésite pas à faire usage même des armes internationalement prohibées. Sans parler des différentes et multiples formes de répression et d’oppression de la part des autorités et des exactions menées par cette partie des rebelles qui a un agenda international et qui se moque totalement du projet national de la révolution syrienne et de ses aspirations démocratiques.

C’est dans ce contexte que le régime s’est offert le 3 juin une consultation en trompe-l’œil pour reconduire pour un troisième mandat d’affilée de 7 ans supplémentaires le président sortant à son poste. Mais, il n’a pu la tenir que dans les seuls quartiers sous son contrôle, ce qui représente à peine 40% de l’ensemble du territoire national. L’opposition et ses alliés occidentaux ont dénoncé un vote qualifié de ''mascarade''.

Choisir entre Bachar et … Assad

L’homme fort de Damas était d’entrée de jeu assuré de remporter un scrutin verrouillé. Pour empêcher les opposants de l’extérieur de se présenter, une loi votée en mars par le parlement, une chambre d’enregistrement de la volonté présidentielle, a exclu toute personne qui n’avait pas gardé une résidence permanente au pays pendant les dix dernières années. Le Haut tribunal constitutionnel, à qui revenait la validation des candidatures, a de son côté recalé 21 postulants à la candidature pour soi-disant ''non-conformité aux critères constitutionnels et légaux''. Il a le 4 mai annoncé la validation de trois candidatures: le président sortant et ses deux faire-valoir: Maher Al-Hajjar (1968-) et Hassan Al-Nouri. M. Hajjar est un député sans étiquette. Cet ex-communiste est natif d’Alep, principale ville du nord de la Syrie. Le damascène Nouri est quant à lui un petit entrepreneur qui fabrique des brosses à reluire. Il faisait partie d’une formation de l’opposition de l’intérieur tolérée par le régime.

La campagne a débuté le 11 mai.

Un seul message sur les affiches géantes de Bachar Al-Assad, sur les banderoles et sur les pancartes omniprésentes dans les zones sous contrôle: ''Notre Bachar, nous n’accepterons pas un président autre que vous''. Pour mener sa campagne ''Sawa'' (''Ensemble'') sur le net, le président sortant s’est servi des réseaux sociaux, dont Facebook, et des comptes Twitter et Instagram. Facebook a refusé, au nom du sacrosaint principe de liberté d’expression, de fermer la page de la campagne assadienne ''Sawa'' (qui a déjà 235 761 fans) et ce malgré les pressions exercées sur elle par l’opposition syrienne.

Le parti Baas, façade politique de la dictature de la famille Assad depuis le coup de 1970, a appelé les électeurs à le reconduire à la tête de l’État. Face à lui, les deux autres n’avaient aucune chance de l’emporter.

Plusieurs pays, dont les monarchies du golfe Arabo-Persique, l’Allemagne et la France, ont interdit le vote anticipé aux Syriens établis sur leur territoire.

Sur une population totale de 23 millions de personnes, Damas a déclaré avoir recensé 15 millions d’électeurs. Un chiffre gonflé. Quand on additionne les 2,6 millions de réfugiés aux 6,5 millions de déplacés de l’intérieur et au million de Syriens sans papiers en règle et qu’on se rappelle que le vote ne pouvait se dérouler que sur 40% du territoire national, on se rend aisément compte du fait que les chiffres officiels de l’électorat ne peuvent correspondre à la réalité.

La loyauté dans le cas des uns, la contrainte et la peur des rétorsions du régime dans le cas des autres ont poussé une partie des Syriens à suivre le mot d’ordre officiel ''d’exercer leur droit civil''. Comme l’a expliqué à Tolerance.ca une source de Homs, appelons-la Samira, ''tous les fonctionnaires, y compris les enseignants, étaient obligés de voter. Des instructions claires et fermes étaient données dans ce sens depuis une semaine. On racontait par exemple que si un fonctionnaire ne votait pas, il ne recevrait pas sa paie''. Pour les conditions d’exercice de ce ''droit civil'', notre source a rapporté que les redoutables ''shabihats (miliciens assadiens très violents) faisaient le tour des rues. Ils vérifiaient si les passants avaient l’encre bleu sur leur pouce, preuve de leur vote, dans le cas contraire ils les obligeaient à se rendre à un bureau de scrutin. Parfois, il arrivait qu’ils insultent et même rossent de coups les récalcitrants''.

''Le vote s’est déroulé sur les lieux de travail. Les procédures étaient juste pour la forme''. Même constat pour Damas. ''Il n’y avait pas de véritable isoloir au point que tout se passait devant tout le monde. Au bureau de vote, il y avait trois personnes. Ils prenaient le nom de l’électeur et vérifiaient son identité, lui donnaient le bulletin de vote et le crayon et lui montraient la place où cocher, sous la case Assad. Une fois le bon choix était constaté, l'électeur pouvait mettre le bulletin dans l’enveloppe et le glisser dans l’urne transparente. C'est à ce moment là que son pouce pouvait être trempé dans l’encre bleu, preuve d’avoir voté.''

''À l’université, les étudiants étaient eux aussi obligés de voter. Ils étaient terrorisés en raison des rumeurs qui avaient fusées deux jours avant le 3 juin. On racontait qu’en cas de boycott de l’élection, ils seraient expulsés de l’université, arrêtés, kidnappés aux checkpoints''.

Plusieurs damascènes ont cru avoir trouvé dans la ruse le moyen d’éviter à la fois d’apporter leur caution à la consultation et la vengeance du régime policier: ''plusieurs ont préféré quitter la ville, d’autres ont éteint les lumières de leurs domiciles pour qu’on ne sache pas qu’ils sont là'', selon Samira.

Que ce soit à Damas, à Homs ou Ladiquia, entre autres zones plus ou moins contrôlées par l’armée loyaliste, les rues ne grouillaient pas de monde, comme à l’accoutumée. Les gens ont pour la plupart préféré rester chez eux puisque le résultat était connu d’avance. Les bureaux de vote n’étaient pas pour la plupart achalandés.

Pendant ce temps, la chasse syrienne continuait sa ''routine'' meurtrière comme d’habitude, entre autres, dans la banlieue de Damas, lieu d’affrontements sanglants.

L’observatoire des ''Martyrs d’Alep'' a recensé pour la seule journée du 3 juin 44 morts, dont 43 (incluant 12 enfants et 7 femmes) tués par l’armée régulière et le un restant par des rebelles.

Le message d’une consultation en trompe-l’œil

À travers les consultations du 3 juin 2014, le régime policier a voulu atteindre deux objectifs et par la même occasion envoyer un message aux alliés occidentaux et arabes de l’opposition syrienne.

Avec la perte pour cause de sa guerre totale du peu de légitimité qu’il avait, Bachar Al-Assad a cherché à se servir de la consultation pour se donner un semblant d’onction démocratique. Mais, ce simulacre électoral ne change rien à la nature de son régime policier et à son verrouillage de la scène politique.

Pour pouvoir projeter l’image d’une normalisation graduelle de la situation, le régime avait besoin de montrer un fort appui populaire en faveur de son chef. C’est cet élément qui jette la lumière sur la finalité des résultats officiels dévoilés par le président du parlement. À en croire cet obligé de l’homme fort de Damas, l’autocrate Assad aurait obtenu 88,7% des suffrages exprimés contre 4,3% pour Hassan Al-Nourri et 3,2% pour Maher Al-Hajjar. Toujours selon ces chiffres officiels, 442 108 bulletins nuls ont été recensés (3,8%) et le taux de participation a atteint 73,42% (soit 11,6 millions d’électeurs sur un total de 15,8 millions de votants). Ces derniers chiffres dépassent ceux compilés ci-dessus et donc sont loin de correspondre à la réalité.

À travers cette prétention à un mandat populaire fort, Bachar Al-Assad a cherché à envoyer un message clair au groupe des ''Amis de la Syrie'' et qui consiste à les sommer de tourner définitivement la page de l’Accord de Genève et de la transition politique car il ne s’aurait être question pour lui de lâcher le pouvoir.

***

Les alliés traditionnels de Bachar Al-Assad, à savoir la Russie, l'Iran et le Vénézuela, l'ont sans surprise félicité pour la ''tenue d'une élection démocratique et transparente''. Les alliés occidentaux et arabes de l'opposition syrienne avaient quant à eux rejeté la légitimité de la consultation et ce avant même qu'elle ne soit organisée. Maintenant que c'est fait, que compte faire la ''communauté internationale'' pour aider la Syrie à sortir de sa spirale destructrice? Se rendra-t-elle, sous la forte pression russe, au raisonnement de l'homme fort de Damas ou au contraire tirera-t-elle la conclusion qui s'impose et agir en conséquence: comme Bachar Al-Assad est déterminé à rester au pouvoir jusqu'à la fin de ses jours et peu importe le prix à payer pour son pays, ce à quoi se refuse catégoriquement l'opposition syrienne, il ne pourrait faire partie de la nécessaire transition politique?

6 juin 2014



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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