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Crimée: Plébiscite de l’annexion à la Russie et avenir de l’Ukraine

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Comme dans les autres activités humaines, on n’obtient pas toujours tout ce que l’on veut quand il est question de politique internationale. Là, aussi, le jeu est à ce jour à somme nulle. Le joueur le plus avisé est celui qui gagne non une bataille, mais la guerre. Pour cela, il faudrait notamment éviter de transformer son avantage sur un terrain d’échiquier en un inconvénient sur un autre.

Après la fuite de l’ancien président ukrainien à Moscou, un pouvoir intérimaire pro-occidental s’est mis en place à Kiev. Aussitôt, le Kremlin a contesté sa légitimité et déclaré qu’à ses yeux Viktor Ianoukovitch demeure le président légitime de son pays. Depuis, les événements se sont enchaînés en Crimée. À toute vitesse.

Un référendum pour entériner une situation de fait

La république autonome de Crimée abrite la base navale de la flotte russe de la mer Noire. Cette base stratégique située à Sébastopol accueille notamment des sous-marins nucléaires offensifs russes. La population de Crimée est russophone à 58%.

Réunis le 27 février à Simferopol, dans un parlement contrôlé par des hommes armés pro-russes, les députés de Crimée, eux aussi prorusses, ont dans un premier temps fixé, à huis clos, le 25 mai prochain comme date de la tenue d’un référendum sur l’autonomie élargie de la péninsule. Une décision illégale puisque depuis l’abolition de la Constitution de 1992 par le jeune État ukrainien postsoviétique, le Conseil de la République autonome de Crimée (CRAC) ne pouvait ni initier des lois ni organiser des référendums.

C’est à l’ombre cette fois des baïonnettes russes que ces députés ont le 6 mars non seulement demandé au président Poutine le rattachement de leur territoire à la Russie, mais également fait avancer la date du référendum du 25 mai au 16 mars. Une nouvelle qui a surpris l’Occident. Une de plus… Cinq jours plus tard, une déclaration dite d’indépendance par rapport à l’Ukraine est adoptée par ce même parlement local et aussitôt reconnue par le ministère russe des affaires étrangères.

Ni la médiation internationale, ni les menaces occidentales d’imposer des sanctions ciblées à Moscou et encore moins la réunion, le 15 mars, de la dernière chance du Conseil de sécurité de l’ONU n’ont permis de revenir à la situation qui prévalait jusque-là dans la péninsule ukrainienne. Mais, cet échec diplomatique ne devait surprendre ni l’Occident ni la Chine.

À la date prévue, les autorités séparatistes ont convié 1 million et demi d’électeurs à se prononcer sur deux possibilités: le rattachement à la Fédération de Russie ou une autonomie accrue vis-à-vis de l’Ukraine. Pour elles, le statu quo n’était pas envisagé. Les observateurs de l’OSCE n’étaient pas les bienvenus sur les lieux. Avec la forte présence de militaires russes et de miliciens pro-russes, les opposants au référendum n’ont pas pu faire campagne. Étant coupée du reste du pays, la péninsule était abreuvée des seules programmes de propagande de la télévision russe.

Si l’issue favorable à l’annexion de Crimée à la Russie était connue d’avance, la seule inconnue était le taux de participation. On s’attendait également au boycott du scrutin par les nationalistes ukrainiens (20% de la population totale) et les membres de la minorité tatare (12%). La mémoire des musulmans tatars demeure marquée par les blessures du passé russe et soviétique. D’où leur hostilité, du moins méfiance à l’endroit de Moscou.

Avec la forte mobilisation des électeurs russophones, le référendum s’est rapidement transformé en plébiscite en faveur de l’option pro-russe.

Comme on s’y attendait, l’Ukraine et l’Occident ont rapidement contesté la légalité du référendum et n’ont donc reconnu ni sa légitimité ni son résultat. À ce propos, le bureau du premier ministre canadien a publié, dès l’annonce des résultats, une déclaration (dont Tolerance.ca a obtenu une copie) où Stephen Harper réitère sa conviction que toute solution à cette crise ne peut être trouvée en dehors du respect de ''l’intégrité territoriale, de la souveraineté et de l’indépendance de l’Ukraine'' et par conséquent rejeté la légitimité et la légalité de l’exercice référendaire et refusé de ''reconnaître son résultat''. Et de prévenir le maître du Kremlin que le Canada œuvre avec les autres ''membres du G7 et d’autres alliés pour adopter de nouvelles sanctions''. Pour le dirigeant canadien, les actions unilatérales de Moscou ne peuvent aboutir qu’à son ''isolement politique et économique'' sur la scène internationale.

Pour joindre le geste à la parole, le bureau du premier ministre a le 17 mars livré une liste de représentants russes et ukrainiens présentés comme responsables de la crise en Ukraine et désormais frappés de sanctions canadiennes. Les Russes sont au nombre de sept: deux proches collaborateurs du président Poutine (son conseiller Sergey Yur’yevich Glaz’yev et son aide Vladislay Yur’yevich Surkov), un vice-premier ministre (Dmitry Olegovich Rogozin), deux membres du Conseil de la Fédération (son chef Valentina Ivanovra Matviyenko et son membre Andrei Klishas) et deux députés (Yelena Borisovna Mizulina et Leonid Eduardovich Slutskiy). Trois Ukrainiens prorusses sont du nombre: Sehiy Vlaeriyovich Aksyonov (premier ministre de la République autonome de Crimée), Volodymyr Andriyovych Konstantynov (président du parlement de Crimée) et Viktor Volodymyrovitch Medcedchuk (président de l’organisation politique pro-russe Choix ukrainien).

Si les Américains ont eu aussi adopté une série de sanctions, les alliés européens ont préféré pour le moment épargner leurs timides sanctions au cercle rapproché du président russe. Trop d’enjeux gaziers, commerciaux, économiques et d’investissements sont en jeu pour que le Vieux continent se décide à franchir le Rubicon. D’où l’ironie de plusieurs dirigeants russes sur des sanctions ''confortables''.

Force est de constater que les condamnations et les menaces occidentales n’ont pas dissuadé Vladimir Poutine de signer, dès le lendemain du référendum, un décret qui reconnaît l’indépendance de la Crimée. Ouvrant la voie à son annexion par la Russie.

L’Ukraine, joyau de la ''Couronne'' eurasiatique

Comme nombre de ses compatriotes russes, l’ancien officier du KGB demeure à ce jour inconsolable de la perte, sans coup férir, de l’ex-URSS et du système bipolaire qui lui permettait de compter aux côtés de la superpuissance américaine. Il ne s’est jamais résous non plus à l’idée d’accepter l’élargissement continu de l’OTAN toujours vers l’Est de l'Europe pour englober successivement les anciens satellites de son pays. Il y a vu une menace à sa sécurité nationale et à ses intérêts stratégiques dans la région. Il a trouvé dans l’Union eurasiatique (ou eurasienne), une idée remise au goût du jour en 1998 par le penseur nationaliste Alexandre Douguine, l’habillage idéologique idoine de sa volonté de restaurer l’hégémonie russe d’antan.

Mais, si Moscou a réussi à amener des pays comme la Biélorussie et le Kazakhstan à signer avec elle, dès novembre 2011, un accord qui a comme ambition de mettre en place cette Union eurasiatique promise pour 2015, elle a eu des difficultés à y joindre d’autres ex-républiques soviétiques, dont le Kirghizstan, la Géorgie, l’Arménie, la Moldavie et l’Ukraine.

Les Occidentaux ont vu d’un mauvais œil le projet de Poutine. L’Union européenne a cru avoir trouvé dans son propre projet de ''partenariat oriental'' avec l’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Biélorussie un moyen de prendre de court Vladimir Poutine et de rendre inopérante son ambition de créer un bloc de pays autour du sien.

Il ne fallait pas plus pour qu’un bras de fer soit engagé entre l’Occident et la Russie.

Pour infléchir la volonté de ces ex-satellites de rejoindre l’Union européenne, Moscou a soufflé le chaud et le froid. Si la Moldavie et la Géorgie ont tenu bon et paraphé l’accord d’association avec l’UE, l’Arménie a rapidement baissé pavillon et rejoint, en décembre 2013, l’Union eurasienne. Cela devrait servir, du point de vue d’Erevan, notamment à contenir l’appétit azerbaïdjanais. À une semaine du sommet de Vilnius, soit le 21 novembre 2013, l’Ukraine a reculé à son tour sous la pression des menaces russes. L’occasion toute trouvée par les adversaires de Viktor Ianoukovitch, des partisans de l’adhésion à l’UE, pour mobiliser leurs troupes contre lui et hâter sa chute. Un développement qui a sonné à l’oreille de Moscou comme une catastrophe pour son ''dialogue actif'' avec Kiev et donc pour le projet eurasien d'un Poutine conscient du fait que sans l’adhésion de son voisin méridional, point d’une Union eurasienne digne de ce nom.

Il fallait donc s’attendre à ce qu’il réagisse en Ukraine même pour déstabiliser le nouveau pouvoir intérimaire et à terme provoquer sa chute au profit de dirigeants bienveillants à l’égard de Moscou et en même temps envoyer un message d’intimidation à tous les autres qui seraient tentés de le défier dans son ''Étranger proche'' (les ex-satellites de la défunte URSS) ou résister à son projet stratégique. Avec le référendum controversé du dimanche dernier en Crimée, le but de déstabilisation de Kiev est déjà atteint.

Avec le discours prononcé par le président russe ce mardi 18 mars devant les 616 membres des deux chambres du parlement (Assemblée fédérale de la Fédération de Russie), on a maintenant une idée de la suite des choses de son côté. Le maître du Kremlin a d’abord demandé à ces élus d’accepter la déclaration de demande de rattachement de la Crimée à la Russie, avant de signer lui-même ce traité, en présence des députés séparatistes criméens et de leurs homologues russes. Il a ensuite annoncé ses couleurs. Pour lui, la période ouverte par la fin du monde bipolaire est arrivée à son terme et que désormais il faudrait compter avec la Russie pour juguler un monde devenu trop chaotique pour rester inerte. L’occasion était trop belle pour lui pour pouvoir résister à la tentation de fustiger un Occident qui, selon lui, avait fait preuve de ''cynisme'', agi selon ''le droit du plus fort'', ''franchi la ligne rouge'' et s’était comporté de ''manière irresponsable'' dans la crise en Ukraine, trahissant au passage la confiance de la Russie. Des affirmations qui pour le moins trahissent cette vision poutinienne manichéenne du monde et emprunte de méfiance à l'endroit d'un Occident construit mentalement comme une menace à la forteresse russe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À ses yeux, le nouveau régime ukrainien demeure illégitime, usurpateur du pouvoir et intolérable pour son pays. Il a également déclaré que son pays se porterait à la défense de tous les Russes en Ukraine. Une menace à peine voilée à la fois au pouvoir intérimaire à Kiev et à l’intégrité territoriale de ce qui reste de l’Ukraine.

Quand on prend en considération à la fois le précédent criméen et le fait que les parties orientale et méridionale de l’Ukraine sont peuplées de populations majoritairement russophones, on peut douter de la bonne foi de Vladimir Poutine quand il essaye de rassurer l’Occident: ''Nous ne voulons pas la scission de l'Ukraine, nous n'en avons pas besoin''. Et pour cause! Désormais, une digue a cédé et rien n’empêchera les russophones, là où ils sont majoritaires ou assez nombreux, de faire à un moment ou un autre appel à Moscou pour protéger leurs droits ou leurs intérêts et elle d’y répondre au nom de ce principe de ''protéger les compatriotes russes'' brandi par M. Poutine comme une épée de Damoclès au-dessus de la nation ukrainienne et de toute autre nation qui résisterait à l’attrait de son projet eurasien.

***

L’épisode référendaire renforce la popularité de Vladimir Poutine à domicile. Sans le moindre coup de feu ou presque, il s’offre la Crimée, ses richesses et ses atouts stratégiques. Il peut donc continuer sur sa lancée au détriment de l’intégrité territoriale de son voisin méridional. Mais, sa carte politique des minorités peut lui jouer de mauvais tours. Le précédent criméen accroîtra à coup sûr la méfiance de ses voisins à son égard et à l’endroit de leurs propres populations russophones. Promettant d’intenables tensions interethniques à venir dans cette partie du monde. Le penchant européen de certains voisins n’ira qu’en augmentant pour se prémunir des griffes de l’Ours. Aussi, on assiste en raison de la crise de Crimée au retour contraint des États-Unis sur un Vieux continent délaissé par eux depuis près de 10 ans au profit d’un réalignement stratégique dans la zone Asie-Pacifique. C’est dire les limites en fin de compte de la stratégie de Poutine.

18 mars 2014



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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