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La liberté de religion de facto non grata dans le Soudan d’Omar El-Béchir

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L’islam est un élément structurant de l’identité des peuples majoritairement musulmans. Les régimes autoritaires en place s’en servent comme moyen de légitimation de leur mode d’exercice du pouvoir. En période d’instabilité ou de crise politique profonde, ces régimes sont portés à en exacerber les aspects les plus conservateurs pour renforcer encore d’avantage leur contrôle social. Dans le Soudan de l’autocrate Omar El-Bachir, la liberté de religion continue de faire les frais de cette tendance.

La Constitution intérimaire du Soudan a reconnu la liberté de religion et le principe de pluralisme religieux du pays. Mais, cette garantie de la loi fondamentale n’a pas empêché la commission de violations multiples et graves de cette liberté et de ce principe. Le cas de Meriam Yahia Ibrahim Ishag en est une illustration patente.

Mort pour ''l’apostate'' Meriam Yahia Ibrahim Ishag

Meriam Yahia Ibrahim Ishag est une jeune femme soudanaise. Cette mère de famille est âgée de 27 ans. Elle attend dans quelques semaines la naissance de son second enfant.

Le 15 mai 2014, le juge Abbas Mohammed Al-Khalifa de la cour criminelle de Haj Youssef à Khartoum l’a condamné à la peine capitale par pendaison pour ''apostasie'' et à 100 coups de fouet pour ''adultère''.

Le juge s’est appuyé sur une interprétation conservatrice de la loi islamique pour prononcer sa sentance. Cette législation est en vigueur dans ce pays depuis 1983 et elle interdit par exemple toute conversion à une autre religion, sous peine de mort. La sécession en janvier 2011 du Soudan du Sud, majoritairement chrétien et animiste, en partie à cause de l’application de cette loi à ses habitants, est resté en travers de la gorge du régime Béchir. Au lieu de tourner la page, il a préféré la fuite en avant. D'où le renforcement de la mainmise de la charia islamique sur ce qui reste d'un pays qui est loin d’être homogène religieusement (5% sont chrétiens). Aggravant les tensions locales entre communautés.

Lors du prononcé de la sentence, le juge Khalifa s’est montré plus catholique que le Pape... Il a refusé de se rendre à l’évidence que la prévenue ne s’était pas convertie à la religion orthodoxe puisqu’elle a été élevée dans cette tradition chrétienne depuis sa tendre enfance par une mère abandonnée par son époux musulman. La jeune femme a donc toujours été chrétienne et n’a jamais abjuré sa foi d’origine! Dans ce cas, on est loin de toute possibilité d’apostasie. C’est ce même aveuglement volontaire qui a amené le magistrat de Khartoum à considérer le mariage de Mme Ishag avec un chrétien du Soudan du Sud nul et non avenu et donc à assimiler cette union légale à ''l’adultère'', d’où la condamnation de la prévenue à recevoir 100 coups de fouet.

Des dizaines de Soudanais ont manifesté à Khartoum contre la sentence.

Mobilisation internationale

Les appels des représentations diplomatiques américaine, canadienne, britannique, et hollandaise à Khartoum au respect de la liberté religieuse de la jeune femme chrétienne n’ont donc pas été entendus par la justice soudanaise. C'est pourquoi la Maison-Blanche et le Foreign office britannique ont condamné le jugement et appelé Khartoum à l’annuler au nom du respect de ses engagements internationaux en matière des droits humains. Une large mobilisation de lobbies chrétiens sur le continent africain et à travers le monde, dont le Christian Solidarity Worldwide, s’est elle aussi fait entendre. Les médias traditionnels s’en sont saisis et les médias sociaux, dont Facebook, ont amplifié l’écho de cette campagne internationale. Mettant le régime Bachir sur la défensive.

Forte de la non-conformité de ce jugement à la Constitution de ce pays et à ses obligations internationales, Amnesty International a demandé aux autorités soudanaises de libérer immédiatement et inconditionnellement la condamnée. Elle a également lancé une campagne internationale dans ce sens: ''Libérez Meriam Yehya Ibrahim, jeune soudanaise condamnée à mort en raison de sa religion''. Sa section française l’a adopté comme ''prisonnière d’opinion'' et créé dans ce cadre un compte twitter qui lui est dédié (#Meriam Yehya Ibrahim).

***

La mobilisation internationale en faveur de l'abandon inconditionnel des charges retenues contre Meriem Yehya Ibrahim Ishaq et de sa libération immédiate prend de l'ampleur et n'est pas prête de s'essouffler. Pour sauver la face, Khartoum pourrait se servir de l'appel pour abandonner ces charges. Tout en arguant à son opinion que le jugement en instance inférieure était contraire à la loi fondamentale du pays. Autrement, le Soudan contreviendrait à ses engagements internationaux en matière des droits humains, dont celui de garantir l'exercice des libertés religieuses et de conscience de ses ressortissants. Noircissant un tableau déjà largement sombre. À domicile, cela enverrait un mauvais signal à ses minorités religieuses, avec le risque d'accroître encore davantage leur anxiété sociale et leur sentiment d'insécurité religieuse et d'aliénation nationale.

19 mai 2014



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Image : Wikipedia




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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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