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Sous-représentation des femmes arabes en science et stratégies de changement culturel

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les femmes arabes sont sous-représentées en science. Des obstacles liés, entre autres, aux inégalités, à la culture et aux pesanteurs institutionnelles y concourent. Battre en brèche ces freins ne peut se passer d’une stratégie rationnelle de changement.

Malgré son caractère crucial pour tout projet de développement économique, social et culturel durable du monde arabe, l’accès des femmes à l’éducation scientifique de haut niveau demeure très faible. Un frein de plus à toute innovation sociale d’envergure et à tout programme de lutte contre la pauvreté. Sur la voie de ces femmes scientifiques se dressent nombre d’obstacles.

Quand la culture, le système des inégalités et l’institution universitaire font bloc

D’après les chiffres de l’Institut des statistiques de l’UNESCO (ISU) couvrant la période 2002-2009, aucun pays arabe n’atteint la parité hommes/femmes dans la recherche en science. Dans la partie africaine du monde arabe, le Maroc (24,9% en 2008) et la Libye (24,8% en 2009) sont les derniers de la classe et n’atteignent même pas la moyenne africaine (34,5%), quant à l’Arabie saoudite (1,4% en 2009) et à la Jordanie (22,5% en 2008), elles le sont pour la partie asiatique du monde arabe.

La part des femmes scientifiques du total des chercheurs arabes enregistre également des disparités entre pays. La Tunisie occupe la pole-position (47% des chercheurs en 2008) devant des pays comme le Soudan (40% en 2005), le Koweït (37% en 2009), l’Égypte (36% en 2007), l’Algérie (34,8% en 2005), l’Irak (31% en 2009), le Maroc (27,6% en 2008), la ''Palestine'' (24,9% en 2002), la Libye (24,8% en 2009), la Jordanie (22.5% en 2008) et l’Arabie Saoudite (1% en 2009) (1). Les données des autres pays arabes ne sont pas disponibles.

Si les scientifiques tunisiennes sont, à ce chapitre, mieux loties que leurs consœurs arabes, ce n’est pas dû au hasard. L’héritage culturel de Bourguiba leur a permis de se hisser à l’avant-garde de leurs consœurs et donc d'être aujourd’hui plus proches qu'elles de la parité avec leurs collègues masculins. Cet état contraste avec la situation peu reluisante de pays plus riches comme les richissimes États rentiers saoudien, koweïtien et libyen.

Quand on prend en considération l’impact significatif de l’intégration scientifique des femmes sur le recul de la pauvreté et sur l’amélioration des conditions générales de la vie en société, on est en droit de se demander pourquoi cette participation, aux côtés de leurs collègues masculins, à la production du savoir est-elle contrariée dans le monde arabe?

Quatre principaux facteurs freinent cette dynamique sociale: les inégalités sociales, la culture, des contraintes liées à l’institution du haut savoir et ''l’individu''. Chacun de ces facteurs soutient l'action de l’autre et renforce son impact négatif.

Inégalités et pauvreté

Selon le rapport de 2009 sur le développement humain du PNUD, près du cinquième de la population totale arabe vivait avec 2 dollars ou moins par jour. Un taux qui ne s’est pas résorbé en 20 ans, selon le même rapport. D’ailleurs, durant la période 1990-2001, 69% de Mauritaniens, 45% de Yéménites et 44% d’Égyptiens vivaient avec 2 dollars ou moins par jour. Il est vrai que d’autres pays de la région, tels la Jordanie, la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, étaient moins touchés par ce phénomène de pauvreté absolue (respectivement 7,4%, 10%, 14,3% 15,1%). Aussi, la répartition de l’indice de consommation par tranches de revenu apporte une illustration supplémentaire d’un système dont les inégalités se sont renforcées en parallèle avec la fonte de ce qui tenait lieu de maigres investissements sociaux (éducation et santé), sous la tutelle sourcilleuse des institutions de Breton Woods. Le renforcement de ce système des inégalités illustre la captation d’une grande partie des richesses nationales par une minorité privilégiée et dont le salut tient largement à son alliance avec le pouvoir en place. Cette alliance contribue au renforcement de l’autoritarisme, à la prospérité d’une économie parasitaire de la rente et à la généralisation de la corruption, au point de nourrir frustration et colère sourde.

C’est dans ce contexte notamment de pauvreté et d’inégalité sociale qu’éclate le ''Printemps arabe''.

La pauvreté du ménage est un premier facteur d’inégalité devant l’école pour les filles. Cette inégalité s’accentue encore davantage à la campagne. Quand une famille manque de ressources financières pour scolariser tous ses enfants, elle est souvent portée à favoriser les garçons au détriment des filles. Cette discrimination sexuelle est encore plus à l’œuvre au moment du passage à l’école secondaire. Une stratégie de survie privilégiée en raison de la culture du marché du travail et de l’idéologie de la famille.

L’idée communément répandue dans la société veut que la fille finisse toujours par se marier et rejoindre donc le foyer d’un mari qui la prendrait en charge. Dans ce contexte, il serait plus judicieux pour son groupe primaire d’investir les rares ressources encore disponibles dans la scolarisation du garçon à qui, une fois grand, reviendrait la prise en charge de ses parents vieux et sans moyens. D’ailleurs, la rareté des ressources des ménages pauvres les incite davantage que ceux plus aisés à sacrifier la persévérance de leurs filles, au niveau du cycle secondaire, sur l’autel de mariages hâtifs. Ces deux facteurs limitent les chances des filles de poursuivre à terme leur scolarité secondaire et par conséquent leur accès au niveau universitaire.

Fondement culturel du système d’inégalité sexuelle

Comme on vient de l’analyser ci-dessus, les garçons et les filles arabes sont socialisés à l’intérieur d’un système culturel avec des références stéréotypées et sexistes et où les rôles, sexués à outrance, donnent l’impression d’être figés à jamais dans le marbre. Si le mâle est préparé pour être un agent économique et un refuge pour ses parents pendant leurs vieux jours, la femelle est quant à elle éduquée pour assumer principalement la fonction domestique.

Cette idéologie de la famille arabe n’est pas en soi de nature à susciter des vocations universitaires féminines et encore moins à tailler en pièces les stéréotypes sociaux sexistes qui présentent les femmes comme des êtres incompétents, faibles, moins intelligents et moins rationnels que les hommes. À force de répéter ces mêmes stéréotypes, plusieurs femmes finissent par les intégrer à leurs schèmes de pensée et par croire qu’elles ne seraient pas capables de poursuivre à terme des études universitaires en sciences et encore moins à mener des carrières de chercheuse.

Pesanteurs institutionnelles

Dans ce contexte, les effectifs des facultés de sciences et de technologies sont largement masculins. Cette situation peut constituer une gêne (ou un défi) pour une partie des femmes qui ont réussi à franchir barrières et obstacles pour se retrouver à l’université. Elle pourrait également mettre des familles ultraconservatrices sous tension plus ou moins forte, avec le risque de pousser leurs filles à ne pas aller jusqu’au bout de leur rêve doctoral. C’est cette double contrainte qui explique pourquoi en 2010 dans un pays ultraconservateur comme l’Arabie saoudite, si 65% des femmes étaient étudiantes en sciences et technologie, les chercheuses ne représentaient que 1% (contre 29% dans les pays de l’OCDE).

Pétri de stéréotypes misogynes ou par pure jalousie, des collègues masculins pourraient voir en elles de redoutables concurrentes pour des postes universitaires à venir et tenter par conséquent de les décourager à réaliser leurs rêves universitaires. Comme il arrive dans toute institution de pouvoir, les rapports de force sont de mise à l’université. Souvent, les acteurs dominants tendent à se servir de leur position au sein de cette institution pour marquer leur territoire et arbitrer entre différents prétendants, au moment des entretiens d’embauche par exemple, sans égard nécessairement au type et à la somme des ressources scientifiques dont ils disposent au moment de postuler pour un emploi de professeur. Le principe des affinités sélectives agit, dans plusieurs cas, à ce niveau comme un mécanisme de discrimination des candidatures feminines.

Pour ne rien arranger à leur cas, le modèle universitaire n’est pas façonné à leur avantage. Le fait d’être également mère de jeunes enfants n’est pas de nature à leur laisser le temps nécessaire pour mener leurs recherches scientifiques et publier leurs résultats dans des revues spécialisées.

''L’individu''

Comme on vient de l’analyser, le rôle de mère peut jouer des tours aux femmes pendant leurs premières années de carrière universitaire et contrarier leur plan d’avancement professionnel. Il peut même, en cas d’incapacité à arbitrer de manière satisfaisante entre leur rôle de mère et celui d’enseignante, pousser certaines à renoncer à leur carrière universitaire et à se replier dans un milieu assez proche de leur rôle domestique.

Stratégies du bond en avant

La question de surmonter ces barrières devant l’intégration des femmes en science se pose donc dans le monde arabe. Comme il s’agit d’un enjeu dont les retombées dépassent de loin les seules concernées, la mobilisation de tous est nécessaire: pouvoirs publics, société civile et famille.

Dans le cadre d’un projet de développement soutenu, les gouvernements arabes devraient intégrer à leur agenda la problématique du genre. À court terme, ils devraient rendre la scolarité fondamentale obligatoire et effective pour les élèves des deux sexes et inciter les familles de modeste condition, à l’aide de bourses et autres incitatifs, à scolariser leurs filles. L’idée est de faire en sorte que les familles trouvent leur compte à scolariser leurs filles de sorte qu’une masse critique de celles-ci fasse leurs études secondaires et se retrouve à l’université.

Les gouvernements pourraient également utiliser la radio et la télévision d’État et la culture de masse pour lutter contre les stéréotypes sexistes. Le réseau national des mosquées et des églises pourrait quant à lui apporter une caution religieuse à cette orientation progressiste.

En partenariat avec les institutions d’enseignement primaire et secondaire et des clubs scientifiques dans les écoles et les universités, les ministères arabes de l’éducation devraient par exemple élaborer des stratégies allant dans le sens d’encourager les jeunes filles, dans un premier temps, à adhérer à ces clubs et à participer à leurs activités et, dans un second temps, à faire des carrières scientifiques.

En partenariat avec des organisations internationales et des fondations privées, les universités arabes pourraient mettre en place des bourses bien dotées destinées aux chercheuses. Ces institutions pourraient également revoir les méthodes pédagogiques d’enseignement de la science pour que les femmes y trouvent elles aussi leur compte et ménager des espaces de garde pour leurs enfants en bas âge. Elles pourraient aussi mettre à la disposition des jeunes chercheuses des mentors, financer leur participation à des conférences internationales et les aider à trouver leur place dans des réseaux de chercheurs bien établis. Elles pourraient encore encourager des femmes à diriger des équipes de recherche. Pour encourager ces universités à garder le cap dans ce sens, l’État pourrait leur accorder des incitatifs financiers et une reconnaissance sociale.

Cette stratégie de changement ne pourra se passer de l’apport d’un acteur majeur: les femmes scientifiques. Pour les filles de jeune âge, voir une scientifique confirmée dans son domaine devrait, d’un côté, les rassurer sur leurs aptitudes mentales à étudier en science. Elle pourrait également leur servir de modèle et susciter des vocations. De l’autre, voir une scientifique qui a réussi à mener en parallèle sa carrière scientifique et sa vie de famille pourrait faire voler en éclats plusieurs stéréotypes misogynes et inciter nombre de familles conservatrices à laisser leurs filles poursuivre leurs études au-delà du secondaire.

***

Dans chaque pays arabe, un ensemble d'obstacles se dresse donc sur le chemin de la participation de la moitié de la population à la production du haut savoir en science et technologie. Quand on prend en considération à la fois l'importance de la science au niveau du développement d'un pays et de sa prospérité présente et future et le retard accumulé par le monde arabe dans ce domaine, on s'y serait attendu à la qualification et à la mobilisation de toutes les ressources humaines disponibles. Mais, tel n'est pas le cas puisque les femmes restent victimes de marginalisation dans ce domaine. Une mauvaise nouvelle pour cette partie du monde qui tarde à réaliser que l'enjeu ici est le décollage national soutenable et réussi. Autrement, c'est la régression à long terme dans tous les domaines et donc l'instabilité chronique des États.

8 mars 2014



1) http://www.uis.unesco.org/FactSheets/Documents/sti-women-in-science-fr.pdf


* http://www.isesco.org.ma/index.php?option=com_k2&view=item&layout=item&id=8220&Itemid=124&lang=fr


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Il y a actuellement 1 réaction.

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IT Senior Architect
par Hafid Laroussi le 9 mars 2014

Très bon article. Je voudrais remercier Tolérance et Mr. Aziz Enhaili

Au plaisir de vous relire ;-)

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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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