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Christine Daure-Serfaty, une Juste qui a marqué le Maroc d'une forte empreinte

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Certaines rencontres inopinées avec un peuple à un moment précis de son histoire changent la vie d’un expatrié et même son destin. Les épreuves traversées ensemble créent des liens d’amitié ou de camaraderie et les font mûrir. Face à l’adversité du milieu, ces liens peuvent donner des ailes et se révéler fort utiles au moment opportun pour les premiers concernés et même au-delà.

Après une vie riche, bien remplie et très utile au service des autres, une Juste a quitté le monde à l’âge de quatre-vingt-huit ans. À l’annonce de son décès, plusieurs Marocains ont spontanément laissé sur les réseaux sociaux transparaître leur chagrin. Plusieurs anecdotes et témoignages ont également fusé à cette occasion à son propos. Permettant aux plus jeunes parmi les Marocains et à ceux qui ne l’avaient jamais rencontré d’apprendre un peu plus, à travers son expérience, sur cette période noire de leur histoire contemporaine communément appelée ''les années de plomb''.

''Gorge profonde'' de… Gilles Perrault

Christine Daure-Serfaty (1926-2014) est une citoyenne française. Son histoire marocaine a commencé en 1962 au moment de son débarquement à Tanger en tant que professeure des lycées marocains. Elle était là pour enseigner au Lycée Al-Khatib l’histoire et la géographie à des adolescents assoiffés de connaissance. Six ans seulement après l’accès de leur pays à l’indépendance, ces jeunes rêvaient de lendemains enchanteurs pour leur peuple. La beauté du Maroc et l’impétuosité de cette jeunesse l’ont séduite. Mohamed Serifi était un de ces élèves. Il a témoigné à Tolerance.ca de l’influence de la jeune coopérante sur lui et sur ses condisciples: ''Jamais, elle ne parla politique, mais nous permit de rêver avec la prise de la Bastille et la révolution de 1789. Avec elle, nous fîmes notre première sortie de classe pour visiter le musée de Tanger et faire le lien dans nos petites têtes d’enfants et jeunes adolescents, entre passé et présent''.

En 1967, Christine Daure est nommée professeure au Lycée Mohamed V à Casablanca. Un établissement devenu emblématique depuis les événements du 23 mars 1965. Une journée qui avait vu des militaires tirer à balles réelles sur des élèves et sur leurs parents pour avoir protesté pacifiquement contre une circulaire du ministère de l’éducation destinée à empêcher une partie d’entre eux de poursuivre leurs études secondaires. C’est au contact des élèves de ce lycée que la professeure française a découvert au fil des années l’envers du décor du Maroc sous Hassan II: inégalités sociales et pauvreté, bidonvilles, corruption, répression…

C’est en 1972 qu’elle a fait une rencontre déterminante pour la suite de sa vie. Elle a rencontré le leader de l’organisation marxiste-léniniste Ilal Amam (''En Avant''). Elle a offert à Abraham Serfaty ainsi qu’à son camarade et poète Abdellatif Zeroual une planque alors que la police politique d’Hassan II les recherchait activement. La police a finalement arrêté en 1974 les deux figures du mouvement d’opposition républicaine. À l’occasion du grand procès politique des 139 militants des mouvements marxistes en 1977, la justice a condamné, entre autres, M. Serfaty à la prison à vie. Sous la torture, M. Zeroual a rendu l’âme. Mais, son corps n’a jamais été rendu à sa famille. L’empêchant de faire son deuil.

En raison de ses liens avec ces opposants au régime autoritaire, Mme Daure est expulsée une première fois du Maroc en 1976.

De retour en France, elle a pris fait et cause pour Abraham Serfaty et ses camarades et s’est battue pour eux comme personne. Elle était de différentes initiatives visant à faire connaître auprès de l’opinion publique française leur cas et la situation réelle des droits humains au Maroc en général. Avec l’aide de Danielle Mitterrand, l’épouse du président français de l’époque, elle a réussi à retourner au Maroc en 1986 et à obtenir des autorités marocaines l’autorisation d’épouser M. Serfaty en prison.

Entre 1986 et 1990, date de sa deuxième expulsion du Maroc, la vie de Mme Daure-Serfaty était rythmée par ses visites au parloir de la prison de Kenitra (à 46 km au nord de Rabat, lieu de sa résidence), où se trouvaient plusieurs autres prisonniers politiques marxistes d’Ilal Amam ainsi que des organisations 23 Mars et Linakhdoum Chaab (''Servons le peuple'').

C’est au parloir de Kenitra qu’elle a de nouveau revu son ancien élève de Tanger et compagnon de clandestinité d’Abraham Serfaty (entre mars 1972 et novembre 1974), Mohamed Serifi. Selon le témoignage fait à Tolerance.ca par cet ancien d’Ilal Amam devenu plus tard expert en développement social, Mme Daure-Serfaty était pour lui et pour ses camarades ''Zeroual, Mouchtari Bel Abbés, Fakihani Abdelfattah, Zaâzaâ Abdellah et beaucoup d’autres, l’un des appuis les plus importants durant nos premières terribles années de clandestinité. Et c’était grâce à elle et à nombre de militants solidaires avec la lutte du peuple marocain que nous pûmes résister et nous structurer durant quelques années, avant que la police n’ait eu ''raison'' de notre résistance''.

Ali Idrissi Kaitouni est un autre ancien prisonnier politique qui l’a rencontré dans le parloir de Kenitra. En 1982, cet artiste peintre est condamné à la prison ferme suite à la publication d’un recueil contenant des poèmes jugés offensant pour Hassan II. Il a ainsi rejoint le fameux groupe du ''procès de 77'' et donc Abraham Serfaty. La section des écrivains francophones canadiens du Club international PEN l’avait adopté. Il a mis l’accent, dans sa déclaration faite à Tolerance.ca, sur: ''le rôle joué par la défunte concernant les détenus politiques marocains en général et les ''disparus'', c’est-à-dire les bagnards de Tazmamart''. Il s’est également montré reconnaissant pour le ''rôle capital'' qu’elle avait joué dans ''l’adoption de son cas par Danielle Mitterrand. Celle-ci avait choisi la veille d’une visite officielle à Rabat de son mari pour qu’elle lui transmette son nom dans le but de demander sa libération à Hassan II''.

En 1989, Christine Daure-Serfaty a rencontré en France l’écrivain Gilles Perrault et lui a transmis les informations et les documents dont elle disposait sur les prisonniers politiques, les ''disparus'' et le secret bagne-mouroir de Tazmamart (près d’Er Rich). Toute une découverte pour ce journaliste! Cette rencontre a donné lieu au fameux brûlot ''Notre ami le roi'' (Gallimard, 1990).

Ce livre a permis de révéler la face cachée et hideuse du régime autoritaire et archaïque d’Hassan II. Transformant radicalement l’image avenante entretenue durant des décennies par ses réseaux en Occident. Hassan II a alors compris qu’il ne pouvait plus continuer à nier l’existence dans son pays des prisonniers politiques et du sinistre bagne de Tazmamart. La peur de subir le même sort que les régimes communistes est-européens et nombre de régimes autoritaires subsahariens et le discours de La Baule de François Mitterrand ont fait le reste.

Pour convaincre l’Occident de sa bonne volonté, Hassan II a pris plusieurs mesures de libéralisation politique, tout en maintenant son régime autoritaire en place. C’est dans ce contexte que Tamamart a été rasé et ce qui restait de ses bagnards ont été libérés en 1991. Tout comme Abraham Serfaty (après 17 ans de réclusion) et ses camarades de Kenitra.

Si nombre d’anciens prisonniers politique sont exilés, Abraham Serfaty est quant à lui déchu de sa nationalité marocaine (une hérésie en droit marocain puisque les ressortissants de ce pays sont censés être à jamais des Marocains) et expulsé vers la France où il rejoint son épouse, bannie elle aussi la même année du Maroc. Son troisième bannissement du pays s’est produit en 1998 quand le parti du nouveau premier ministre Youssoufi l’avait invité. Elle a été refoulée dès son arrivée à l’aéroport.

Retour triomphal de Christine Daure-Serfaty au… Maroc

En juillet 1999, Mohamed VI est intronisé après le décès de son père. Pour marquer son territoire, le nouveau chef de l'État a pris plusieurs décisions importantes. Le honni exécutant des basses œuvres d’Hassan II et son tout-puissant ministre de l’intérieur Driss Basri est marginalisé. Il a appris en septembre, en même temps que tout le monde, la nouvelle d’atterrissage à l’aéroport international Mohamed-V de l’avion à bord duquel se trouvaient Christine Daure-Serfaty et son ennemi juré, Abraham. Tout un choc pour lui et un indice qui ne trompait pas sur sa définitive et éminente disgrâce. C’est l’ami d’enfance et proche conseiller de Mohamed VI qui en personne leur a souhaité la bienvenue dans le pays d’Abraham au nom du roi.

On leur a réservé un accueil triomphal. La population les a entourés de sa chaleureuse bienveillance en signe de reconnaissance pour leur dévouement et leurs sacrifices. Mohamed VI a rétabli M. Serfaty dans ses droits. La présidence de l'Observatoire international des prisons est confiée à sa femme en 1993.

Abraham Serfaty est décédé le 28 novembre 2010 dans son pays natal, soit trois ans après la mort de Driss Basri en… France.

***

Christine Daure-Serfaty est une authentique héroïne marocaine. Cette Juste a donné des sueurs froides à Hassan II. Son nom demeurera à jamais associé à la mémoire politique du Maroc contemporain et à la marche contrariée et sinueuse de son peuple vers la liberté et la dignité.

29 mai 2014



* Cette photo est une gracieuseté de Mohamed Serifi. Qu'il en soit remercié.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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