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Irak: Quand les jeux de pouvoir mettent en péril les droits des enfants et des femmes!

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La politique confessionnelle en vigueur en Irak renforce ses divisions communautaires. Rançon peut-être du désir de revanche historique de sa majorité chiite et levier sans doute de stratégies politiques de conquête du pouvoir. Le projet du ministre sortant de la justice Chemri destiné à modifier le statut personnel renforce ce caractère et alimente l’inquiétude des minorités pour leur avenir.

Le 30 avril, les Irakiens se rendront aux bureaux de vote pour choisir leurs 328 représentants. En participant à ces élections législatives, au moins une partie des électrices chiites aura à l’esprit le projet de loi du gouvernement Maliki destiné à modifier le code de la famille.

Les fillettes chiites pourront divorcer à l’âge de… 9 ans

Le ministre de la justice Chemri est membre du Parti de la vertu islamique (chiite). Le 25 février, le gouvernement a approuvé son projet de loi qui touche le statut personnel jaafarite (du nom du sixième imam des chiites Ja'afar al-Sadeq et qui a donné son nom à une école de jurisprudence chiite) et qui concerne la majorité des Irakiens. Le 15 avril, le ministre l'a soumis à son tour à l’appréciation des députés.

Au menu de ce projet controversé, il y a cinq thèmes: l’âge du mariage, la religion, la polygamie, la répudiation et l’héritage.

La première disposition (des plus controversées) autorise les fillettes chiites à divorcer dès l'âge de… 9 ans (selon le calendrier lunaire), ce qui revient à leur permettre de se marier bien avant. Une baisse drastique par rapport à la présente situation. Mais, si la loi actuelle fixe à 18 ans l’âge de mariage légal, elle permet aux filles âgées de 15 ans de se marier si leurs tuteurs les y autorisent. D’ailleurs, le quart des jeunes filles se marient avant l’âge de 18 ans (contre 21% en 2001 et 15% en 1997). Une fois âgée de 18 ans, la femme peut (en théorie) se passer de l’autorisation du tuteur.

Le projet de loi autorise les garçons à se marier à l’âge de 15 ans.

Il autorise la polygamie et le mari à se passer du consentement de son épouse chaque fois qu’il désire avoir des relations sexuelles avec elle. Il interdit à cette dernière de sortir du foyer conjugal ou d’intégrer le marché de l’emploi sans le consentement de son époux.

Le projet prive l’épouse répudiée (soit parce qu'elle trop jeune ou trop vieille) de pension et en cas de divorce accorde la garde des enfants automatiquement à leur père. C’est d’ailleurs à lui seulement que revient dès l’âge de 2 ans leur tutorat.

Le projet autorise la veuve à hériter les biens et la maison du défunt, mais non ses terres. Une disposition destinée à garder le contrôle sur la terre à l'intérieur du groupe familial du disparu.

Par rapport à la législation datant de 1959, le projet de Chemri représente à la fois un recul au niveau des droits des femmes irakiennes et une atteinte aux droits et à l’intégrité physique et psychologique des petites filles.

Anguille politique sous roche juridique

Avec le projet du ministre de la justice, les islamistes chiites ne sont pas à leur coup d’essai puisque dès 2003 ils avaient essayé de le faire adopter, à l’ombre de l’occupant américain. Suscitant une levée de bouclier laïc. Doù leur repli stratégique en attendant des jours meilleurs... Cette année, les deux parties sont demeurées campées sur leurs positions respectives. La première voit dans ce projet le moyen de mettre fin à l’injustice faite aux femmes et une protection des fillettes d’unions conclues en dehors du système légal. La seconde, laïque et féministe, y voit une légalisation du viol conjugal et une atteinte aux droits des femmes et des enfants. Le 8 mars, elles étaient des dizaines à manifester, à l’occasion de la Journée de la femme, dans les rues de Bagdad, pour dénoncer ce projet. L’occasion aussi pour elles d’alerter l’opinion publique internationale sur ce qu’elles considèrent comme un recul par rapport aux engagements du pays à l’égard des conventions internationales relatives aux droits de l’homme.

Pour ne rien arranger aux affaires du ministre, son projet divise également la majorité chiite. D’ailleurs, l'entourage de l'ayatollah Ali Sistani, l’autorité religieuse suprême des Chiites d’Irak, a fait savoir qu’il ne s’y est pas associé. Un ancien premier ministre intérimaire chiite, le laïc Iyad Allawi (2004-2005), l’a tout simplement rejeté.

Déposé à quelques semaines du déclenchement des élections législatives du 30 avril, les architectes de ce projet de loi devaient savoir qu’il n’avait aucune chance d’être adopté tel quel. Ils devaient également s’attendre à ce qu’au moins une partie de la société irakienne s’y oppose. Pourquoi donc avoir persisté?

Le premier ministre sortant Nouri Al-Maliki (1950-) aspire à succéder à lui-même pour un troisième mandat successif. Cette figure du Parti Dawa est au pouvoir depuis mai 2006. Le projet de loi est censé lui permettre de faire d’une pierre deux coups. D’abord, dans un paysage politique fragmenté, aucun mouvement politique n’est assuré d’avoir à lui seul la majorité des voix. M. Maliki cherche donc à se servir de ce projet de loi pour s’attirer les faveurs d’une majorité de chiites pieux ou ruraux et renforcer sa position au moment de négocier la formation du prochain gouvernement de coalition. Pour fouetter les troupes, la remise en cause du projet de statut personnel de 1959 par le projet jaafarite pourrait être présentée comme un exemple de revanche de la majorité chiite contre l’ancien ordre sunnite à Bagdad. Fouettant au passage la fierté d’au moins une partie des nouveaux maîtres de l’Irak. Cette manœuvre politique sert aussi du point de vue de M. Maliki à gagner le soutien de l’électorat du parti de M. Chemri et donc à préserver les chances d’une alliance post-électorale avec lui.

***

Le projet de loi jaafarite divise donc la société irakienne. Il attise la tension entre laïcs et islamistes et polarise la majorité chiite. Il représente un net recul par rapport à l’actuel droit de la famille et une atteinte aux droits des enfants et des femmes. En cherchant dans un premier temps à réguler les questions du statut personnel des Chiites en fonction de leur système de croyances, on veut ultérieurement pousser la minorité sunnite à se doter de son propre code et dans la foulée doter le pays de tribunaux séparés sur une base confessionnelle. Se servir de la loi pour renforcer le caractère confessionnel du système politique n’est pas un but en soi, mais un moyen au service d’un but, celui d’empêcher les Sunnites de gouverner le pays dans le futur et donc de maintenir ad vitam aeternam la domination de l’élite chiite sur le pouvoir. Pendant que cette élite cynique et revancharde se livre à ses jeux au risque de fragmenter encore davantage la fabrique nationale, l’Irak est livré à lui-même. La violence revient en force, la mauvaise gouvernance fait des ravages et la corruption gangrène le pays.

26 avril 2014



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http://en.wikipedia.org/wiki/File:Baghdad_Convention_Center.jpg




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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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