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La liberté de la presse à l’épreuve de la loi antiterroriste au Maroc

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La liberté de la presse dans un pays comme le Maroc est loin d’être une réalité. La preuve? Les tabous du pouvoir autoritaire en place, les fameuses ''lignes rouges'', sont là pour marquer le territoire et tracer la frontière entre le permis et l’interdit pour tout professionnel du monde de la presse. Quitte à se servir de la loi antiterroriste pour rappeler à la ''raison'' tout téméraire. Le journaliste Ali Anouzla toujours en liberté provisoire en sait quelque chose…

Le régime autoritaire marocain consacre une partie importante de son énergie à soigner son image à l’échelle internationale. Mais, des rapports d’influentes organisations non gouvernementales étrangères dédiées à la défense des droits humains, à la liberté de la presse ou à l’état de droit ont montré les limites de cette campagne de relations publiques généreusement financée chaque année. D'ailleurs, un des dossiers qui fait actuellement coincer la mécanique de cette machine de communication est celui du journaliste Ali Anouzla.

Un "héros de l’information" en liberté provisoire

Ali Anouzla est le directeur de rédaction de la version arabophone du populaire site marocain d’information bilingue Lakome. Cette plume talentueuse est devenue célèbre grâce à sa liberté de ton et à sa ligne éditoriale critique des politiques de la monarchie et de la corruption ambiante. Le 17 septembre 2013, il est arrêté en vertu de l’application d’une loi antiterroriste adoptée en 2003 par le parlement dans la hâte et sous le choc des attentats terroristes de Casablanca. Pour avoir publié une analyse du contenu d’une vidéo attribuée à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) à partir d’un lien partagé sur le quotidien espagnol El Pais, les autorités l’ont arrêté. Comme tout professionnel de la presse qui a eu à traiter du thème du terrorisme, le journaliste a été clair avec ses lecteurs sur le caractère propagandiste de la vidéo intitulée "Maroc, le royaume de la corruption et du despotisme" et sur le danger représenté par ce groupe terroriste pour la sécurité du pays. Mais, cela n’a pas eu l’air de satisfaire ceux qui l’attendaient au tournant.

La campagne de soutien menée au Maroc et à l’étranger par des organisations de professionnels et de défense des droits humains (dont l'AMDH, Reporters sans frontières, Amnistie Internationale et Human Rights Watch) et la pression du gouvernement américain ont poussé les autorités marocaines à lever en date du 25 octobre sa "détention préventive". Mais, sa liberté est provisoire. Il fait depuis le 24 septembre 2013 face à trois chefs d’accusation très graves et qui, en cas de condamnation, lui coûterait jusqu’à 20 ans de prison ferme: "assistance matérielle", "apologie" et "incitation au terrorisme". Des charges totalement absurdes et qui, au lieu de conforter la position à domicile et à l’étranger de la monarchie, n’ont fait que nuire à son image. D’ailleurs, le ministre américain des affaires étrangères John Kerry, de grands titres de presse internationale, dont le Washington Post, et des organisations internationales de la profession journalistique n’ont pas fait mystère de leur mécontentement de l’acharnement des autorités marocaines sur le journaliste. Le 20 mai 2014, Amnistie Internationale a d'ailleurs dans un communiqué de presse estimé de son côté que le recours à la loi antiterroriste pour poursuivre et emprisonner des journalistes (dont Ali Anouzla) pour leur travail est un revers pour la liberté d’expression et pour l’indépendance des médias au Maroc. C'est pourquoi elle a elle aussi plaidé en faveur de l’abandon des charges qui pèsent contre lui et appelé à son acquittement.

L'audition de M. Anouzla prévue pour le 20 mai 2014 est de nouveau reportée à une date inconnue. Son avocat ne l’avait su que la veille de la date prévue. La raison? Le déplacement à l’étranger du juge d’instruction chargé des affaires terroristes…

Ces reports successifs de son procès ont l’air de manœuvres judiciaires destinées à l’épuiser et à décourager ses soutiens pour que l’un comme les autres déclarent forfait. Mais, ils sont de mauvais conseil pour la monarchie et ternissent encore davantage son image en Occident où on croit de moins en moins à la sincérité de ses déclarations réformistes et démocratiques. D’ailleurs, RSF s’est servi de la ''Journée mondiale de la liberté de la presse'' pour faire le 3 mai d’Ali Anouzla un de ses "100 héros de l’information" et l’ONG américaine Project on Middle East Democracy lui a, le 8 mai, décerné (ainsi qu’au directeur du site francophone de Lakome Aboubakr Jamaï) le "Prix POMED: Leaders pour la démocratie".

Cette même loi antiterroriste a servi à l’arrestation en mai 2013 d’un autre journaliste, Mustapha El Hasnaoui, de sensibilité salafiste, et à sa condamnation à trois ans de prison ferme. Mais, le chef d’accusation de constitution de bande criminelle sous le chapeau duquel il a été condamné n’a pas convaincu le comité sur les détentions arbitraires de l’ONU, ce qui l'a amené à demander à Rabat la libération immédiate et inconditionnelle du détenu et son indemnisation de manière convenable pour torts et dommages subis durant son incarcération. Une demande qui reste pour le moment lettre morte. Pour protester contre ses conditions d’incarcération à la prison de Kenitra, le journaliste d’"Assabil" a entamé le 15 mai une grève de la faim.

L’ensemble du site Lakome reste jusqu’à nouvel ordre fermé

Alors qu’il était encore incarcéré, M. Anouzla a justifié sa demande, par avocat interposé, de suspendre temporairement le site Lakome par son incapacité d’assumer la responsabilité légale des publications sur le site. Aussitôt demandé, aussitôt exécutée... Depuis le 17 octobre 2013, l’ensemble du site Lakome, et non seulement celui dont le journaliste assumait la direction de rédaction, est bloqué. Une décision étrange et qui relève d’un excès de censure.

Les demandes répétées par le journaliste depuis sa libération provisoire auprès de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications en vue de lever ce blocage sont restées lettre morte. Pas de signe de vie de la part du Parquet non plus.

Les démarches de journalistes et de militants des droits humains membres du comité de soutien à Ali Anouzla (dont le Prix 2013 des droits de l’homme de l’ONU Khadija Riyadi) en vue d’enregistrer Freedom Now n’ont pas eu l’air de plaire aux autorités. Les services administratifs de la préfecture de Rabat ont le 9 et 12 mai 2014 refusé catégoriquement et sans le notifier par écrit à ses membres le dépôt de dossier de reconnaissance de cette association de défense de la liberté d’expression au Maroc.

***

Le journaliste Ali Anouzla est un fervent défenseur de la liberté de la presse. Son professionnalisme et sa liberté de ton lui ont gagné le respect du public marocain et la solidarité de ses confrères à travers le monde. Ce faisant, il s'est attiré l'hostilité de plusieurs au sein du pouvoir marocain. En raison du caractère absurde des charges criminelles qui pèsent contre lui, la justice ferait mieux de les abandonner et de l’acquitter définitivement. Autrement, l’image de la monarchie serait ternie. Pour éviter à l'avenir ce genre de situation embarrassante et dommageable pour son prestige, Mohamed VI ferait mieux de revisiter la loi antiterroriste, à défaut de l'abroger, en vue de trouver un équilibre acceptable entre les impératifs de sécurité d'État et ceux de sécurité humaine. Un tel compromis permettrait par exemple aux journalistes de faire leur travail sans être menacés de poursuites pour terrorisme quand ils traitent de manière professionnelle des questions de terrorisme.

22 mai 2014



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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