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La ''Charte des valeurs'': La perche tendue par Jacques Parizeau à Pauline Marois

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La ''Charte des valeurs québécoises'' a suscité un large débat au sein de la société. Chaque partie a eu le loisir de développer son argumentaire. Un habitué du débat public comme l’ancien premier ministre Parizeau ne pouvait dans ce contexte rester silencieux.

Même s’il a quitté la vie politique active il y a 17 ans, Jacques Parizeau (1930-) ne s’est jamais réellement éloigné de la scène publique. D’ailleurs, ses interventions ne laissent personne indifférent. C’est pourquoi on s’est toujours attendus à ce qu’il prenne la parole sur la place publique chaque fois que le Québec était confronté à un défi majeur. C’est aussi pourquoi on s’attendait à le voir ces jours-ci prendre part au débat passionné suscité par la ''Charte des valeurs québécoises''. Il a encore une fois été au rendez-vous...

''Je n’irais pas plus loin pour le moment''

Dans sa chronique publiée le jeudi 3 octobre dans Le Journal de Montréal, l’ancien premier ministre du Québec a plaidé d’entrée de jeu en faveur de l’assouplissement de la ''Charte des valeurs'' du Parti québécois. L’ancien chef souverainiste n’a pas caché son étonnement de voir le gouvernement Marois tenter de faire ce qu’aucun cabinet avant le sien n’avait cherché à faire, à savoir ''légiférer pour interdire quoi que ce soit de religieux''. Un geste en rupture avec ce qu’il a qualifié de ''laïcité tranquille''.

M. Parizeau a estimé que le projet du gouvernement péquiste va trop loin puisqu'il interdit le port de signes religieux aux employés de l'État. D’où sa plaidoirie en faveur de la limitation d’une telle interdiction ''aux policiers, aux procureurs, aux juges et généralement à ceux qui ont le pouvoir de contraindre''. Cette proposition va donc à l’encontre du projet péquiste qui lui a l’ambition d’astreindre les employés de l’État à l’interdiction du port de signes religieux dits ostentatoires, au nom de la neutralité religieuse de l’État. Cet appel à assouplir le projet gouvernemental épouse une des recommandations-phare du Rapport Bouchard-Taylor sur la gestion des demandes d’accommodements reliées aux différences culturelles.

L’ancien premier ministre a appelé sa successeuse à ''se limiter, dans la charte, à l’affirmation des principes de la séparation de l’Église et de l’État, et de la neutralité de l’État à l’égard des religions'' et à clarifier ''les règles applicables par toutes les administrations publiques à l’égard des accommodements pour raisons religieuses'', en gardant à l’esprit que ''rien ne doit porter atteinte au principe de l’égalité entre les hommes et les femmes''.

Mais, son ouverture à l'égard du port du foulard islamique par le personnel public non coercitif ne l'a pas empêché d'appeller le gouvernement à ''maintenir l’obligation de ne donner ou recevoir des services publics qu’à visage découvert''. Tout en ajoutant sur le modèle sibyllin: ''personnellement, j’irais plus loin que cela'', sans forme de précision.

Toujours dans le cadre de ce qu’il qualifie de ''laïcité tranquille'', M. Parizeau a plaidé en faveur du retrait du crucifix de l’Assemblée nationale, après consultation discrète des partis parlementaires, a-t-il précisé.

Calmer le jeu

L’intervention de ce poids lourd du Québec dans le débat en cours a réjoui les opposants au projet de la ''Charte des valeurs'' car, de leur point de vue, elle leur donne raison. Dans le ''camp'' en face, on est embarassés. Comment aurait-il pu en être autrement puisque le ''donneur de leçon'' est issu, tout comme l’actuel gouvernement, de la même famille souverainiste?

Comme on ne peut soupçonner M. Parizeau de la moindre ambition politique, il faudrait chercher la motivation de sa démarche ailleurs. En prenant la parole, l’ancien premier ministre a voulu contribuer à calmer le jeu. N’oublions pas que depuis plusieurs semaines, on assiste dans plusieurs villes du Québec à des incidents isolés, certes, mais inquiétants tout de même. Ces actes à caractère haineux ciblent les femmes musulmanes voilées et des lieux de culte islamiques. La Toile n’est pas en reste. Plusieurs réseaux sociaux, dont Facebook, sont devenus des lieux d’expression, sans la moindre retenue, de propos haineux des musulmans et de l’islam, au nom de la lutte contre le fantasme d'une islamisation graduelle du Québec. Tous éléments contribuant à créer un climat malsain au Québec. D'où la vigilance de plusieurs Québécois, M. Parizeau en tête. L’ancien chef péquiste a cherché également à offrir une porte de sortie à sa successeuse par le haut.

À cela s’ajoute un motif supplémentaire de la proposition de M. Parizeau, qui lui s’inscrit dans la lignée traditionnelle de la démarche souverainiste, à savoir la volonté de l’ancien chef du PQ de ne pas laisser les membres des minorités culturelles se retrouver en tête à tête avec les fédéralistes. Il aimerait ainsi à tout prix que le Québec évite de voir le gouvernement fédéral s’ériger en défenseur (et protecteur) des minorités religieuses et donc de s’immiscer, de son point de vue, dans les affaires intérieures du Québec.

***

Jacques Parizeau semble inquiet. Il craint que le débat sur la ''Charte des valeurs'' ne déborde et agisse comme facteur aggravant de polarisation dans une société déjà partagée notamment entre fédéralistes et souverainistes. Avec le risque de voir réduits presque à néant les efforts déployés surtout depuis le référendum de 1995 par le mouvement souverainiste pour séduire les communautés culturelles. Un développement dont se serviraient les fédéralistes pour les détourner éventuellement de tout soutien à l’option de l’indépendance en cas de référendum sur l’avenir du Québec. C’est cette même crainte qui a motivé également deux autres anciens premiers ministres péquistes, Lucien Bouchard (1996-2001) et Bernard Landry (2001-2003), et les a amené à tendre la main à Pauline Marois et à faire savoir qu’ils se mettaient à la réserve de la République le cas échéant. Attrapera-t-elle la perche tendue vers elle ou préférera-t-elle au contraire, pour des raisons, entre autres, électoralistes, ne pas reculer?

8 octobre 2013



* http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jacques_Parizeau1.jpg


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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