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Le blasphème non grata en Mauritanie!

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Dans les sociétés profondément religieuses, il n’est nullement recommandé de titiller le moindre symbole religieux. Tout ''contrevenant'' finit par l’apprendre. À ses dépens. Sur fond de tensions politiques ou factionnelles, ces contrecoups sont davantage susceptibles de prendre de l’ampleur au lieu de se résorber. La Mauritanie ces temps-ci en est une bonne illustration.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed Ould Mkheitir est un jeune mauritanien. Il est âgé de 28 ans. Il travaillait jusqu’au 2 janvier, date de son arrestation, comme employé d’une société minière à Nouadhibou. Le motif d’arrestation de ce fils du préfet de la métropole du pays? Il a publié sur la Toile un article dans lequel il critique des décisions du prophète Mohamed et de ses compagnons durant les guerres contre les polythéistes d’Arabie. À l’en croire, la première communauté musulmane s’est montrée, à l’occasion par exemple de la conquête de La Mecque (l’an 630), plus magnanime envers ''les mécréants arabes qui combattaient l'islam'' (car ''ils étaient des proches parents du Prophète et de ses compagnons'') qu’à l’endroit des ''Juifs qui étaient exécutés pour avoir seulement comploté contre le Prophète''. Autrement dit: ce deux poids deux mesures s’explique par l’importance accordée par la première communauté musulmane aux rapports de parenté et non à l’héritage religieux monothéiste commun. S'il était aux commandes des musulmans à l'époque, l'apprenti-auteur aurait donc privilégié le choix contraire. Mais, l'aurait-il pu vraiment? Vu le contexte culturel de la société mecquoise et en Arabie à l'époque et les luttes de pouvoir symbolique entre la nouvelle religion et celle qui l'a précédée, le doute est permis.

Mobilisation générale contre ''l’apostat''

Il ne fallait pas plus pour voir une coalition bigarrée et de facto se mettre en place contre M. Ould Mkheitir. Ni le retrait par son auteur du brûlot, quelques heures seulement après sa mise en ligne, ni son arrestation et encore moins son inculpation, le 5 janvier, n’ont suffi pour calmer les esprits. Tout au contraire.

Nouakchott et Nouadhibou ont vu défiler nombre de manifestants. Ils ont demandé aux autorités sa tête. À défaut de se rétracter et de faire acte d'amende honorable, le ''blasphémateur'' mériterait, selon différentes formations politiques et des oulémas (savants religieux), la peine capitale! Même la Commission nationale des droits de l'homme (CNDH) est allée de son refrain dans cette partition. Ce qui en dit long sur le caractère ultraconservateur de la société mauritanienne et la crainte de se la mettre à dos sur une question aussi sensible, même quand on a comme mandat la défense des droits humains et que l'on sait que le premier de ces droits est celui de l'intégrité physique (et psychologique) d'un individu, quel qu'il soit.

Mais, à y regarder de plus près, on se rend compte que l’épisode mecquois n’est qu’un prétexte pour l’apprenti-auteur controversé pour aborder son véritable sujet: à savoir la marginalisation de certaines couches sociales, y compris celle dont il est issu. Selon son raisonnement, cette marginalisation serait conduite de nos jours dans son pays au nom de la continuité d’une certaine conception clanique héritée de l’islam de l’époque prophétique. Une affirmation simpliste et discutable vu les processus sociologiques complexes travaillant la société et le pouvoir dans ce pays. D'ailleurs, c'est à partir du présent et de ses enjeux matériels et symboliques et non de problématiques datées d'une époque révolue que l'on peut appréhender ce qui se passe dans une société. Même quand on investit dans un débat public ou une lutte pour le pouvoir des symboles traditionnels, c'est à partir des enjeux contemporains qu'on le fait. 

Ici comme ailleurs, le contexte donne du sens aux événements politiques et sociaux. Autrement dit: l’épisode Ould Mkheitir s’inscrit dans une trame de fond plus large. Il s’agit, entre autres, d’événements survenus avant, pendant et après les récentes élections. D’ailleurs, il n’est pas exclu qu’au moins une partie des adversaires politiques du président Mohamed Ould Abdel Aziz ait vu dans cette affaire une occasion à ne pas manquer pour le mettre dans l’embarras. D’où la surenchère des uns et des autres.

***

Demander la condamnation d'une personne à la peine capitale du seul motif qu’elle ait exprimé une opinion allant dans le sens contraire du consensus social et heurté du même coup des valeurs traditionnelles fortes d'une société est en soi problématique. Sans oublier le fait qu'une telle chose irait à l'encontre de la ratification en 2004 par Nouakchott du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et donc des engagements du pays sur la scène internationale. Même s'il est peu probable que le gouvernement donne satisfaction à son opinion sur cette affaire, la question non seulement de la paratique mais également de culture des droits humains dans ce pays demeure donc entière.

14 janvier 2014



* http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Coat_of_arms_of_Mauritania.svg


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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