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Tollé au Maroc après la grâce royale d’un pédophile espagnol

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les enfants sont le dernier tabou. Y toucher, c’est toucher au cœur même d’une société, la traumatiser et compromettre son développement psychologique optimal futur. Et son développement tout court. La contraignant inutilement à investir un temps précieux dans sa reconstruction et sa reconnexion avec elle-même. C’est pourquoi tout dirigeant politique avisé a intérêt à ce que son nom soit dissocié d’une telle entreprise hautement dommageable.

Le Maroc était plongé dans la torpeur d’un Ramadan particulièrement chaud cette année. Les préparatifs des festivités organisés par l’État pour célébrer le quatorzième anniversaire de l’accès de Mohamed VI au Trône allaient bon train. Mais, voilà! Coup de tonnerre dans le ciel bleu de l’été marocain! Une nouvelle, révélée d’abord par un site électronique (andaluspress.com), reprise ensuite et documentée par deux sites indépendants marocains ("Lakome.com" et "Alif Post") et relayée par les médias sociaux et la presse internationale, a eu l’effet d’une bombe. Le block out des médias d’État et des radios marocaines dites privées n’a pas pu empêcher cette nouvelle de se répandre comme une traînée de poudre dans le cyberespace marocain.

Daniel Galván, un pédophile espagnol gracié par Mohamed VI

Daniel Galván Viña (1950-) est celui par qui le scandale est arrivé. Ce ressortissant espagnol s’est installé en 2004 à Kenitra, une ville située au nord de la capitale Rabat. Il était connu dans son voisinage comme ancien professeur universitaire à la retraite ("El Pais" n'a trouvé aucune trace de lui à l'université de Murcie, où il prétendait avoir été professeur). Quelques années plus tard, le pot aux roses est découvert. On a appris que le sympathique retraité ibérique était en fait un dangereux pédophile. Il avait non seulement violé onze enfants, un garçon (Omar, 14 ans) et dix filles, âgés au moment des faits entre deux (Nawal) et quinze ans (Fatéma), mais également filmé ses "exploits". Il agissait à ses heures perdues comme proxénète. Pour appâter ses jeunes proies, il leur offrait des bonbons et les invitait à son appartement ou dans sa ferme et s’y livrait à des agressions sexuelles.

Le 2 mai 2011, le tribunal de première instance de la ville de Kenitra l’a condamné à une réclusion criminelle ferme de 30 ans pour pornographie et abus sexuels sur ses victimes mineures et à leur verser 50 000 dirhams. Un jugement confirmé en appel le 9 septembre de la même année.

Jusque-là, les jeunes victimes et leurs familles traumatisées pouvaient avoir le sentiment que le prédateur sexuel n’a pas réussi à échapper à la justice marocaine. Une condition incontournable à la guérison de leur blessure narcissique. Mais, le 30 juillet 2013, les plaies d’une blessure non encore cicatrisée se sont rouvertes.

À l’occasion de son quatorzième anniversaire d’accession au Trône, Mohamed VI a ordonné la libération de 48 (sur un total de 163) prisonniers espagnols qui purgeaient leur peine dans différents centres de détention. Une réponse à la requête formulée auprès de lui par le roi Juan Carlos d’Espagne lors de sa récente visite au pays. Le hic? Le nom du fameux pédophile de Kenitra figure dans cette liste. Il a donc quitté la prison après y avoir passé dix-huit mois seulement! Le 1er août, il a logé une poursuite auprès de la justice marocaine contre les familles de ses victimes pour éviter de leur payer les 50 000 dirhams d’indemnités qui leur sont dues. Il a également récupéré auprès de la Cour d'appel de Kenitra un passeport qui avait expiré pendant sa détention et pu regagner le même jour l’Espagne.

Indignation au Maroc et sur la Toile marocaine

La décision royale a suscité un tollé sur les réseaux sociaux. Plusieurs Marocains se sont indignés d’une grâce ressentie comme un second viol des victimes du pédophile espagnol. Des activistes du mouvement d’opposition du 20 Février ont lancé sur YouTube et Facebook un appel à tenir sit-in le vendredi 2 août devant le parlement à Rabat contre la grâce du pédophile espagnol. Un rendez-vous placé sous le thème: "le peuple demande l’indépendance de la justice". En quelques heures, la page a recueilli un franc succès auprès des Marocains, totalisant 24 742 participants sur plus de 146 000 invités. Les commentaires postés y sont dans l’ensemble hostiles à la libération du pédophile espagnol. (1).

D’autres pages l’ont rejoint dans la mobilisation populaire.

Parallèlement à la campagne sur les réseaux sociaux, une pétition sous le thème "Non à la grâce de violeurs d’enfants" est visible sur le site Avaaz.org. (2)

Dans différentes villes, d’autres manifestations sont prévues pour les jours à venir.

Devant la tournure inattendue qu’a prise cette affaire controversée, on était en droit de s’attendre rapidement de la part du Palais royal ou du gouvernement Benkirane à une campagne de communication publique pour tenter de contrôler les dommages faits à l’image de Mohamed VI et inverser la vapeur populaire. Silence radio! Même attitude chez les leaders des partis politiques. Chose surprenante, les opposants islamistes du mouvement Al-Adl Wal-ihssane sont étrangement demeurés silencieux. Même mutisme embarrassé du côté des médias d’État et des radios dites privées (vivant indirectement des subsides de l’État) et chez nombre d’intellectuels et d’artistes de renom. Il suffisait d’aller sur leurs pages Facebook pour le constater.

Ce silence a montré dans un premier temps la difficulté réelle éprouvée par le pouvoir à trouver la voie appropriée de communiquer sans commettre une nouvelle bourde. Mais d’un autre côté, il lui a fourni un moment de répit pour affûter ses arguments et lancer des ballons d’essai sur la Toile.

Alors que le Cabinet royal marocain se murait dans le silence, le Palais royal espagnol communiquait sur le rôle de Juan Carlos dans cette affaire de grâce. Son service de presse a confirmé par exemple au site d’informations marocain Alif Post (1er août) que le souverain ibérique avait sollicité de Mohamed VI sa grâce à un groupe de prisonniers espagnols, mais sans fixer la liste des bénéficiaires. Une tâche qui a incombé à l’ambassade espagnole à Rabat, toujours selon les communicants du palais ibérique. Cette représentation diplomatique a de son côté fait endosser cette responsabilité à son ministère de tutelle. Ce dernier a quant à lui pointé du doigt les autorités marocaines. Autrement dit: aucune des parties ibériques ne voulait être associée à la grâce controversée du pédophile toxique.

Côté marocain, pouvoir et médias d’État et radios dites privées se sont imposés un block out assourdissant sur toute cette affaire. Le temps également de préparer les éléments de langage. Pendant ce temps, le hiatus s’est élargi entre un pouvoir demeuré muet et une opinion publique qui voulait déjà connaître l’identité de la personne qui avait mis le nom du pédophile ibérique sur la fameuse liste.

Il a fallu donc attendre le 1er août pour qu’enfin on commence à apprendre un peu plus sur cette affaire. Au compte-gouttes! Le ministre islamiste de la Justice, Mustafa Ramid, a confirmé à l’AFP la grâce du pédophile et indiqué que désormais il sera interdit de territoire au Maroc. Mais ni lui ni son collègue de communication, Mustapha El Khalfi (PJD), n’ont voulu commenter la décision royale, faute d’être habilité à le faire, du propre dire de M. Ramid. Donc, le violeur d’enfants marocains a bénéficié d’une mesure de clémence royale. Mais, comment cela a-t-il pu arriver?

Lors de la même entrevue téléphonique à l’AFP, le ministre Ramid a ajouté, sur le mode sibyllin, que "l'administration a pour mission d'exécuter." Une affirmation qui pourrait être interprétée comme un aveu d’impuissance de son département face au Cabinet royal. D’ailleurs, le site "Lakome.com" a rapporté, le 1er et 3août, deux nouveaux éléments susceptibles d’éclairer d’un jour nouveau cette affaire. D’une part, une citation rapportée par l’agence espagnole "Europa Press" nous apprend que c’est à Rabat (et donc à aucune partie espagnole) qu’est revenu l’établissement de la liste des amnistiés espagnols. D’autre part, Ramid a dit à ''Akhbar Youm'' que son département a reçu du Cabinet royal la liste des Espagnols à gracier et son ministère s’est exécuté. Autrement dit, l’entourage royal voulait voir le pédophile ibérique libéré. Cet empressement répondait-il à un échange de bons services entre services secrets extérieurs marocains (DGED) et espagnols (CRI)? Est-ce à cela que faisait allusion M. Ramid quand il a dit que cette grâce répondait à des "raisons d’intérêt national"? La question se pose encore avec plus d’acuité puisque le dénommé Daniel Galvan pourrait être, selon "El Pais" et "Lakome.com", (3) un ancien officier de l’armée irakienne. Il aurait collaboré en Irak avec le CRI et d’autres services occidentaux de renseignement, avant d’être exfiltré d’abord en Espagne, où il a obtenu une nouvelle identité, ensuite au Maroc, lieu de son point de "chute".

La grâce, une prérogative royale

Selon la Constitution octroyée en 2011, ''le Roi exerce le droit de grâce" (Article 58).

La grâce fait donc partie des prérogatives de Mohamed VI et personne n’a légalement le droit de la discuter. D’ailleurs, malgré le caractère hautement controversé de la grâce du pédophile espagnol, à l’exception de la chef du PSU, Nabila Mounib, aucun chef politique n’a émis le moindre commentaire là-dessus. Les salafistes et les islamistes de l’oppositionnelle Al-Adl Wal Ihssane et du gouvernemental PJD n’ en ont soufflé mot. Idem pour la quasi-totalité des figures publiques de l’art, de la culture, de l’académie, de l’associatif et des médias. On a même entendu, sur le réseau de télévision Al-Jazeera, Najat Anouar refuser catégoriquement de commenter cette grâce, elle qui, à titre de présidente de l’association "Touche pas à mon enfant", devait être la première concernée par la défense des droits des enfants victimes d’abus sexuels.

Répression brutale du sit-in devant le parlement

Plusieurs Marocains n’ont pas été convaincus par l’argument constitutionnel. Ils ont ressenti la grâce royale du pédophile espagnol comme un second viol des onze jeunes victimes et un appel d’air aux pédophiles du monde entier et y ont vu une mesure favorisant l’impunité et une menace pour l’intégrité physique et psychologique et pour la sécurité de leurs enfants. Ils se sont donné rendez-vous, le 2 août, devant le parlement et dans plusieurs villes pour exprimer leur colère et dénoncer la mesure royale.

S’il y avait à Rabat des militants de ce qui reste du mouvement du 20 Février et des membres de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), la plupart des milliers de manifestants étaient de simples citoyens, sans allégeance politique.

Mais, au lieu de les laisser se rassembler devant le parlement, les forces de l’ordre sont intervenues de manière violente. Faisant plusieurs blessés.

La sociologue marocaine Aïcha Taj a expliqué à Tolerance.ca que ''la police était en nombre. Elle avait mis des barrages pour bloquer certaines issues menant au boulevard Mohamed V et contrôler le mouvement de foule et l’accès au site. Même des jeunes attablés à un café à proximité, en attendant l’heure du sit-in, n’avaient pas échappé à ses gourdins. Des dirigeants de l’AMDH, dont Abdelhamid Amine, des journalistes, des photographes, des professeurs universitaires, des artistes, des étudiants ont eu leur part des coups de la police". Le témoignage d’une autre femme, appelons-la Hasna, corrobore la version des faits de la sociologue. Cette mère de famille de classe moyenne a raconté à Tolerance.ca que: ''il y avait plusieurs groupes de manifestants. À chaque fois qu’on revenait sur les lieux, on se faisait "virer". A côté de Balima, sur une terrasse, un type gisait au sol. Il s'est fait massacrer devant nous, la tête dans une flaque de sang. Je ne sais pas qui il était! En avançant un peu, de nouveau, on est tombé sur des flics qui tapaient sur deux jeunes". L’écrivaine Mouna Hachim a fait le même constat: "J'ai vu la brutalité des forces de l'ordre. J'ai vu des citoyens de tous bords, des slogans pacifiques, mais fermes. Des petits groupes à chaque fois dispersés. Des matraques qui pleuvent. Des personnes à terre, certaines embarquées en estafette" (extraits de son post "Candide n’a pas raison'' sur Facebook). D’autres villes ont assisté à un scénario similaire. Décuplant la colère des manifestants et leur sentiment de frustration.

Opération de "damage control"

Pris au dépourvu, le Cabinet royal devait réagir vite pour préserver l’image de Mohamed VI de souffrir de cette situation. Selon un premier communiqué, diffusé vendredi soir, le roi "n'a jamais été informé, de quelque manière que ce soit et à aucun moment, de la gravité des crimes abjects pour lesquels l'intéressé a été condamné". Le communiqué poursuit: "Il est évident que jamais le Souverain n'aurait consenti à ce que Daniel Galvan Fina puisse arrêter de purger sa peine, au regard de l'atrocité des crimes monstrueux dont il a été reconnu coupable". Il n’est donc pas responsable de la grâce qu’il avait pourtant ordonnée, d’où le lancement d’une enquête en vue de "déterminer les responsabilités et les points de défaillance qui ont pu mener à cette regrettable libération et d'identifier le ou les responsables de cette négligence afin de prendre les sanctions nécessaires". Comme ce communiqué n’avait pas suffi à calmer une grogne qui promettait de prendre de l’ampleur, un second communiqué, tombé ce dimanche 4 août, a annoncé l’annulation de la grâce royale du pédophile espagnol.

Ces communiqués dédouanent donc Mohamed VI de toute responsabilité de la décision qu’il avait pourtant ordonné.

***

Une brèche s'est ouverte au Maroc. Le roi a cédé devant la pression populaire. Désormais, il devra composer avec une opinion publique qui a profondément changé sous l’impact, entre autres, du Printemps arabe et des médias sociaux. Il devra à l’avenir prendre en compte les nouvelles contraintes de son action. D’un autre côté, cette affaire controversée de la grâce royale devrait être saisie comme une occasion pour réformer en profondeur le système de grâce et doter le pays d’un pouvoir judiciaire autonome par rapport au pouvoir exécutif.

5 août 2013



*La photo illustratif de la répression est une gracieuseté du journal Lakome.com. Qu’il en soit remercié.

1) https://www.facebook.com/events/312545095558719/?notif_t=plan_user_invited
2) http://www.avaaz.org/ar/petition/dn_lfw_lmlky_n_mGtSb_Tfl_lmGrb/?copy
3) Le Monde, 3 août 2013


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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