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Les manifestations en Turquie: une chance pour Erdogan

par S. Ayse Kadayifci-Orellana

Washington – Le simple mouvement de contestation écologique qui a débuté dans le Parc Gezi à Istanbul s'est rapidement transformé en manifestations antigouvernementales d'envergure nationale rassemblant artistes, féministes, clubs de foot, kémalistes laïques et Kurdes après que la police antiémeute ait réprimé les manifestants.

Ne se laissant pas décourager par la sévère répression instaurée par le gouvernement, les manifestants ont eu recours à la désobéissance civile et non violente sur fond d'humour, de musique et d'art en signe de protestation anti-gouvernementale.

Etat laïque et démocratique dirigé par un parti islamique, la Turquie a été saluée comme modèle pour les pays majoritairement musulmans, en particulier depuis les soulèvements du Printemps arabe. Si le gouvernement turc parvient à surmonter cette épreuve critique, la démocratie s'en trouvera renforcée et demeurera une source d'inspiration dans la région. Le gouvernement turc a donc une chance de donner l'exemple.

Alors que les événements se poursuivent en Turquie, les mesures de répression telles que les menaces, les arrestations, le déploiement de la police antiémeute, l'usage de bombes lacrymogènes, de balles en caoutchouc et de canons à eau, aggravent le conflit plus qu'elles ne répriment les manifestants. Cette escalade se caractérise par une augmentation du nombre de groupes et d'individus engagés dans le conflit et par la formation de nouvelles alliances entre ceux-ci.

Ces alliances comprennent des groupes et des individus ayant des intérêts, objectifs et motivations différents pouvant même sembler contradictoires. Les nationalistes, par exemple, critiquent l'engagement du gouvernement auprès de groupes kurdes alors qu'ils se sont associés à ceux-ci pour lutter contre les brutalités policières.

Quant aux jeunes, beaucoup craignent l'intervention croissante du gouvernement dans leur vie tandis que les kémalistes laïques s'inquiètent du rôle de la religion dans les affaires de l'Etat. En réponse, les partisans du Premier ministre Erdogan ont organisé des manifestations pour afficher leur solidarité avec le gouvernement, reprochant aux manifestants d'ébranler la stabilité économique et la sécurité.

Les peurs, griefs et sentiments d'injustice sont liés aux motivations et deviennent finalement partie intégrante de l'identité d'un groupe. Le compromis est perçu comme une menace à l'identité et devient inacceptable. Pour les groupes laïques kémalistes, par exemple, la réglementation sur l'alcool indique que le gouvernement veut imposer une conduite religieuse dans le pays; elle constitue donc une menace pour leur identité laïque. Les partis se radicalisent de plus en plus, les uns en faveur du gouvernement, les autres contre celui-ci. De telles dynamiques augmentent le risque de voir apparaître de nouveaux conflits.

Après de tels événements, le processus visant à réduire les tensions et à s'acheminer vers une réconciliation est long et requiert de la patience et une planification minutieuse. La réponse de l'Etat aux manifestants y joue un rôle particulièrement important du fait de rapports de force asymétriques. La restauration de la confiance entre les partis et la transformation des relations hostiles en relations de coopération sont des aspects importants de ce processus.

La première étape de ce processus implique le refus de l'usage disproportionné de la force. L'étape suivante exige de séparer les manifestants non violents des groupes violents et d'accorder l'immunité aux premiers.

En outre, pour rétablir la confiance et stabiliser la situation, il importe de transformer les perceptions et attitudes négatives comme celles qui considèrent que le gouvernement est despotique ou que les manifestants sont des vandales. Il faut contrôler les rumeurs et les fausses informations comme celles qui prétendent que les manifestants qui se sont abrités dans une mosquée y ont consommé de l'alcool ou qui affirment que le ministre délégué a donné sa démission. Le but recherché peut être obtenu grâce à la mise en place de mécanismes de contrôle de la rumeur (ex: en établissant des sources indépendantes pour vérifier ou briser les rumeurs).

Eviter les déclarations hostiles ou provocatrices et adopter un langage traduisant le respect et la compréhension tout en soulignant les identités communes comme l'identité nationale ou des objectifs et intérêts communs comme la stabilité économique, la sécurité régionale et le respect pour les libertés personnelles, sont autant d'éléments qui peuvent aider à transformer les attitudes négatives.

Etablir une communication directe ou un dialogue, en constituant par exemple un comité de dialogue, constitue une autre stratégie pour apaiser les tensions. Cependant, cette méthode peut se révéler difficile, en particulier lors des manifestations de masse où des groupes ayant des intérêts, motivations et objectifs distincts se mélangent. Certains groupes peuvent ne pas s'entendre ou refuser de participer au dialogue. En conséquence, il est important pour l'Etat d'être en contact avec les différents groupes séparément et d'écouter leurs besoins et préoccupations avec respect et empathie. Au cours de ces discussions, il importe de reconnaître la légitimité des griefs, de comprendre les intérêts et les besoins sous-jacents et de développer des solutions acceptables de part et d'autre.

Reconnaître les erreurs, montrer la volonté de travailler avec les manifestants pour corriger ces erreurs et développer conjointement une feuille de route destinée à être appliquée dans un délai déterminé peut aussi apaiser les tensions et permettre de restaurer la confiance.

Tout au long de ces prochaines semaines, les événements du parc Gezi continueront de mettre la démocratie turque à l'épreuve. Il faudra du temps et de la patience pour rétablir la paix et la confiance. La volonté du gouvernement turc d'écouter les préoccupations et besoins des manifestants, sa volonté de travailler avec ceux-ci pour trouver des solutions acceptables aux yeux de tous et son engagement à faire respecter les valeurs démocratiques et les droits de l'homme tels que le droit de manifester pacifiquement, le droit de s'exprimer librement et le droit de se réunir, sont déterminants dans ledit processus.

***

Seniha Ayse Kadayifci-Orellana est professeur adjointe invitée à l'Université de Georgetown, Programme de master en résolution des conflits. Elle est aussi l'auteur de Standing On an Isthmus: Islamic Narratives of War and Peace in the Palestinian Territories.

© Common Ground -


* Erdogan - wikipedia


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