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Jean-Pierre Filiu: ''Le soulèvement syrien est tout simplement condamné à la victoire''

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain, à Sciences Po. En 2012, le président François Hollande l’a nommé à la commission d'élaboration du Livre blanc de la Défense et de la sécurité nationale. Après avoir précédemment examiné avec le Dr. Filiu la question des ''neuf vies d'Al-Qaïda''. nous abordons avec lui, dans cette seconde interview, la révolution syrienne en cours, sa signification et son impact sur le pays et sur son environnement régional. D'ailleurs, il a consacré à ce sujet son nouvel ouvrage:''Le Nouveau Moyen-Orient, les peuples à l'heure de la révolution syrienne'' (Fayard, 2013). Sans oublier sa nouvelle BD ''Le Printemps des Arabes'' (en collaboration avec Cyrille Pomès)*. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

Tolerance.ca: La vague démocratique dans le monde arabe débute en décembre 2010. Quelques mois plus tard, c’était au tour de la Syrie de rejoindre cette dynamique. Comment expliquez-vous l’échec des contestataires syriens à refaire ce qu’avaient réussi leurs ''frères'' tunisiens et égyptiens?

Jean-Pierre Filiu: Le déclenchement de la révolution syrienne en mars 2011 s’inscrit en effet dans le prolongement des révolutions tunisienne et égyptienne. Il surprend pourtant tout le monde, le régime de Bachar al-Assad, bien sûr, mais aussi les manifestants eux-mêmes, qui ne pensaient pas pouvoir briser le «mur de la peur», plus solide en Syrie qu’ailleurs. Le drame de la révolution syrienne est de se développer en phase de reflux contre-révolutionnaire, amorcée par la répression de la contestation à Bahreïn, durant le même mois de mars 2011. Cette contre-révolution généralisée dans le monde arabe s’appuie sur la mobilisation des ressources pétrolières (dérivées de l’Iran dans le cas de la dictature syrienne) et l’aggravation méthodique des tensions confessionnelles, au nom d’un supposé conflit irréconciliable entre sunnites et chiites. La révolution syrienne souffre d’autant plus de ces deux dynamiques qu’elle est la cible d’une véritable campagne de liquidation par le despote de Damas, là où Ben Ali et Moubarak n’avaient pu noyer la protestation dans un bain de sang.

Tolerance.ca: Qu’est-ce qui explique, selon vous, le maintien du soulèvement populaire?

Jean-Pierre Filiu: Le soulèvement syrien est tout simplement condamné à la victoire. Il n’a d’autre alternative que le renversement du dictateur et de sa machine de terreur. En effet, «l’Etat de barbarie», pour reprendre l’expression du regretté Michel Seurat, est incapable de la moindre concession quant à son contrôle absolu sur la société syrienne. Cette liberté, le peuple syrien doit la conquérir pied à pied, et il ne peut reculer sous peine d’une extermination comparable à celle infligée à la ville de Hama en 1982. Regardez les images de Homs ou de Qussaïr «reconquises» par le régime syrien. Ce ne sont que des ruines vides de tout habitant. Littéralement, la paix des cimetières. C’est cette conviction d’une lutte à mort contre un régime barbare qui nourrit l’énergie d’un soulèvement pourtant bien peu loti face à la machine de guerre impitoyable du despote.

Tolerance.ca: Pourquoi le régime Assad tient-il encore?

Jean-Pierre Filiu: On mesure mal hors de Syrie combien le système Assad est fondé sur la terreur, y compris à l’encontre de ses propres partisans. Toute défaillance dans l’accomplissement des ordres homicides est punie par la mort, non seulement du contrevenant, mais aussi de sa famille. La torture est d’autant plus généralisée que les services de répression sont en concurrence aveugle les uns avec les autres. Il est tout bonnement impossible de savoir combien de détenus croupissent dans les cachots syriens. En outre, le soutien inconditionnel de la Russie et de l’Iran, avec participation directe de conseillers, voire de combattants, contraste avec les vaticinations occidentales. Le régime Assad est ainsi le premier de l’Histoire à avoir utilisé des missiles balistiques de type Scud contre sa propre population, le tout sans la moindre condamnation de l’ONU.

Tolerance.ca: Quelles sont, à votre avis, les retombées possibles d'une chute de la Maison Assad sur la Syrie et le Moyen-Orient?

Jean-Pierre Filiu: Je suis convaincu que la crise syrienne, loin d’être le fruit de manipulations étrangères, est au contraire en train de recomposer en profondeur l’ensemble de la région. Ce «Nouveau Moyen-Orient», qui donne le titre de mon dernier livre, sera le fruit de la mobilisation des peuples concernés, même quand le rapport de forces semble aussi désespérément en leur défaveur qu’en Syrie. La Syrie libre de demain sera farouchement nationaliste et, face à une Egypte de plus en plus absorbée dans ces crises internes, elle sera le pôle à partir duquel se définiront les nouvelles forces à l’œuvre dans la région.

Tolerance.ca: À la lumière de vos ''Dix leçons'' de la révolution arabe, que nous apprend-t-on le soulèvement syrien?                                                                                              Jean-Pierre Filiu: J’ai, à la lumière de la révolution syrienne, repris les «dix leçons sur le soulèvement démocratique» énoncées dès le printemps 2011. Je constate que neuf d’entre elles demeurent toujours d’actualité. Pour mémoire, il s’agit de «Les Arabes ne sont pas une exception», «Les Musulmans sont aussi bien d’autres choses», «La jeunesse est en première ligne», «Les réseaux sociaux ne font pas le printemps», «On peut gagner sans chef», «L’alternative à la démocratie, c’est le chaos», «Les islamistes sont au pied du mur», «La Palestine au cœur demeure» et «La renaissance n’est pas une partie de domino». En revanche, je suis revenu sur ma leçon «Les jihadistes n’intéressent plus que les dictateurs» car, en Syrie comme ailleurs, il me paraît clair que «Les jihadistes menacent les démocraties naissantes».

Tolerance.ca: Genève II peut-elle, en l'état, être une porte de sortie de la guerre contre les civils en Syrie?

Jean-Pierre Filiu: La communauté internationale a toujours privilégié la posture de la «Syrie des Assad», qui siège de plein exercice à l’ONU. C’est pourquoi je suis très sceptique envers une conférence internationale qui accréditerait l’illusion d’une possibilité d’arrangement entre les «parrains» extérieurs des parties au conflit syrien. Or Assad est devenu aujourd’hui incontrôlable, y compris par Poutine, et Obama a trop longtemps mesuré son soutien à l’opposition syrienne pour prétendre lui imposer quoi que ce soit. Sans un changement radical du rapport de forces sur le terrain, en faveur de la révolution syrienne, toute conférence est vouée à l’échec. Mais, je suis en revanche convaincu que la solution ne pourra être que politique, sur la base d’un ralliement d’une partie du régime à la transition post-Assad, et que la victoire militaire en tant que telle n’est pas concevable, même à moyen et long terme.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

29 juin 2013



*Voir une planche de cette BD, en avant-première au: http://www.futuropolis.fr/en-avant-premiere-le-printemps-des-arabes-de-jean-pierre-filiu-et-cyrille-pomes


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