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Quand le scrutin quasi-référendaire accouche d’une vague libérale

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les urnes se sont révélées impitoyables pour le Parti québécois et sa chef. La première ministre sortante a perdu sur toute la ligne. Tout un revers personnel pour elle et une défaite cuisante pour son parti. Mais, l'idée de souveraineté généralement associée à sa formation politique est loin d'être morte pour autant.

Après 33 jours d’une campagne électorale sale et assez dure, les électeurs devaient se rendre aux urnes pour choisir leurs 125 représentants parmi 11 indépendants et 803 membres de dix-huit partis politiques. Au moment de sa dissolution par la première ministre sortante Marois, l’Assemblée nationale comptait en date du 5 mars dernier 54 péquistes, 49 libéraux, 18 caquistes, 2 solidaires et 2 indépendants. L’occasion ici de faire le bilan de la campagne et de tirer des enseignements du scrutin du 7 avril.

Participation électorale

Le Directeur général des élections a compté 6 012 440 électeurs inscrits sur les listes. Entre le 28 mars et le 3 avril, 19,3% d’entre eux (soit plus d'un million d'électeurs) avaient déjà voté par anticipation.

Le taux de participation a légèrement baissé par rapport à 2012: 71,2% contre 74,6%. Mais, c’est nettement mieux qu’en 2008: 45%. La circonscription Ungava a enregistré ce lundi la participation la plus faible (40,6%) et Jean-Talon la plus élevée (69,59%).

La hantise du référendum

Après 18 mois à la tête d’un gouvernement minoritaire, la première ministre sortante a cru que le temps était venu pour elle de déclencher des élections générales anticipées et ainsi se donner un gouvernement majoritaire.

À cette occasion, on s’attendait à voir les péquistes user à toutes les sauces de cette carte électorale de la charte des valeurs. Mais, c’était sans compter avec l’entrée spectaculaire en scène du magnat des médias Pierre Karl Péladeau (PKP). Depuis son poing levé en l’air, le référendum est devenu le sujet de prédilection de la campagne. La mauvaise gestion de la chef péquiste Marois de ce virage n’a fait que rendre contre-productif ce qui devait être un atout de poids pour sa campagne. Ses adversaires libéral Couillard et caquiste Legault en ont profité pour faire caler sa campagne avant même qu’elle ne prenne la vitesse de croisière. M. Couillard n’a raté aucune occasion pour marteler son message d’un agenda référendaire caché d’une Pauline Marois première ministre. M. Legault n’a pas non plus boudé son plaisir à ce propos. N’ayant pas réalisé à temps les risques de flirter avec ce thème en ce temps de campagne, elle est passée à côté de l’occasion de faire échec à la stratégie de cage à homards dans laquelle voulaient l’enfermer ses adversaires libéral et caquiste. Perdant après coup un temps précieux à vouloir à la fois rectifier le tir et rattraper son retard.

Les inquiétudes d’une bonne partie de la population de la tenue d’un référendum sur l’avenir du Québec se sont traduites dans les sondages d’opinion. Donnant de l’avance, sans cesse et tout au long des deux dernières semaines de la campagne, au Parti libéral du Québec (PLQ). Depuis cette percée, les différentes promesses électorales faites par Mme Marois n’ont fait qu’alimenter doute et même suspicion chez nombre d’électeurs. Pour tenter d'arrêter l’hémorragie du vote nationaliste au profit de la Coalition Avenir Québec (CAQ), Mme Marois a dû sortir de sa manche une autre carte électorale.

Le virage de droite identitaire

PKP est invité à la discrétion sur le projet du pays à se donner. Le porteur du ballon de la charte de l’identité est revenu au-devant de la scène. Dans l’enthousiasme de figures de la droite identitaire au sein du Parti québécois (PQ), la dite charte de la laïcité s’est rapidement muée en charte de l’identité. Nombre de ratés supplémentaires ont vidé cette carte de sa charge potentiellement porteuse auprès d’une partie de l'électorat de la CAQ. Des propos haineux du candidat Jean Carrière à l’égard de l’islam (''Fuck Islam'') à ceux très controversés de la candidate dans Gouin, Louise Mailloux, notamment sur l’imaginaire ''taxe cacher'', au fantasme de ''grugeage'' (des droits des femmes par des intégristes) de Janette Bertrand, de plus en plus de gens se sont demandés s’il y avait réellement un capitaine à la barre péquiste. En désespoir de cause, une partie d’entre eux a finalement trouvé refuge auprès de Québec solidaire.

Personnalités élues et défaites

En plus des chefs libéral Couillard, caquiste Legault et solidaires Amir Khadir et Françoise David, plusieurs députés, dont les ex-ministres libéraux Jean-Marc Fournier, Yves Bolduc, Pierre Moreau, Jacques Chagnon, Pierre Paradis et Lise Thériault, les ministres péquistes sortants Jean-François Lisée, Bernard Drainville, Stéphane Bergeron, Nicolas Marceau, Agnès Maltais, Martine Ouellet et Sylvain Gaudreault et les députés caquistes Gérard Deltell, Éric Caire et Christian Dubé, sont réélus. Des candidats vedettes, dont le baron des médias Pierre Karl Péladeau, vont eux aussi siéger à leurs côtés.

La plus illustre des personnalités défaites n’est nulle autre que la première ministre sortante Pauline Marois. Six de ses ministres sortants ont eux aussi mordu la poussière: Pierre Duchesne, Diane De Courcy, Yves-François Blanchet, Réjean Hébert, Bertrand Saint-Arnaud et Élizabeth Larouche.

Sans surprise, l’ex-candidate indépendante (libérale) Fatima Houda-Pepin est battue par l'ancien président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec Gaétan Barrette. Tout comme les candidats péquistes vedettes Alexis Deschênes, Léo Bureau-Blouin, Martine Desjardins et Lorraine Pintal et leurs cinq camarades originaires du Maghreb: Djemila Benhabib (pour une seconde fois), Yasmina Chouakri Rachid Bandou, Leila Mahiout et Evelyne Abitbol.

Pari réussi pour Philippe Couillard

Le neurochirurgien Philippe Couillard (56 ans) est arrivé à la tête du Parti libéral du Québec en mars 2013. Un peu plus d’un an plus tard, il a porté son parti au pouvoir. Son pari régional, entre autres choix, s’est révélé d’une efficacité redoutable. C'est ce qui lui a permis par exemple de ravir facilement Roberval (Lac-Saint-Jean) au PQ.

Son parti a récolté 70 sièges (contre 50 maroquins en 2012), loin devant le PQ (30 sièges contre 54 en 2012), la CAQ (22 maroquins contre 19 en 2012) et QS (3 sièges contre 2). Au niveau du total des voix récoltés et de leur pourcentage, la formation de Couillard est non seulement arrivée en peloton de tête (1 756 960 voix: 41,51%), mais a également séduit 395 992 électeurs de plus qu’en 2012 (1 360 968: 31,2%). Si la CAQ a renforcé sa députation (22 maroquins contre 19 en 2012), elle a quant à elle perdu en 18 mois le soutien de 204 621 électeurs (975 614 voix: 23,5% contre 1 180 235 (27,05%) en 2012). Le PQ n’a pas fait mieux. Il s’est aliéné l’appui de 680 402 électeurs (1 074 105 voix: 25,38% contre 1 393 703 (31,95%) en 2012). Québec solidaire a séduit 60 212 électeurs (7,64%) de plus qu’il y a dix-huit mois.

Sur 31 circonscriptions touchées par le mouvement de transhumance partisane, le PLQ a récolté 15 comtés péquistes et 5 caquistes. Si la formation de M. Legault a bénéficié du transfert de 9 circonscriptions péquistes, le parti de Mme Marois lui a à son tour pris une. QS a réussi quant à lui à ''débaucher'' une seule circonscription péquiste.

Philippe Couillard a donc réussi son double pari. D’abord, de se faire élire dans une circonscription péquiste (Roberval). Il l’a été aisément, avec une majorité de 6000 voix sur son adversaire péquiste Denis Trottier. Ensuite, de défaire son adversaire péquiste et ramener son propre parti au pouvoir après une courte période de dix-huit mois passés dans l’opposition.

François Legault arrête l’hémorragie de la CAQ

Au-delà de ses 22 sièges à l’Assemblée nationale, François Legault a réussi son pari. Alors qu’on donnait son parti pour mort au moment du déclenchement des élections, il a profité du second débat des chefs pour relancer sa campagne. Depuis, l’hémorragie caquiste est stoppée. Mais, s’il a fait une percée dans la zone 450 de la Couronne de Montréal, cinq de ses neuf circonscriptions situées dans la capitale nationale ont choisi cette fois le PLQ (Vanier-Les Rivières, Portneuf, Montmorency, La Prairie et Charlesbourg).

Prenant acte de la déconfiture du PQ, M. Legault tentera de mettre à profit la course au leadership péquiste pour jouer, aussi longtemps qu'il le pourra, le rôle de véritable chef de l’opposition officielle.

Un gain pour Québec solidaire

Tout en conservant les circonscriptions des sortants Françoise David et Amir Khadir, QS a fait élire dans Sainte-Marie-Saint-Jacques Manon Massé. Une première pour cette militante de base et habituée des plateaux de télévision et des stations de radio. Mais, la progression solidaire cette fois en termes de suffrages ne l’a pas aidé à avoir des sièges en-dehors de la région de Montréal. QS devra se servir de sa posture d'opposition farouche de gauche au cabinet Couillard pour tenter de faire des gains supplémentaires.

Double défaite pour le Parti québécois

La première ministre sortante voulait un gouvernement majoritaire. Elle pensait être en mesure d’y arriver. Facilement! Son pari du virage de droite identitaire pour séduire l’électorat de la CAQ et sa navigation à vue durant la campagne se sont révélés catastrophiques pour elle, pour son parti et pour son option souverainiste. Pauline Marois a non seulement perdu le pouvoir et la chefferie partisane, mais également sa propre circonscription (Charlevoix). Cette défaite est plus rude que celle essuyée en 2007 quand son prédécesseur direct à la tête du PQ (André Boisclair) n’avait obtenu que 36 sièges et 28% des suffrages. C’est d'ailleurs une jeune candidate libérale qui lui a fait mordre la poussière.

Celle qui croyait pouvoir relancer un parti donné, il y a quelques années, pour moribond a dû ressentir les résultats du 7 avril comme un revers personnel, s'est vite rendue à l’évidence et a posé le geste qui s’imposait en les circonstances, à savoir annoncer son retrait de la vie politique.

Une issue qui a eu l’air de donner de la hardiesse à trois prétendants officieux à sa succession alors qu’elle ne s’était pas encore exprimée depuis l’annonce de sa défaite. Les envolées lyriques de MM. Péladeau, Lisée et Drainville devant des partisans mal à l'aise ont eu l’air d’un raté de plus pour un parti qui n’a cessé d’accumuler des erreurs de communication politique depuis le début de la campagne électorale.

***

Une page de l’histoire contemporaine du Québec s’est tournée le soir de l'annonce de l'élection du gouvernement libéral majoritaire. Les électeurs ont envoyé un message clair au PQ relativement en particulier à son virage de droite identitaire. Mais, il reviendra à la prochaine direction de ce parti de s’y enfoncer ou au contraire de revenir sur ses pas. Une CAQ relativement revigorée ne devrait pas laisser la prochaine direction péquiste la déborder sur sa droite. Aussi, il est trop tôt pour pouvoir prononcer l’oraison funèbre sur ce qu’est devenu le parti de René Levesque. D’ailleurs, le rêve souverainiste est loin d’être mort puisque deux autres formations s’en réclament. Encore, M. Legault ferait mieux de bien utiliser les quatre prochaines années pour renforcer les fondations de la CAQ. Autrement, ce serait le parti d'un homme qui ne tarderait pas à assister à l'effondrement de son oeuvre. Enfin, le chef du PLQ ferait mieux de ne pas dormir sur les lauriers de sa vague rouge. Des défis immenses l'attendent dans différents domaines. La politique de la main tendue à l'opposition devrait être bien accueillie par elle et la mettre dans de meilleures positions à son égard. Tout en l'attendant au tournant... Mais, à court terme, il faudrait, avec l'aide de différents acteurs, qu'il s'attèle patiemment à retisser des liens du vivre-ensemble assez malmenés ces derniers temps. Y arrivera-t-il?

8 avril 2014



* https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Quebec_election_2014.svg


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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