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Bref séjour à Kingston – Jamaïque

Kingston. Ville de montagnes, ville de plaines. Ville noire et accueillante. Ville souriante et colorée. Ville aux multiples visages. Ville qui exhibe ses édifices à bureaux, son parc central en beauté, ses commerces huppés, ses chaussées tout en état. Ses hôtels multiples étoiles, Hilton, Pegasus et autres, qui accueillent au quotidien de milliers de touristes. Européens comme asiatiques, africains et américains. Ses KFC, Burger King et autres bannières occidentales rappellent avec férocité l’ambition avortée de Michael Manley. C’est le New Kingston, le quartier huppé.



Les autos roulent en sens inverse et déroutent quelque peu le visiteur venu du Canada ou des Etats-Unis. Un Kingston carte postale, un peu ennuyeux, qui n’offre pas beaucoup à raconter. Sauf peut-être une chose : à l’embouchure de son parc central, un monument ébène en impose. Sur une plateforme circulaire qu’arrose une coulée d’eau, une sculpture surprend le visiteur dans sa torpeur. Il reste là, émerveillé devant cette chose si familière et si étrange à la fois. Devant cet homme et cette femme de jais aux formes élégantes, à l’allure fière et suffisante, la bravade dans le torse, le regard optimiste. Leur pudique nudité est la genèse du monde. Ou peut-être alors, sa renaissance. Pièce orpheline qui acclame, dans cet environnement expurgé, l’apothéose de la beauté. Le New Kingston est un univers bien à part, qui trahit dans ses dédales, l’illusion moderne de la Jamaïque. Puis il y a les autres Kingston, ceux de Waterhouse ou de Pembroke Hall, de Meadowbrook, Trenchtown et plus encore.

C’est pour participer à la 7è conférence annuelle de l’Association for Cultural Studies (ACS) organisée au West Indies University (Jamaïque) que nous nous sommes retrouvés le 1er juillet 2008 à Kingston. Le pays de Bob Marley a ses vertus et c’est non sans une certaine excitation qu’on foule pour la première fois le berceau du reggae. À la descente d’avion, une dense chaleur nous accueille. Je ne peux m’empêcher de penser à Douala au Cameroun, ville où j’ai passé une bonne partie de mon enfance, avec sa température avoisinant constamment les 30°. Après quelques va-et-vient dans l’espace aéroportuaire, question de nous renseigner sur les moyens de transport disponibles, mon collègue et moi finirons par attraper un taxi. Le chauffeur est un jeune homme affable, très cool quoi. Nous l’adopterons comme guide pour les brèves ouvertures dans notre programme. Trois jours après notre arrivée, nous aurons l’occasion de faire un saut à Trenchtown.

Trenchtown est du Kingston profond, chargé d’histoire et d’émotion, où se sont menées de sanglantes batailles politiques, où se déroulent de déchirants drames quotidiens. Mais un Kingston riche de sa culture et son art, qui a vu éclore l’un des rythmes les plus populaires de notre génération. C’est le Kingston de Bob Marley et Peter Tosh, de Burning Spear, de Bunny Wailer. Leurs portraits tapissent des murs entiers. Pour rendre hommage à ces légendes de la musique jamaïcaine. Trenchtown n’est pas si loin du New Kingston. Cinq ou dix minutes peut-être. Omar le chauffeur a fait quelques détours dans des ruelles pour éviter l’embouteillage. Au bout d’un moment, il déclare : « Now we're entering the jungle.» Le sens est figuré, bien sûr. Le quartier nous semble bien dessiné, ses rues bitumées. L’air s’est chargé d’une exhalation âcre, comme si on s’approchait d’un dépotoir, signe qu’on vient de changer d’univers. Nous longeons à vitesse réduite la principale artère du quartier. Le taxi se range et s’immobilise bientôt. Un étendu de terrain quasi désert abrite d’épars monticules d’ordures. Peut-être d’un de ces « government yard (s) » dont parle Bob Marley, mais aujourd’hui abandonné. Le lieu accueille chèvres et chiens en quête de quelque pitance. Les bêtes nous semblent abandonnées. « No, no, they belong to people », nous assure le chauffeur, « in the night, they just go back home ». Ici, pas de société de protection des animaux. La musique est partout. De puissants haut-parleurs installés en plein air font vibrer les parages. Au rythme du reggae. Certains diront : « C’est trop de bruit. » Et moi je dis : « C’est la vie. » Mais je ne peux m’empêcher de penser que de telles scènes, à Montréal ou à Sudbury, feraient intervenir la police. Une fois hors du taxi, nous ne pouvons nous empêcher d’esquisser quelques pas, sous le regard curieux des voisins. Il y a un barbier non loin. Mon collègue décide d’aller se « rajeunir ».

Nous ferons d’intéressantes rencontres. D’abord au commissariat de police où un détective nous racontera sa ville. Il parlera du « Kingston sanitized » et du « real Kingston ». Un collectionneur d’objets anciens nous fera découvrir sa fortune. Filtres à eau du XVIIIe siècle, ancres de bateaux anciens, cuvettes et baignoires d’époques. Des pièces venues d’Europe ou d’Afrique, empreintes de l’esclavage et de la colonisation. Son ambition est de créer un parc où ces pièces raconteront l’histoire du pays. Ici, les gens vivent dehors, comme à Douala. Ils sont dans leurs vérandas, devant leur commerce ou attroupés en petits groupes sur les trottoirs. Dans les cours de maison, ils causent. Là ils tressent, et plus loin, ils grillent un peu d’herbe, peut-être même beaucoup. On est au pays des rastas, what did you expect ? Exil temporaire que procure la fumée, mais bien loin de la délivrance dont rêvait Marcus Garvey, loin du nouveau monde que chantait Bob Marley. Après une heure ou deux dans le quartier, on finit par s’accommoder du bruit et des odeurs. C’est peut-être ce qu’on appelle l’intégration.

Dans ce Kingston profond, à quelques années lumières des Sandals et autres villégiatures touristiques, nous avons le sentiment qu’il y a tant à apprendre, tant à découvrir. Les habitants nous ont été très accueillants, plutôt généreux. Dans le taxi qui nous ramène à l’hôtel, nous exprimons un regret, la brièveté de notre séjour. Le chauffeur de taxi veut avoir nos impressions. «So you like it?» Qu’il nous demande. «Ya Man!» Que je lui réponds, parfaitement jamaïcain.


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Il y a actuellement 1 réaction.

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L
par Neisha le 2 avril 2015

tres belle article vive la jamaique mon pays mon sang...

 

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