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Une élection présidentielle algérienne jouée d’avance

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Le verrouillage du système politique algérien vide toute élection présidentielle d’enjeu réel. La participation à la ''mascarade'' électorale de plusieurs candidats n’est pas gage de pluralisme. La grande muette, qui demeure à ce jour la clé de voute et la maîtresse réelle du système politique, continue de veiller au grain...

Les électeurs algériens devaient voter pour choisir le président de la république. Le scrutin s’est déroulé dans un contexte très tendu. Les escarmouches par voie de presse entre hauts gradés de la grande muette et l’état de santé d’un président sortant impotent ont alimenté inquiétude et grogne au sein de la population.

''Cuisine '' électorale

Conformément à la loi organique no 12-01 du 12 janvier 2012, le ministère de l’intérieur et des collectivités locales, chargé de l’organisation des élections, a appelé les électeurs aux urnes pour choisir, en date du 17 avril, parmi les candidats en lice le nom du prochain locataire d’El-Mouradia (palais présidentiel).

Le mode de scrutin utilisé est celui uninominal, à deux tours, à la majorité absolue des suffrages exprimés (article 134). (1) Selon la loi électorale, si aucun candidat n’obtient la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour, un second tour est organisé. Dans ce cas, seuls les deux candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix au premier tour pourront y participer (Art. 135).

La révision exceptionnelle des listes électorales s’est déroulée du 23 janvier au 6 février 2014. Les autorités ont à cet effet demandé aux électeurs encore non-inscrits sur les listes de le faire. Elles ont aussi demandé à tous ces électeurs déjà inscrits et qui ont déménagé depuis le scrutin de 2009 d’entreprendre les démarches nécessaires pour pouvoir voir leurs noms radiés de l’ancienne liste et inscrits sur celle de leur nouveau lieu de résidence.

Au terme de ces opérations, le ministère de l’intérieur a recensé        22 880 678 électeurs (dont 1 009 825 algériens vivant à l’étranger). Les hommes se sont mobilisés (12 418 468) d'avantage que les femmes (10 462 210). Le corps électoral a aussi enregistré 420 074 nouveaux électeurs par rapport aux chiffres du 12 décembre 2013.

Candidatures à une élection jouée d’avance

La période de dépôt des candidatures à l’élection s’est achevée le 5 mars 2014. Sur les 135 postulants du départ qui avaient reçu les formulaires et un ''Guide du candidat'', 80 personnes ont dans un premier temps annoncé leurs couleurs avant de se désister pour la plupart d'entre eux. Ils avaient jusqu’au 4 mars à minuit pour déposer leur demande et la liste des parrainages d’au moins 60 000 électeurs ou de 600 élus dans au moins 25 wilayas (préfectures) (Art 139). (1)

Parmi les dix demandes de candidature finalement déposées auprès du Conseil constitutionnel, six ont été validées en date du 14 mars. Un seul de ces candidats est indépendant. C’est l’ancien premier ministre Ali Benflis. Les autres sont: le président sortant Abdelaziz Bouteflika, Ali Faouzi Rebaïne, Abdelaziz Belaïd, Moussa Touati et Louisa Hanoune. MM. Bouteflika et Benflis, principaux candidats, sont issus du sérail. Les quatre autres ont de facto fait œuvre de figuration.

Abdelaziz Bouteflika (77 ans) a brigué un quatrième mandat de suite pour se succéder à lui-même. En raison de son état impotent et de son incapacité physique (suite à un accident vasculaire cérébral en avril 2013) à exercer ses fonctions, on s’attendait à ce qu’il ne se présente pas de nouveau devant les électeurs. Mais, c’était sans compter avec un entourage déterminé à rester en place. Le 22 février, son fidèle premier ministre et directeur de campagne Abdelmalek Sellal a annoncé la nouvelle de sa candidature. Mais, le premier concerné ne s’est pas adressé à la nation.

M. Bouteflika est élu président de la république une première fois en 1999 (73,8% des voix). Il est réélu en 2004 (84,9%) et en 2009 (90%). Pour pouvoir se représenter il y a cinq ans, sa révision constitutionnelle a fait sauter le verrou de deux mandats présidentiels. En prévision de l’élection de cette année, le secrétaire général de l’ancien parti unique Amar Saadani avait demandé, dès le mois de novembre, à l'emmuré dans son mutisme depuis mai 2012, de briguer un nouveau mandat, avec le soutien du Front de libération nationale (FLN).

Après quinze ans à la tête de l’État, soit le règne le plus long pour un président algérien, mis à part le succès mitigé du projet de réconciliation nationale, son bilan est désastreux. L’inflation avoisine les 10%. Les recettes de l’État reste largement tributaires de la rente pétro-gazière. D’ailleurs, les hydrocarbures représentent à eux seuls 97% des exportations du pays et 35% de son PIB. La corruption endémique (94e selon l’Indice de Transparency International pour 2013) n’épargne pas l'entourage présidentiel. Une situation qui empêche le pays de se développer et donc de créer suffisamment d’emplois pour répondre à la pression sans cesse croissante d’une jeunesse désœuvrée. Selon les chiffres officiels, le taux de chômage de la population active est de 9% (9,8% en 2013, selon une enquête de l’Office national des statistiques). Il touche le quart des jeunes et reste élevé chez les universitaires (14% en 2013). Le niveau de vie continue de décliner. Plus de 6 millions d’Algériens vivent sous le seuil de pauvreté. Si 10% des Algériens les plus pauvres se répartissent un maigre 2,8% de la richesse nationale, les 20% les plus privilégiés se partagent 43% des richesses nationales. C’est dire l’étendue de la fracture sociale. Même constat de recul en 2013 au niveau de la liberté de la presse (125e position contre la 122e en 2012).

La candidature du président sortant a suscité une forte réaction au sein d’une partie de la population. Le mouvement Barakat (''Ça suffit!'') s’est ouvertement opposé à son quatrième mandat. Ses manifestations sont violemment réprimées par la police. Les réseaux sociaux sont devenus un champ de bataille.

Estimant les dés pipés d’avance à la faveur du président sortant, les candidats Soufiane Djilali, Ahmed Benbitour (ancien premier ministre) et Mohand Tahar Yala (ancien commandant des forces navales retraité) se sont retirés du scrutin. Le Mouvement social pour la paix (MSP, islamiste), une composante jusque-là de la majorité présidentielle, s’est retiré de la campagne et a appelé au boycott du scrutin. Le parti laïc RCD et les partis islamistes Front de la justice et du développement et Ennahda ont eux aussi appelé au boycott. Tout comme Mouloud Hamrouche, ancien premier ministre et père des réformes algériennes à la fin des années 1980.

Ali Benflis (69 ans) est lui aussi issu du sérail. En août 2000, il est nommé premier ministre par M. Bouteflika. Le mois suivant, il est élu secrétaire général du FLN. Il a quitté la primature en 2003. Quand il était à la tête de l’ancien parti unique, il se rêvait dans la peau du candidat de l’establishment à l’élection présidentielle de 2004. Mais, c’était sans compter avec les jeux d’appareils et les ambitions et le désir de revanche du nouveau président. Il en a fait les frais à l’approche de la date fatidique. On lui a montré la porte de sortie en 2004. Sans ménagement! Sa défaite électorale cinglante (6,4% des voix) quelques mois plus tard a annoncé le début de sa décennie de traversée du désert.

En participant à l’élection de cette année, celui qui s’est présenté comme ''l’homme du changement'' a apporté sa pierre à l’édifice de crédibilisation d’un scrutin non seulement joué d’avance, mais ne pouvant nullement déboucher sur une alternance au pouvoir puisque cette ressource se trouve ailleurs.

Louisa Hanoune (59 ans) est la secrétaire générale du Parti des travailleurs. Elle a rempilé durant trois mandats successifs à l’Assemblée nationale. C’est la seule femme à avoir participé au scrutin de cette année. Pour une troisième fois. Ali Fawzi Rebaïne (59 ans) est le président du parti Ahd 54 (Serment 54). Il s’est présenté cette année pour une troisième fois consécutive. Moussa Touati (60 ans) est issu du secteur sécuritaire. Il préside le nationaliste conservateur Front national algérien depuis sa fondation en 1999. Il avait tenté sa chance présidentielle en 2004 et en 2009. Le médecin Abdelaziz Belaïd (50 ans) est le benjamin des candidats. C’est un ancien du FLN. Il en était député. Cette année, c’était sa première fois. Il s’est présenté au nom du Front de l’Avenir (FA).

Bipolarisation de la campagne électorale

La campagne a démarré le 23 mars et pris fin le 13 avril.

Si l’État leur a accordé à chacun 15 millions de dinars (un peu plus de US$190 000), les candidats en lice n’ont pas mené campagne à armes égales. En guise d’illustration, M. Benflis a bénéficié de moyens conséquents pour faire par exemple, à bord d’un avion loué pour l’occasion, le tour du pays. Les autres se sont débrouillés avec moins de moyens. Le président sortant n’a quant à lui fait aucune campagne puisque son impotence ne le lui permettait pas. Sept anciens premiers ministres et ministres l’ont fait pour lui. Une première!

La campagne s’est largement transformée en une bataille entre les pro-Bouteflika et les pro-Benflis. Cette bipolarisation a fait très mal à la campagne des quatre autres joueurs mineurs, la rendant inaudible.

À la campagne de peur des hommes du candidat fantôme et aux dérapages verbaux du camp Benflis se sont ajoutés des affrontements violents qui ont fait des dizaines de blessés. Alimentant la peur de plusieurs Algériens que cela ne dérape et débouche sur un affrontement de grande ampleur. Effet du choc post-traumatique de la décennie noire.

Le président sortant succède à lui-même

La véritable inconnue de l’élection n’était pas l’identité du prochain locataire d’El-Mouradia, mais plutôt le taux réel de participation. Selon les chiffres officiels, 51,7% des inscrits ont participé, un net recul par rapport au 74% en 2009. Dans la capitale, ce taux n’a pas dépassé les 37%.

Avant même l’annonce des résultats définitifs de l’élection présidentielle, les pro-Bouteflika ont célébré la victoire et ceux de Benflis ont dénoncé la fraude massive. Le candidat fantôme est finalement et sans surprise déclaré vainqueur avec 81,5% des suffrages. Selon le ministre de l’intérieur, Ali Benflis a obtenu 12,18% des voix, Abdelaziz Belaïd 3,03%, Louisa Hanoune 1,37%, Ali Fawzi Rebaïne 0,99% et Moussa Touati 0,56%. Vu l’état impotent du président sortant, M. Benflis croyait pouvoir être coopté par le système pour devenir le nouveau président de l’Algérie. Et prendre sa revanche. Il a donc une fois de plus échoué à décoder les signaux des véritables détenteurs du pouvoir dans son pays.

***

Le régime autoritaire en place est incapable de se renouveler. Il reste sourd aux demandes de changement émanant de la société dans une région en pleine ébullition. Le statu quo ante continue donc de prévaloir et le renouvellement de l’élite au pouvoir n’est pas encore à l’ordre du jour. La transition générationnelle en cours devra donc patienter encore des années de plus avant de se trouver une traduction institutionnelle adéquate. Cette situation de blocage est propice à des fuites en avant d'un côté et à des explosions de violence de l'autre. Les effets de la distribution inégalitaire d’une partie de la rente pour s'acheter la paix sociale ne peuvent être que de courte durée.

18 avril 2014



1) http://www.joradp.dz/TRV/FElect.pdf


* http://www.el-mouradia.dz/francais/presidence/visite/images/Visite/Entree.jpg


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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