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Fatima Houda-Pépin teste le leadership de Philippe Couillard

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La discipline de parti est une partie intégrante du système parlementaire québécois. Tous les députés savent ce qu’il peut en coûter de franchir le Rubicon. Cette tentation peut parfois répondre à des motivations relevant davantage d’ambitions personnelles frustrées qu’à de considérations à caractère idéologique.

La charte des valeurs du gouvernement péquiste a suscité un débat intense, parfois houleux, au sein de la société québécoise. Devant la ferme opposition du chef libéral à son projet, le parti gouvernemental a tenté, à plusieurs reprises, de faire voler en éclats l’unanimité affichée par les troupes de Philippe Couillard et de les déstabiliser. Tentatives qui ont fini par payer.

''Il est permis d'interdire''

Les péquistes n’avaient manqué aucune occasion pour forcer Fatima Houda-Pépin à se commettre sur la question de leur charte des valeurs. Le pari était alors que la députée libérale serait plus ''agressive'' que son chef au sujet de la neutralité religieuse de l’État. N'estime-t-il pas que cette neutralité s’incarne dans les institutions de l’État et ne concerne pas ses employés et représentants du moment qu’ils ne se livraient pas au prosélytisme?

Si elle ne s’était pas prononcée jusque-là sur le projet de charte péquiste, la récente déclaration controversée, le 12 novembre, de son collègue Marc Tanguay sur le port du tchador à l’Assemblée nationale l’a amené, deux jours plus tard, à rompre le silence.

Dans une lettre intitulée: ''Je suis libérale et fédéraliste et je suis contre le tchador à l’Assemblée nationale'', elle s’est vidée le cœur.
Si le porte-parole de l’opposition officielle en matière de laïcité s'est dit strictement attaché aux droits individuels, la députée de La Pinière (Brossard, depuis 1994) a quant à elle plaidé en faveur de la limitation de droits même fondamentaux: ''Oui, en démocratie, il est permis d'interdire'' (sic) ''quand l'intérêt public l'exige''. Pour illustrer son propos, elle a donné l’exemple du droit fondamental de ''l’égalité entre les hommes et les femmes''. À l’en croire, cet acquis serait fragile, d’où sa nécessaire protection (et même sa défense) par l’État face aux intégrismes menaçants.

Mettre de l'eau dans son vin...

La sortie publique de Fatima Houda-Pépin va donc à l’encontre de la position traditionnelle du chef libéral sur la neutralité religieuse de l'État. Rappelons-nous que ce dernier s’est opposé à toute interdiction du port des signes religieux dits ostentatoires, quels qu’ils soient, à partir du moment où le visage de la personne en question (fonctionnaire ou citoyenne) est à découvert.

Face à ce qui avait l’air d’un désaveu, sur la place publique, de la position officielle du PLQ, on était curieux de voir comment Philippe Couillard allait gérer cette situation. Tous avaient en tête l’épisode Maria Mourani et les déclarations virulentes du chef libéral à ce propos. Pour ne rien arranger à son cas, la députée de La Pinière n’avait pas ménagé son chef. Une attitude qui était au moins en partie motivée, semble-t-il, par le dépit d’une politicienne qui s’estimait mieux placée et mieux qualifiée que ses collègues libéraux quand il est question de laïcité et de lutte contre l'intégrisme islamique. Mais, depuis quand le fait d'être issu d'une des traditions islamiques suffisait pour être qualifié pour aborder un tel enjeu complexe et d'importance?

Au lieu d’expulser Mme Houda-Pépin du caucus, le chef libéral a multiplié les signes d’apaisement. Il a par exemple déclaré, le 15 novembre, aux médias que: ''le port de ce vêtement (tchador, ndlr), parce qu'il s'accompagne d'un comportement social de retrait, est incompatible avec l'action politique'' et donc, comme chef du parti, il ''refuserait de signer le bulletin de candidature'' éventuelle. Cette volte-face du chef libéral est à la fois d'une certaine façon un désaveu du député de La Fontaine, un geste visant à rassurer la base du parti libéral et une main tendue à la frondeuse.

Après près d’une semaine haletante pour son chef, elle a finalement fait la paix avec lui et restera donc au caucus. Une issue fruit de compromis mutuels.

D’un côté, Fatima Houda-Pépin a obtenu l'interdiction de porter des signes religieux dans certains cas, comme les juges et les policiers. Mais, elle sait maintenant que cela ne pourrait se faire au détriment des chartes québécoise et canadienne des droits et libertés. La députée a également obtenu de son chef le rejet de la candidature éventuelle de toute femme portant le tchador.

De l’autre, Philippe Couillard avait exigé et obtenu qu’elle s'engage à travailler en équipe avec le caucus et au sein du comité présidé par l’ancien bâtonnier du Québec Gilles Ouimet à qui revient la charge de préparer un projet de loi sur l'intégrisme.

***

Fatima Houda-Pépin a joué son va-tout et marqué des points. Désormais, elle devra prendre plus de place en ces temps de débat sur le projet de charte péquiste d’identité et de laïcité de l’État. Mais, cela ne manquera pas d’indisposer ceux parmi les libéraux que sa démarche a heurtés. S’il a réussi à éviter à son parti une crise déchirante et malvenue au moment où il est engagé en pleine campagne pour se faire élire dans la circonscription d'Outremont, Philippe Couillard donne l’impression d’avoir, dans une certaine mesure, reculé. L'exemple Houda-Pépin ne risque-t-il pas de se reproduire puisque la frondeuse n'a pas été ''punie'' pour sa ''révolte''? Mais, pouvait-il se permettre de sacrifier à la fois la seule députée de culture musulmane de son caucus et l’appui d’une partie importante de l’électorat au nom d'un légalisme strict?

20 novembre 2013



* http://plq.org/eng/equipe/fatimahoudapepin-54


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Il y a actuellement 1 réaction.

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La démocratie n'est-elle pas aussi le droit de voter pour un fondamentaliste religieux?
par Simon Fournier le 28 novembre 2013

Si une personne se présente comme candidate lors d'élections démocratiques, sans cacher son appartenance au fondamentalisme religieux, n'est-ce pas en connaissance de cause que les électeurs choisissente de lui accorder leurs votes? Ou alors la démocratie est-elle devenue la tyrannie du "politcally correct"? Si la majorité de mes concitoyens décident d'élire un islamiste, je peux être en désaccord et le manifester fortement. Mais je ne peux pas m'opposer au verdict tout en disant croire en la démocratie. Autant dire que je suis un fasciste de gauche!

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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