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Printemps arabe et transition démocratique

par
docteur en science politique ( lauréat de l'Université Paris I-Panthéon Sorbonne)

Dans l’interprétation du printemps arabe, les analyses en termes de démocratisation demeurent paralysées par l’hétérogénéité des situations révolutionnaires dont l’imprévisibilité a instauré des bouleversements et entraîné en même temps des incertitudes. 

Politologues et sociologues l’ont remarqué, il importe de ne pas porter un jugement univoque sur le vent de changement qui souffle sur le monde arabe. Ainsi, il est utile de rappeler que même si l’espace arabe de pouvoir témoigne d’une même structure autoritaire axé pour l’essentiel sur la relation au prince, les spécificités nationales ne doivent pas être aplaties au profit d’une interprétation trop globalisante qui voit dans ce printemps arabe le produit d’une vague unifiée.

A cela il faut  ajouter que le problème posé  par l'étude de l'autoritarisme arabe est qu'elle est enfermée dans la spécificité orientaliste. Il en résulte que le recours à l'Islam pour spécifier un type de régime serait symptomatique des errements des recherches sur le monde arabe. Ce dernier est étudié souvent dans une perspective comparative faite au prisme de clichés et des préjugés qui ont la peau dure. L’approche comparative  insistent  sur l’irréductibilité du monde arabe, c'est-à-dire la difficulté à le mettre en relation avec d'autres contextes en raison de la particularité culturelle supposée des régimes  politiques qui y sont observables ; et  à l'aide de cadres d'analyses plaqués sans adaptation sur les terrains arabo-islamiques.

C'est pourquoi il ne faut pas se laisser prendre au piège de la simplicité  apparente de la spécificité arabe. On doit en fait parvenir progressivement à sa définition à partir d'une analyse détaillée de chaque configuration institutionnelle.  Autrement dit, on doit comprendre que l'histoire politique arabe n'enfante pas toujours des régimes similaires. L'espace arabe de pouvoir ne peut se mesurer qu'à l'aune de la seule architecture politico-institutionnelle des régimes en place, là même où s'institutionnalisent les particularismes. Nos préventions à l'égard du culturalisme s'expliquent par la nécessité de rompre avec des spéculations macrosociologique sur le monde arabe. On  n'aurait donc qu'une explication très approximative si nous ne faisons pas appel à la sociologie historique pour saisir la nature des contradictions qui se creusent entre les modèles locaux.

Ainsi la situation égyptienne témoigne de la prégnance de la particularité locale. L’intervention de l’armée égyptienne a marqué un tournant dans le processus démocratique égyptien et dans les relations civilos-armées. La destitution du président Morsi affirme le rôle politique de l’armée en tant qu’institution singulière dans le système politico-étatique. Autrement dit, le changement sous surveillance de l’armée a son origine dans la particularité historique et nationale inhérente à la trajectoire égyptienne de démocratisation. 

A cet égard, force est de constater que l’armée a toujours un rôle politique et économique important. L’expérience montre en effet que l’armée égyptienne se positionne comme « l’incarnation de la volonté nationale » et « la mesure de toute chose » pour employer le langage nietzschéen. La leçon tenue de l’expérience algérienne montre aussi que cette « logique militaire » sous-tend le fonctionnement interne du régime politique algérien.  L’armée algérienne est intimement liée au pouvoir politique, elle  exerce une tutelle sur les institutions politiques.

En s’interrogeant sur le rôle politique de l’armée égyptienne dans la transition politique, on constate elle n’est pas restée un acteur opaque. Au contraire, l’institution militaire n’a pas gardé ses distances par rapport aux événements politiques. A la différence de l’armée tunisienne qui a joué un rôle politique discret lors de la transition, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a pris le pouvoir après que  le président Moubarak a été obligé de démissionner. Cela veut dire que l’intervention de l’armée égyptienne  dans la vie politique traduit  son intention de surveiller  le jeu politique. Il en résulte que le processus de changement politico-institutionnel égyptien se trouve puissamment contrôlé et même contraint par le poids de l’institution armée et notamment de son rôle politique.

Quant à la transition  marocaine, les orientations théoriques de la démocratisation doivent devenir plus modestes ; elles doivent tenir compte de la complexité du changement politique et constitutionnel qui défie toute généralisation. Car les stratégies de réforme conduites par les dirigeants du pays, et fondées sur le respect des règles du jeu acquises, s’adaptent à l’existant. L’innovation politico-institutionnelle doit présenter une garantie pour la stabilisation de la configuration du pouvoir royal. Autrement dit, l’adaptation au changement ne doit pas conduire à transformer la nature et les particularismes du pouvoir royal. La trajectoire de la démocratisation demeure marquée par son influence.    

Force est de souligner que la transition marocaine est un cas atypique de démocratisation que nous appelons une « démocratisation pendulaire », dans la mesure où le processus de démocratisation, loin d’être linéaire, suit un chemin plein d’avancées et de reculs, à la manière des oscillations d’une horloge.

Le fait de s’interroger sur les destinées politiques du printemps arabe en Egypte et au Maroc exige tout d’abord un retour réflexif  sur la transférabilité des principes de la transitologie dans l’espace politique arabe. Comme elle nous amène à revenir sur le principe même de « transition ».

Pour faire le point sur cette question, nous réfléchissons avec Philippe C. Schmitter., (son article publié in, l’Annuaire de l’Afrique du Nord 1999) sur les conditions de voyage du paradigme des transitions démocratiques au Moyen-Orient. Cet auteur avait formulé une remarque pertinente, selon laquelle le transfert des principes généraux de la transitologie au monde islamique/musulman et, plus particulièrement au Moyen-Orient  relève d’un « défi entièrement différent pour le touriste transitocum-consolidologue en puissance. Celui-ci consiste dans le fait de discerner, non pas si la transition de l’autoritarisme finit par aboutir à l’une ou l’autre forme de démocratie consolidée, mais si une telle transition a seulement commencé ou va finir par avoir lieu ». Dans cette optique, on conçoit que la validité même de « l’exigence paradigmatique» suppose une vigilance épistémologique. Car l’idée de transition vers la démocratie exige l’existence d’un point de départ et d’un point d’arrivée.

Comme on le sait, chaque transition à la démocratie est une complexité en soi mais qui ne fait sens que parce qu’elle est en connexion avec d’autres complexités singulières qui favorisent ou freinent la poursuite du processus. Ce qui fait de la transition à la démocratie un réel pluriel, une série ouverte se définissant essentiellement par l’alternative « régression autoritaire ou démocratie ».  Les chemins qui conduisent de l’un à l’autre des deux termes sont innombrables et à proprement parler imprévisibles. En tant que passage de l’un à l’autre des deux types de régime, la transition insiste sur la différence entre d’une part, un système autoritaire, quelles que soient ses caractéristiques propres, où la prudence politique des détenteurs du pouvoir politique peut être qualifiée de « frein à main de la transition ». Et d’autre part, un système démocratique quel que soit son type de régime particulier, où les dirigeants ne sont plus assurés de leurs lendemains du fait de la volonté populaire qui est censée jouer son rôle librement en vue de la désignation, au moyen d’élections, des responsables politiques qui exercent le pouvoir pour un temps délimité à l’avance.

Parmi les caractéristiques essentielles de la transition, il y a le fait, pendant un laps de temps, que les règles du jeu politique ne sont pas clairement définies, dans la mesure où la démocratie ne constitue encore pas la seule règle du jeu (‟The only game in town’’) pour reprendre l’expression d’Adam Przeworski.

11 août 2013


 



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La Chronique de Hassan Zouaoui
par Hassan Zouaoui

Collaborateur spécialiste en science politique.

 


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